Démarchandiser, dépolluer, démocratiser, avant qu’il ne soit trop tard

André Lavoie
Collaboration spéciale
En 2020, 222 798 feux ont été recensés au Brésil, dont près de la moitié dans la forêt amazonienne, considérée comme le «poumon de la planète».
Photo: Andre Penner Associated Press En 2020, 222 798 feux ont été recensés au Brésil, dont près de la moitié dans la forêt amazonienne, considérée comme le «poumon de la planète».

Ce texte fait partie du cahier spécial Innovation sociale

Sur le plan individuel, on dit d’une crise qu’elle peut constituer une occasion de changement. La chose est également possible, voire souhaitable, sur le plan collectif, mais c’est compter sans les multiples arbitrages avant de tirer les bonnes leçons, et les mettre en application.

D’après la sociologue Dominique Méda, la sortie de secours, celle à prendre de toute urgence, nécessite « les trois D » : démarchandiser, dépolluer, démocratiser. Un vaste programme qu’elle décline dans Le manifeste travail (Seuil, 2020), avec la collaboration d’Isabelle Ferreras et Julie Battilana. Cette dernière, professeure en comportement organisationnel à la Harvard Business School, prononcera la conférence de clôture du 6e colloque international organisé par le Centre de recherche sur les innovations sociales (CRISES), en compagnie de Dominique Méda.

Une chance à saisir

Celle qui est aussi directrice de l’Institut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales (IRISSO) de l’Université Paris-Dauphine s’inquiète depuis longtemps de la dégradation avancée de notre planète, et demeure profondément convaincue que plusieurs transformations doivent passer par la sphère économique (revoir la rémunération stratosphérique des grands patrons relève pour elle de l’évidence), de même que l’organisation du travail. La crise comme occasion de changement, Dominique Méda y croit foncièrement… mais aimerait voir encore plus de gens unis par cette même conviction.

Cette crise a mis en évidence le manque de préparation et la vulnérabilité de nos sociétés. Les manifestations de la crise climatique seront bien plus sévères [...]

 

Est-ce que la crise sanitaire actuelle pourrait justement donner le coup d’envoi à des transformations en profondeur, sur les fronts écologique et économique ? Selon elle, notre monde a une chance à saisir, et vite, car l’arrivée de la COVID-19 représente une répétition générale avant la grande débâcle. « Cette crise a mis en évidence le manque de préparation et la vulnérabilité de nos sociétés, affirme la sociologue dans un échange par courriels. Les manifestations de la crise climatique seront bien plus sévères, car la pandémie a laissé intacts nos infrastructures, nos réseaux de télécommunications et d’énergie, alors que les tempêtes, les cyclones, les inondations et les sécheresses à venir les détruiront en partie. Nous avons maintenant l’occasion d’engager un investissement massif dans la décarbonisation de nos économies. »

Si les groupes militants nous alertent depuis longtemps, et parfois bruyamment, sur la nécessité d’accélérer une transition écologique, celle-ci devra aussi se faire avec le soutien des travailleurs, affirment les autrices du Manifeste travail. Ils sont « une partie constituante essentielle » des entreprises, précise Dominique Méda, mais ils demeurent trop souvent une quantité négligeable au chapitre de la gouvernance.

Leurs efforts, leurs talents, leur énergie, et parfois même leur santé, contribuent à l’enrichissement des organisations, alors pourquoi n’auraient-ils pas voix au chapitre ? « Il devrait exister une véritable parité entre salariés et employeurs dans les conseils d’administration », note Dominique Méda, évoquant les modèles scandinave et allemand.

Vers une dissolution complète du lien salarial ?

Cette parité semble d’autant plus urgente qu’à l’heure de la COVID-19, certaines réalités que plusieurs ne voulaient pas voir furent brutalement mises en lumière. « Les métiers les plus exposés [au virus] étaient en même temps les plus mal payés », déplore la sociologue. Quant aux nouveaux adeptes du télétravail, ils sont loin d’être à l’abri d’autres virus, dont celui du néolibéralisme, qui ne fait qu’accélérer « la plateformisation du travail », selon elle.

Le meilleur des deux mondes, travailler chez soi ? « À court terme, il y a des risques énormes d’isolement des salariés, de manque de coopération et d’apprentissages, prévient Dominique Méda. À moyen et à long terme, on pourrait assister à la dissolution complète du lien salarial, voire de l’entreprise. Et tous ces travailleurs atomisés du monde entier pourraient se retrouver en concurrence : un retour au XIXe siècle… »

La directrice de l’IRISSO est bien consciente que ses propositions se heurtent au mur du chaos ambiant, craignant que « tout recommence comme avant et qu’on oublie l’ampleur de la crise qui est devant nous ».

Serons-nous un jour capables de tirer les leçons du passé ? Les lendemains de la crise financière de 2008 semblent un triste indicateur de notre incapacité à le faire. « On entend de plus en plus de voix qui considèrent que l’État doit arrêter de dépenser : c’était le même discours en 2010 et c’est ce qui a relancé la crise en Europe. Cette fois, nous ne pouvons pas nous tromper. » 

À voir en vidéo