Rapport du BAPE «dévastateur» pour GNL Québec

Le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) conclut que le projet GNL Québec provoquera une hausse des émissions de gaz à effet de serre et qu’il risque de ralentir la transition énergétique nécessaire pour lutter contre la crise climatique. Cette usine gazière, qui pourrait favoriser la croissance du secteur canadien des énergies fossiles, entraînerait aussi des risques en matière d’acceptabilité sociale et de protection de la biodiversité.

Dans un rapport très critique publié mercredi, le BAPE conclut que le projet de liquéfaction et d’exportation maritime de gaz naturel albertain, à partir du Saguenay, entraînera un « ajout net » d’émissions de gaz à effet de serre (GES). Les commissaires rejettent ainsi le principal argument mis en avant par les promoteurs, qui affirment au contraire que le projet permettrait de réduire les émissions mondiales de GES.

Le BAPE réfute également l’idée que ce gaz naturel, exploité « presque exclusivement » par fracturation, contribuerait à la « transition énergétique » nécessaire pour lutter contre la crise climatique, comme l’ont affirmé le premier ministre François Legault et certains de ses ministres.

On souligne plutôt que GNL Québec « pourrait constituer un frein à la transition énergétique sur les marchés visés par le projet ». L’achat à long terme de ce gaz naturel d’origine fossile « aurait pour conséquence de verrouiller les choix énergétiques des pays clients et, conséquemment, les émissions de GES associées à la combustion du gaz naturel qui y serait livré ». Donc, « la transition de ces pays vers une économie sobre en carbone pourrait en être retardée ».

« D’ailleurs, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) émet des réserves sur le rôle de l’industrie gazière comme acteur de la transition énergétique, parce que cette industrie est elle-même une source importante d’émissions de GES, notamment dans les activités d’exploration et d’extraction, en amont de la chaîne d’approvisionnement », peut-on lire dans ce rapport de plus de 500 pages.

Projet pour l’Alberta

Les commissaires rappellent d’ailleurs que le projet a d’abord été conçu pour faciliter l’exportation du gaz naturel canadien, afin d’aider l’industrie à « survivre à la vive concurrence sur les marchés de l’énergie ». Dans ce contexte, « le projet Énergie Saguenay contribuerait au maintien, voire à la croissance, du secteur pétrolier et gazier de l’Amérique du Nord et de l’Ouest canadien en particulier ». Pourtant, selon l’Agence internationale de l’énergie, « d’importantes quantités de réserves d’hydrocarbures » doivent demeurer « non exploitées pour atteindre l’objectif central de l’Accord de Paris », soit limiter le réchauffement global.

Qui plus est, les marchés ne seront pas nécessairement au rendez-vous, malgré ce qu’affirment les partisans du projet. Le BAPE estime que la compétition dans laquelle GNL Québec s’est engagé pour assurer ses ventes de gaz naturel liquéfié semble « difficile », notamment parce que plusieurs projets sont plus avancés et que les investisseurs sont de plus en plus frileux par rapport à ce type de projet. « La commission considère que la fenêtre d’opportunité pour le projet Énergie Saguenay semble s’être considérablement réduite depuis l’annonce initiale du projet, en 2014. »

 
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Le BAPE soulève d’ailleurs des doutes sur la demande future pour le gaz naturel liquéfié. « La croissance de la demande mondiale de GNL anticipée par l’initiateur est incertaine compte tenu des répercussions de la pandémie de la COVID-19, de l’évolution des engagements des gouvernements dans la lutte contre les changements climatiques et du scepticisme croissant des investisseurs à l’égard des projets axés sur les énergies fossiles », peut-on lire dans le rapport.

Acceptabilité sociale

En matière d’acceptabilité sociale, la commission du BAPE constate par ailleurs que « la somme des risques afférents au projet dépasse celle de ses avantages ». Et peu importe la décision qui sera prise sur le projet, « le clivage sociétal observé risque de perdurer ».

En rappelant que l’usine et le terminal maritime seraient construits dans « un environnement reconnu pour ses paysages magnifiques et son accessibilité à la grande nature, des caractéristiques qui sont le moteur de l’importante industrie récréotouristique de la région », les commissaires plaident pour une évaluation globale du projet, ce qui comprend le gazoduc de 780 kilomètres qui alimenterait le complexe.

Le gouvernement Legault avait fermé la porte à une telle évaluation. Le gazoduc de l’entreprise Gazoduq doit être évalué dans un processus distinct, en collaboration avec le gouvernement fédéral, à qui appartient la décision finale pour le projet puisque le gazoduc traverserait une frontière interprovinciale.

Risques pour les bélugas

En ce qui a trait aux risques pour les bélugas que représenteraient les passages quotidiens de navires méthaniers dans le parc marin du Saguenay–Saint-Laurent, le BAPE estime que « tout accroissement du trafic maritime projeté dans la rivière Saguenay irait à l’encontre des efforts de rétablissement de cette population ».

« En raison de l’état précaire et du statut actuel “en voie de disparition” de la population de bélugas de l’estuaire du Saint-Laurent, tout stress additionnel, dont celui généré par l’augmentation du trafic maritime, doit être considéré comme un risque non négligeable pour son rétablissement et sa survie », note le rapport. D’ailleurs, selon le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs, parmi les principales menaces qui pèsent sur son rétablissement, « le bruit sous-marin associé aux activités maritimes de toutes sortes constitue la seule menace qui pourrait être réduite à court terme ».

Selon les plus récentes données scientifiques disponibles, 50 % de la population de bélugas fréquente le fjord du Saguenay (et 67 % des femelles), qui serait le point de passage quotidien des méthaniers de GNL Québec. Ces navires mesurent 300 mètres de longueur et ont une largeur de 50 mètres. Ils seraient donc les plus gros navires à naviguer au cœur du seul parc marin du Québec.

« Le projet viendrait presque doubler le trafic maritime marchand sur la rivière Saguenay et augmenterait donc significativement la quantité d’eau de ballast qui y serait rejetée », indique en outre le rapport. Concrètement, chaque navire méthanier qui viendrait accoster aux installations d’Énergie Saguenay pourrait déverser jusqu’à 70 millions de litres d’eaux de ballast. Dans ce contexte, le BAPE constate que le projet « pourrait représenter un risque d’introduction de nouvelles espèces aquatiques envahissantes dans la rivière Saguenay qui pourraient compromettre l’équilibre de cet écosystème ».

Conditions non respectées

Réagissant à la publication du rapport du BAPE qu’il a reçu le 10 mars dernier, le ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, Benoit Charette, n’a pas souhaité fermer la porte à GNL Québec. À ce jour, l’entreprise ne remplit pas les « trois conditions très claires » à l’approbation du projet fixées par le gouvernement québécois, a-t-il cependant indiqué en point de presse.

Le projet ne jouit pas de l’acceptabilité sociale, ne favorise pas la transition énergétique et ne contribue pas à la diminution des émissions de gaz à effet de serre sur la planète, a-t-il constaté à la lecture du rapport du BAPE. « Le rapport ne permet pas de conclure que l’une ou ces trois conditions seraient respectées. […] Le projet ne se qualifie pas à l’heure où on se parle », a-t-il dit, avant d’inviter GNL Québec à refaire ses devoirs.

« Avec ces trois conditions non respectées, la balle est dans le camp du promoteur. C’est à lui de soit renouveler son argumentaire, soit d’amener de nouveaux éléments de réponse », a-t-il ajouté.

On va demander au promoteur de répondre aux questions du BAPE au cours des prochains mois et de travailler avec l’équipe d’évaluation

Le ministère de l’Environnement mènera à bien l’évaluation environnementale du projet au cours de l’été, après quoi M. Charette soumettra son rapport au Conseil des ministres. Le temps est donc compté pour GNL Québec. « On va demander au promoteur au cours des prochaines semaines, au cours des prochains mois, de répondre aux questions du BAPE et de travailler avec l’équipe d’évaluation pour que cette dernière puisse se faire », a déclaré M. Charette.

Le Parti libéral du Québec, le Parti québécois et Québec solidaire ont tous manifesté leur opposition au projet, tout en pressant le gouvernement Legault de proposer des projets économiques pour la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Même son de cloche mercredi du côté des groupes environnementaux, qui ont dénoncé un rapport « dévastateur » pour GNL Québec. « Le gouvernement doit clore le débat pour qu’on puisse travailler ensemble à mettre en œuvre la nécessaire relance verte et juste partout au Québec, y compris au Saguenay–Lac-Saint-Jean », ont-ils souligné par voie de communiqué.

GNL Québec « demeure lucide »

Dans un communiqué, GNL Québec a dit accueillir « favorablement » le rapport du BAPE, en soulignant que celui-ci constitue « une autre occasion de faire évoluer le projet ». « Le BAPE souligne que du travail reste à faire pour confirmer la validité de certains arguments présentés, en particulier au niveau des réductions de GES anticipées », admet d’ailleurs l’entreprise, qui est contrôlée par des intérêts financiers américains.

« Nous savons que nous avons des devoirs à faire, mais nous sommes toujours convaincus que notre projet peut faire une différence à l’échelle mondiale et qu’il fait partie d’un ensemble de solutions qui vont permettre au Québec, au Canada et au monde de réussir cette nécessaire lutte contre les changements climatiques », a fait valoir le président par intérim de GNL Québec, Tony Le Verger.

Selon les données de l’entreprise, le recours au gaz liquéfié au Saguenay permettrait de réduire les émissions mondiales de GES de 28 millions de tonnes, ce qui contribuerait à la « transition » vers un monde sobre en carbone, et donc à la lutte contre les bouleversements climatiques. À l’échelle du pays, les experts du ministère de l’Environnement précisent que le projet Énergie Saguenay « pourrait faire augmenter les émissions de GES canadiennes d’environ 8,5 millions de tonnes d’équivalent CO₂ par année ». Cela équivaut à l’ajout de 3,4 millions de voitures sur les routes.

Au-delà du rapport du BAPE et de la décision que prendra le gouvernement Legault par rapport au projet, Symbio Infrastructure (qui contrôle le projet d’usine de liquéfaction et le projet de gazoduc) peine toujours à trouver le financement nécessaire pour réaliser ce projet de 14 milliards de dollars (10 milliards pour Énergie Saguenay et 4 milliards pour le gazoduc de 780 kilomètres). Malgré cela, Le Devoir révélait récemment que Symbio Infrastructure tente toujours d’amasser 100 millions de dollars afin de mener le projet jusqu’au début de la construction.

Avec Marco Bélair-Cirino

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