Des scientifiques dénoncent la vision «industrielle» du ministère des Forêts

Pour tenter de rétablir la «confiance» du public et d’obtenir un portrait fiable de l’état des forêts du Québec, les auteurs de la lettre réclament la création d’un «observatoire national de la forêt indépendant du gouvernement».
Photo: Lawrence Côté-Collins Pour tenter de rétablir la «confiance» du public et d’obtenir un portrait fiable de l’état des forêts du Québec, les auteurs de la lettre réclament la création d’un «observatoire national de la forêt indépendant du gouvernement».

Le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs est de nouveau accusé de favoriser l’industrie forestière, au détriment d’une gestion durable de ce patrimoine naturel et de la protection des écosystèmes. Dans une lettre transmise au Devoir, 67 scientifiques québécois réclament donc la création d’un « observatoire national » indépendant du gouvernement afin d’obtenir une évaluation plus juste de l’état de nos forêts publiques.

Plus de 10 ans après l’entrée en vigueur de la Loi sur l’aménagement durable du territoire forestier, les signataires estiment que le rejet de dizaines de projets d’aires protégées, mais aussi les constats découlant du travail journalistique, et notamment de l’émission Enquête, à Radio-Canada, démontrent un « apparent parti pris » du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) « en faveur de la vocation industrielle des forêts ».

« La crédibilité du ministère est passablement malmenée dans l’opinion du public et nous avons des inquiétudes, comme scientifiques, quant à l’atteinte de nos objectifs d’aménagement durable si on poursuit dans la voie actuelle », résume Pierre Drapeau, cosignataire de la lettre publiée samedi dans Le Devoir et directeur du Centre d’étude de la forêt, qui regroupe une centaine de chercheurs provenant de 11 universités québécoises.

Les scientifiques critiquent notamment la Stratégie nationale de production de bois « lancée en catimini » à la mi-décembre et dont l’objectif est d’augmenter de plus de 80 % les volumes de bois récoltés au Québec au cours des prochaines décennies. La cible a été fixée à une récolte de 53 millions de mètres cubes en 2080, contre 29 millions de mètres cubes à l’heure actuelle. Selon ce qu’a alors fait valoir le ministre responsable du MFFP, Pierre Dufour, cette exploitation accrue des forêts de la province servira à la fois à « favoriser le développement économique » et à lutter « contre les changements climatiques ».

« Pour la communauté scientifique, la Stratégie nationale de production de bois est inquiétante, car elle exprime un retour à une vision de la forêt principalement centrée sur la récolte du bois, alors que l’aménagement durable de la forêt impose plutôt de planifier autant la forêt qu’on laisse sur pied que celle que l’on récolte », répondent les chercheurs universitaires.

Selon M. Drapeau, la « vision » du gouvernement Legault est « à contre-courant de l’évolution de l’économie forestière des dernières décennies », dans laquelle on tente plutôt de s’assurer du « maintien des ressources, des processus écologiques et de la biodiversité ».

C’est ce que les scientifiques appellent l’« approche écosystémique ». « L’objectif de cette approche est de faire de l’aménagement forestier en fonction de la dynamique naturelle des forêts, et donc de maintenir davantage de couvert forestier. Mais on voit mal comment on pourra réussir à faire ça dans le cadre de la Stratégie nationale de production de bois », souligne celui qui est professeur titulaire à l’Institut des sciences de l’environnement de l’UQAM.

Organisme indépendant

Pour tenter de rétablir la « confiance » du public et d’obtenir un portrait fiable de l’état des forêts du Québec, les auteurs de la lettre réclament la création d’un « observatoire national de la forêt indépendant du gouvernement ». Son rôle serait notamment d’analyser la gestion actuelle et de documenter, de façon scientifique, l’état des écosystèmes forestiers.

Au cabinet du ministre Pierre Dufour, on ne se prononce pas sur la pertinence d’une telle instance indépendante. On assure toutefois que « des progrès ont été réalisés en aménagement durable des forêts » et que la récolte de bois « se base sur la prise en compte des sphères économique, environnementale et sociale ». Résultat : « les activités d’aménagement et de récolte sont durables et la forêt n’est pas surexploitée ».

Quant à la Stratégie nationale de production de bois, le cabinet souligne que celle-ci « a pour objectif d’augmenter la productivité des forêts », et ce, « toujours dans le respect de la possibilité forestière. Ainsi, les coupes vont générer plus de bois à l’hectare, limitant l’étendue des superficies de récoltes nécessaires à l’atteinte des objectifs ».

Directeur de la conservation à la Société pour la nature et les parcs du Québec, Pier-Olivier Boudreault juge pour sa part que le MFFP « ferme la porte à toute réflexion sur les autres usages de la forêt », notamment en matière de protection des espèces menacées, comme le caribou forestier. Parmi les projets d’aires protégées mis de côté dans des régions où on retrouve un potentiel industriel d’exploitation forestière, on compte au moins une dizaine de territoires qui auraient permis d’accroître les mesures de protection pour cette espèce de plus en plus menacée.



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