Cellulaires et ordinateurs portables sont très peu récupérés au Québec

Plus de  50 millions de tonnes de déchets électroniques ont été produites en 2019, un chiffre qui pourrait atteindre 75 millions de tonnes en 2030.
Charly Triballeau Agence France-Presse Plus de 50 millions de tonnes de déchets électroniques ont été produites en 2019, un chiffre qui pourrait atteindre 75 millions de tonnes en 2030.

Les téléphones cellulaires, les tablettes électroniques et les ordinateurs portables ont beau être plus présents que jamais dans nos vies, tous ces appareils sont toujours très peu récupérés et recyclés au Québec, selon ce qui se dégage des données disponibles. Il est également impossible de savoir quelle est la quantité de déchets électroniques générée chaque année dans la province, tandis que notre consommation de ces produits augmente sans cesse.

Alors que ce jeudi marque la troisième édition de la « Journée mondiale du recyclage », les données officielles démontrent qu’il y a encore beaucoup de chemin à faire ici pour récupérer efficacement les produits électroniques qui nous entourent au quotidien. Ces produits sont pourtant assujettis au programme de « responsabilité élargie des producteurs », qui oblige les fabricants et les détaillants à assurer le recyclage des produits qui ne sont plus utilisés.

Selon le plus récent bilan produit par la société d’État Recyc-Québec, soit celui de 2018 (publié en 2020), on constate que le taux de récupération des ordinateurs de bureau (64 %), des écrans d’ordinateurs et de téléviseurs (58 %), ainsi que les imprimantes (64 %) sont les plus élevés, parmi les produits électroniques.

En ce qui a trait aux téléphones cellulaires, aux ordinateurs portables et aux tablettes électroniques, le bilan précédent, soit celui de 2015, ne donnait aucune information. « Les résultats ne peuvent être publiés afin de préserver la confidentialité des données appartenant aux entreprises », indiquait alors Recyc-Québec.

Le bilan de 2018 comprend enfin des données, mais celles-ci démontrent que les taux de récupération par les programmes gouvernementaux sont très faibles. Pour les téléphones cellulaires, le taux de récupération atteint à peine 9 %, soit le même taux que les téléphones conventionnels. Dans le cas des ordinateurs portables et des tablettes, le taux chute à seulement 3 %, et à 1 % pour les systèmes « audio-vidéo portables », comme les iPod.

Comment se fait-il que les taux de récupération soient aussi faibles ? Recyc-Québec estime que deux éléments peuvent expliquer « en partie » la situation. Premièrement, « les consommateurs tendent à accumuler des produits dont ils ne se servent plus, en raison notamment de leurs petits formats, par crainte que les données confidentielles qui y sont contenues ne fassent pas l’objet d’une bonne gestion par le recycleur, etc. ».

La récupération d’une partie de ces produits est par ailleurs effectuée par des « réseaux parallèles » qui ne font pas partie du programme officiel, géré par l’Association pour le recyclage des produits électroniques (ARPE), créée par l’industrie. Or, précise Recyc-Québec, « nous ne possédons aucune donnée de ce qu’il advient des produits récupérés par les réseaux parallèles. On peut présumer que les composantes ayant une valeur sont recyclées. »

Les consommateurs tendent à accumuler des produits dont ils ne se servent plus, en raison notamment de leurs petits formats, par crainte que les données confidentielles qui y sont contenues ne fassent pas l’objet d’une bonne gestion par le recycleur

 

L’ARPE ajoute que « ces autres joueurs n’ont pas d’obligations ni aucun compte à rendre. Cette situation rend difficile la récupération de certains appareils, particulièrement ceux ayant une valeur résiduelle. En effet, les entreprises hors programme ne gardent souvent que les ressources pouvant leur rapporter un avantage pécuniaire et acheminent le reste à l’enfouissement, y compris les substances toxiques. »

Données confidentielles

Afin de préciser l’ampleur du problème, Le Devoir a tenté de savoir combien d’appareils électroniques devraient normalement être récupérés chaque année au Québec en vue de recycler les matériaux qu’ils contiennent, dont le plastique, les batteries et les ressources minières dont l’exploitation peut avoir des répercussions environnementales et humaines significatives.

Recyc-Québec répond que ces données « ne peuvent pas être partagées », puisqu’elles appartiennent à l’ARPE et que la société d’État est liée « par une entente de confidentialité ». L’ARPE refuse aussi de transmettre des données sur la quantité et les types d’appareils électroniques récupérés grâce à son programme, qui est financé par les consommateurs qui paient des « écofrais » à l’achat d’un appareil neuf. On dit seulement que depuis 2012, « plus de 140 000 tonnes métriques de produits électroniques désuets ont été détournées des sites d’enfouissement ».

Il n’est toutefois pas possible de savoir quel est le taux de récupération, puisque ni Recyc-Québec ni l’ARPE ne savent quelle est la quantité de déchets électroniques générés chaque année dans la province. Selon les calculs effectués par Amélie Côté, analyste chez Équiterre, à partir des données officielles disponibles, les citoyens de la province jettent annuellement à la poubelle plus de 10 000 tonnes de ces déchets. Ce chiffre ne constitue pas un portrait exhaustif, puisqu’il comprend uniquement la production résidentielle.

Mme Côté déplore d’ailleurs « un grand manque de données sur la gestion des appareils électroniques, ce qui fait qu’il est très difficile d’évaluer la performance des systèmes actuels. C’est une grosse lacune qu’il faudrait corriger. » Même son de cloche du côté du directeur général du Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets, Karel Ménard, qui dénonce depuis plusieurs années le manque de « transparence » et d’imputabilité dans ce domaine.

M. Ménard estime aussi que le gouvernement doit revoir en profondeur le mode de fonctionnement actuel. Selon lui, il est notamment essentiel d’avoir des données précises sur la production de déchets électroniques, d’améliorer l’accès aux points de dépôts des appareils, d’évaluer la « qualité » du recyclage et de réglementer davantage les producteurs, qui conçoivent plus que jamais des appareils qui ont une durée de vie très courte.

Amélie Côté plaide elle aussi pour la mise en marché de produits plus durables, mais aussi pour que ceux-ci soient réparables. Une partie de l’effort devrait par ailleurs provenir des consommateurs. Selon un sondage de l’ARPE, plus de 60 % des foyers québécois conservent des appareils qui devraient normalement être déposés dans un des quelque 1000 points de dépôts de la province.

Le problème des déchets électroniques n’est évidemment pas unique au Québec et il s’aggrave dans le monde, selon les données des Nations unies. Plus de 50 millions de tonnes de ces déchets ont été produites en 2019, un chiffre qui pourrait atteindre 75 millions de tonnes en 2030. Moins de 20 % des déchets sont récupérés et recyclés, ce qui signifie que plus de 60 milliards de dollars de matières récupérables ont été perdus uniquement en 2019. Cette mauvaise gestion génère aussi de la contamination environnementale et des dizaines de millions de tonnes de gaz à effet à effet de serre chaque année.

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