Ottawa réactivera les mesures de protection des baleines noires

Plus du tiers de la population de baleines noires passe une partie de l’année dans le Saint-Laurent.
Photo: Alexandre Shields Archives Le Devoir Plus du tiers de la population de baleines noires passe une partie de l’année dans le Saint-Laurent.

Le gouvernement fédéral prévoit imposer de nouveau, en 2021, plusieurs mesures de protection pour les baleines noires qui viennent passer une partie de l’année dans le golfe du Saint-Laurent. Les règles, qui s’appliquent aux pêcheurs et aux navires commerciaux, doivent permettre d’éviter une répétition des importantes mortalités des dernières années et protéger ainsi l’accès du Canada au marché américain des produits de la mer.

Quelques jours après la découverte d’un baleineau de baleine noire tué par un navire, près des côtes de la Floride, Ottawa a détaillé jeudi les mesures prévues pour éviter ce genre d’événement dans le Saint-Laurent, où migreront plusieurs dizaines de baleines noires de l’Atlantique Nord au cours des prochains mois. Elles y passent en effet une partie de l’année, essentiellement de mai à septembre.

Tout comme dans les trois dernières années, Pêches et Océans Canada et Transports Canada ont prévu des mesures pour s’attaquer aux principales causes de mortalité de cette espèce : les empêtrements dans les engins de pêche et les collisions avec les navires.

Ces mesures sont d’autant plus importantes pour la baleine noire — classée « en voie de disparition » au Canada —, alors que le tiers de la population a été vu dans le golfe l’an dernier, soit 124 bêtes sur les 366 que compte cette espèce très précaire. Aucune mortalité n’a été signalée en 2020 dans les eaux canadiennes.

« La saison dernière a montré qu’en travaillant ensemble, nous pouvons protéger efficacement les baleines noires de l’Atlantique Nord, tout en continuant à mettre dans les assiettes des fruits de mer durables et de haute qualité au Canada et dans le monde entier », a d’ailleurs fait valoir, par voie de communiqué, la ministre des Pêches, des Océans et de la Garde côtière canadienne, Bernadette Jordan.

Limite de vitesse

Il est donc prévu d’imposer, dans le golfe, une limite de vitesse aux navires qui entrent dans le Saint-Laurent pour se rendre, par exemple, jusqu’à Québec et Montréal. Les navires pourront toutefois bénéficier d’un corridor pour circuler « à une vitesse opérationnelle normale », à moins qu’une baleine noire soit repérée dans ce corridor. Dans ce cas, une limite de vitesse sera imposée pendant 15 jours.

Dans les zones où une limite de vitesse obligatoire sera imposée dès la fin du mois d’avril, le fédéral se réserve le droit d’imposer une amende aux navires fautifs. En 2020, quatre amendes ont ainsi été distribuées, sur un total de 512 navires ayant dépassé la limite imposée de 10 nœuds (18 km/h).

Le gouvernement a toutefois décidé de ne pas imposer de limite de vitesse à l’entrée du golfe, dans le détroit de Cabot, même si les baleines noires qui entrent dans le Saint-Laurent passent par ce secteur. Selon ce qui a été expliqué jeudi, on préfère recommander une diminution « volontaire » de la vitesse, notamment parce que les conditions de navigation peuvent parfois être difficiles dans ce secteur.

Cette « zone d’essai volontaire de restriction de vitesse » dans le détroit de Cabot, entre la pointe nord-est de la Nouvelle-Écosse et la pointe sud-ouest de l’île de Terre-Neuve, a été testée pour la première fois en 2020. Selon une analyse réalisée par l’organisme Oceana Canada et qui porte uniquement sur la période du 19 au 25 mai 2020, près des trois quarts des navires (72 %) n’ont pas respecté le ralentissement volontaire à 10 nœuds. Et c’est un cargo canadien qui détenait le record, à 21,1 nœuds (39 km/h), selon Oceana Canada.

Enjeu pour les pêches

La protection des baleines noires signifie aussi que le fédéral impose des mesures pour réduire les risques d’empêtrement dans des engins de pêche, comme les câbles des casiers de homards ou des engins de pêche au crabe des neiges. Ottawa prévoit d’ailleurs des opérations constantes de surveillance aérienne, l’utilisation d’un drone et le recours à un planeur acoustique sous-marin, afin de détecter la présence des animaux.

Si une baleine noire est détectée dans un secteur de pêche, une zone de 2000 km² sera fermée de façon « temporaire » pendant 15 jours. Si la baleine demeure dans le secteur, la zone pourra alors être fermée pour tout le reste de la saison. L’an dernier, un total de 175 zones ont ainsi été fermées, entre mai et septembre, pour un total de 36 000 km².

Au-delà de la possibilité d’éviter la disparition de la baleine noire, qui accuse un fort déclin depuis quelques années, ces mesures de protection sans précédent pour une espèce de cétacé dans le Saint-Laurent sont aussi nécessaires pour protéger l’accès à un marché américain vital pour les pêcheurs, notamment pour le crabe des neiges et le homard.

Les mortalités de baleines noires menacent en effet l’accès à ce marché. La législation américaine Marine Mammal Protection Act (MMPA) impose à l’industrie de la pêche, des États-Unis ou d’ailleurs, de démontrer que ses activités ne mettent pas en péril les mammifères marins. Si cette démonstration n’est pas faite, les Américains sont en droit de « bannir les importations » des produits de la pêche.

Un tel scénario pourrait être désastreux pour les pêcheurs de crabe des neiges du Québec. Selon les données du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation, la valeur des exportations de l’industrie totalisait 168,5 millions de dollars en 2018, dont plus de 150 millions dollars aux États-Unis, soit 90 % du total des exportations.

À l’échelle canadienne, les exportations en 2018 au sud de la frontière ont totalisé 830 millions de dollars, selon les données de Pêches et Océans Canada. Dans le cas du homard, qui sera lui aussi soumis aux règles du MMPA en 2022, les exportations vers les États-Unis atteignaient 1,52 milliard de dollars en 2018.

Mortalités et déclin

Les mesures de protection imposées par le gouvernement fédéral résultent d’épisodes de mortalités exceptionnelles de baleines noires au cours des dernières années. En 2017, pas moins de 17 baleines noires adultes ont été retrouvées mortes, dont 12 dans les eaux canadiennes. Un total de 10 baleines noires sont mortes en 2019, dont une femelle qui s’était empêtrée à au moins quatre reprises en 15 ans.

L’Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique (NOAA) calcule qu’un total de 32 baleines sont mortes en trois ans, en plus d’une dizaine de baleines observées empêtrées ou « sévèrement blessées ». Cela a amené les scientifiques à réviser à la baisse les données sur la population globale. Alors que les évaluations de la NOAA faisaient état en 2019 d’une population d’environ 400 bêtes, le plus récent bilan estime qu’il ne subsiste pas plus que 366 baleines noires dans l’Atlantique Nord.

Cela comprend moins de 100 femelles en âge de se reproduire, ce qui est de mauvais augure, en raison du rythme de reproduction relativement lent de ce cétacé. « Les femelles donnent naissance à un seul baleineau à la fois, à partir de l’âge de dix ans, en moyenne », et on peut compter plusieurs années entre chaque naissance, selon le Comité sur la situation des espèces en péril du gouvernement du Canada.

Faible reproduction

Selon le North Atlantic Right Whale Consortium (NARWC), qui regroupe des scientifiques canadiens et américains, le taux de reproduction a nettement reculé au cours des dernières années, si bien que « les faibles naissances chaque année ont éliminé la capacité de la population à croître et à faire face à la mortalité causée par les humains ».

« Beaucoup de femelles peuvent être incapables d’accumuler assez de graisse pour réussir à tomber enceintes ou à mener une grossesse à terme en raison de possibles réductions de la disponibilité de la nourriture et d’un effort accru pour trouver de la nourriture », avance le NARWC. Cette année, la saison des naissances a donné lieu à 15 nouveaux baleineaux, dont deux sont déjà morts.

Selon les chercheurs du New England Aquarium, qui étudie l’espèce depuis plus de 30 ans, il est aussi possible que des femelles qui ont subi un empêtrement dans des engins de pêche ne soient pas en mesure de se reproduire, en raison des répercussions importantes sur leur condition physique.

Pour les scientifiques, les mauvaises nouvelles des dernières années sont d’autant plus inquiétantes que les efforts des dernières décennies ont démontré qu’il était possible de faire croître la population. On ne comptait que 275 individus au début des années 1990. Mais grâce à des mesures de protection importantes mises en place dans les eaux américaines, dont des modifications des routes de navigation, des règles pour la pêche commerciale ainsi qu’un système de surveillance, la population avait atteint 500 individus en 2010.

Une « baleine urbaine »

Cette baleine peut atteindre une taille de 18 mètres, pour un poids de plus de 60 tonnes. Chaque individu est reconnaissable aux taches blanches uniques qu’il porte sur la tête, appelées callosités. Il s’agit d’une espèce qui se nourrit essentiellement de copépodes, de petits crustacés qu’elle filtre à l’aide de ses fanons.

 

La baleine noire est parfois qualifiée de « baleine urbaine », puisqu’elle vit près des côtes, notamment lors de la période de mise bas, au large des États américains de la Géorgie et de la Floride. Cela la rend particulièrement vulnérable aux collisions avec les navires et aux empêtrements dans les engins de pêche.

 

La baleine noire, appelée right whale en anglais, a été décimée par des siècles de chasse commerciale. Elle était une cible privilégiée pour les baleiniers, puisqu’elle flotte une fois morte et qu’elle fournit une bonne quantité de graisse, cette matière qui était fondue pour produire de l’huile.

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