Des coupes forestières à la place d’une aire protégée

Dans le cadre d’une consultation régionale menée l’an dernier, l’organisme Tourisme Alma Lac-Saint-Jean avait expliqué que «la rivière Péribonka et sa vallée représentent un des plus beaux potentiels de développement de produits récréotouristiques» de la région.
Photo: Comité de sauvegarde de la rivière Péribonka Dans le cadre d’une consultation régionale menée l’an dernier, l’organisme Tourisme Alma Lac-Saint-Jean avait expliqué que «la rivière Péribonka et sa vallée représentent un des plus beaux potentiels de développement de produits récréotouristiques» de la région.

Après avoir délaissé le projet d’aire protégée de la rivière Péribonka, le gouvernement Legault compte autoriser des coupes forestières sur ce territoire, a constaté Le Devoir. L’industrie aura donc accès à des secteurs de grande biodiversité reconnus pour leur fort potentiel récréotouristique, même si cela soulève des inquiétudes dans la région.

« C’est révoltant », lance Ève Tremblay, porte-parole du comité de sauvegarde de la rivière Péribonka. « Après le rejet absolument incompréhensible du projet d’aire protégée, le gouvernement veut autoriser des coupes dans des zones où on retrouve des écosystèmes forestiers exceptionnels, dont de vieilles forêts qui ont plus de 250 ans et qui ont été reconnues pour leur grande valeur de conservation. »

Concrètement, le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) vient de lancer le processus de consultation publique prévu dans le cadre des « plans d’aménagement forestier intégré opérationnels » pour la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Les cartes officielles démontrent que le gouvernement a notamment ciblé un « potentiel commercial » pour quatre secteurs situés le long de la rivière Péribonka, au nord-est du Lac-Saint-Jean.

Ça n’a pas de bon sens de proposer des coupes forestières à la fois dans un projet d’aire protégée porté par des citoyens bénévoles et dans une zone où une espèce en péril a été repérée l’hiver dernier

Selon le MFFP, il est prévu d’y autoriser une « coupe de régénération en forêt infestée par la tordeuse des bourgeons de l’épinette ». Dans le contexte de l’ouverture de ces terres publiques aux entreprises, le ministère précise aussi que « des chemins et des infrastructures » devront être construits pour accéder aux secteurs de coupes.

« Immense potentiel naturel »

Les zones ciblées totalisent 216 km et chevauchent toutes le territoire de 236 km qui avait été proposé par le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques pour devenir une aire protégée. Le ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles avait d’ailleurs donné son aval au projet, qui aurait permis de protéger un tronçon de 80 km de la rivière comptant notamment de vieilles forêts, un écosystème forestier de plus en plus rare au Québec. Ce territoire fait partie des 83 projets d’aires protégées délaissés récemment par le gouvernement, dans le contexte de l’atteinte de ses cibles de protection des milieux naturels terrestres du Québec pour 2020.

Ce projet de conservation, qui était en développement depuis 10 ans, était pourtant soutenu par les communautés locales, les groupes écologistes et l’industrie touristique. Dans le cadre d’une consultation régionale menée l’an dernier, l’organisme Tourisme Alma Lac-Saint-Jean avait ainsi expliqué au MFFP que « la rivière Péribonka et sa vallée représentent un des plus beaux potentiels de développement de produits récréotouristiques » de la région, ce qu’on peut lire dans un rapport préparé par le ministère.

« L’ensemble de l’industrie touristique régionale compte sur l’immense potentiel naturel de la rivière Péribonka pour renforcer son positionnement au niveau international », avait aussi souligné l’organisme, en rappelant qu’un « plan ambitieux de développement touristique » avait déjà reçu l’appui du ministère des Affaires municipales et de l’Habitation, d’Emploi-Québec et de la MRC Lac-Saint-Jean-Est. L’industrie touristique génère des retombées annuelles de près de 300 millions de dollars dans la région, selon l’organisme Promotion Saguenay.

Dans sa réponse aux préoccupations de Tourisme Alma Lac-Saint-Jean concernant la préservation de « la qualité visuelle exceptionnelle des paysages et les grandes valeurs écologiques de ce territoire », le MFFP avait indiqué que « la récolte demeure compatible avec les autres usages du territoire public, dont le tourisme ». Le ministère avait également promis de « continuer le travail d’harmonisation du couloir visuel de la rivière Péribonka » avec la « planification forestière ».

Vendredi, Tourisme Alma Lac-Saint-Jean a indiqué au Devoir que « la décision du gouvernement de ne pas retenir le projet d’aire protégée de la rivière Péribonka est accueillie avec déception ». On espère à tout le moins « une cohabitation harmonieuse des usages et du développement des potentiels ».

Le gouvernement veut autoriser des coupes dans des zones où on retrouve des écosystèmes forestiers exceptionnels, dont de vieilles forêts qui ont plus de 250 ans et qui ont été reconnues pour leur grande valeur de conservation

Pour la Société pour la nature et les parcs du Québec, la décision du gouvernement est inacceptable. « Ça n’a pas de bon sens de proposer des coupes forestières à la fois dans un projet d’aire protégée porté par des citoyens bénévoles et dans une zone où une espèce en péril a été repérée l’hiver dernier. Le ministère des Forêts semble bien pressé que la forêt de la rivière Péribonka soit rasée, à peine un mois et demi après avoir bloqué le projet d’aire protégée pour cette magnifique rivière », fait valoir le biologiste Pier-Olivier Boudreault.

Caribous en état précaire

L’« espèce en péril » à laquelle M. Boudreault fait référence est le caribou forestier. Le gouvernement Legault a en effet annoncé à la fin de 2019 qu’il souhaitait autoriser des coupes sur un massif forestier situé sur le cours de la rivière Péribonka. Or, ce massif était jusqu’alors protégé afin de préserver l’habitat de ce cervidé particulièrement vulnérable aux impacts de l’abattage d’arbres sur une base industrielle.

Au moment d’abolir les mesures de protection de ce massif forestier (et de deux autres massifs situés dans la région), le MFFP avait affirmé qu’aucun caribou ne se trouvait dans le secteur. Plus récemment, des inventaires aériens menés au cours de l’hiver 2020 ont toutefois permis de repérer des caribous dans le secteur où se trouve ce massif, selon ce qui se dégage d’un rapport produit par le MFFP. Ces cervidés font partie d’une population qui compte environ 225 bêtes et qui se trouve « dans un état extrêmement précaire », selon les experts du ministère.

En plus d’augmenter les « perturbations » déjà très importantes de l’habitat des caribous qui se trouvent dans cette région, le fait d’ouvrir ces territoires à l’industrie forestière devrait aussi faciliter la prédation des caribous par le loup, comme cela se voit ailleurs au Québec, avec les hardes au seuil de l’extinction de Val-d’Or, de Charlevoix et de la Gaspésie.

Le Devoir a contacté vendredi matin le MFFP afin de savoir pourquoi le gouvernement compte autoriser les coupes forestières dans ces quatre secteurs. Le ministère a répondu en fin de journée en promettant une réponse au cours de la semaine à venir.

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