L’industrie avant la protection du territoire?

Pressé d’atteindre les objectifs de protection du territoire du Québec, le gouvernement Legault a choisi de cibler surtout les régions nordiques. Il a du même coup délaissé 83 projets d’aires protégées situés plus au sud et totalisant près de 20 000 km2, a appris Le Devoir. Ces territoires devaient permettre de préserver des écosystèmes importants, des rivières et des espèces menacées, mais beaucoup ont été mis de côté pour protéger des intérêts économiques, déplorent des intervenants bien au fait du dossier.

En annonçant en décembre dernier qu’il avait atteint son objectif de protéger 17 % des milieux naturels terrestres du Québec avant la fin de 2020, le gouvernement Legault a surtout dévoilé l’ajout de zones préservées en territoire nordique, soit au Nunavik et dans la région d’Eeyou Istchee Baie-James. Tous ces projets avaient fait l’objet de consultations avec les instances régionales et les Premières Nations.

Selon des données gouvernementales obtenues par Le Devoir, 83 autres projets d’aires protégées qui étaient eux aussi « issus des travaux de concertation régionale et autochtone » du ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MELCC) ont toutefois été mis de côté. Ces projets, dont certains étaient prêts depuis près d’une décennie, totalisent 19 882 km2.L’ajout de ces zones protégées aurait d’ailleurs permis de doubler la superficie de territoires protégés au sud du Québec.

Même s’ils sont dispersés dans différentes régions de la province, ces secteurs ont un point en commun : ils sont tous situés au sud de la « limite nordique des forêts attribuables ». Ils se retrouvent donc dans le vaste territoire où le gouvernement autorise les coupes forestières industrielles.

Québec a ainsi délaissé le projet d’aire protégée de 236 km2 de la rivière Péribonka, situé au nord du Lac-Saint-Jean, même si celui-ci était soutenu par les communautés locales, l’industrie touristique et les citoyens. Il faut dire que le gouvernement Legault avait déjà décidé d’ouvrir ce territoire aux coupes forestières, en plus de mettre fin à la protection de secteurs importants pour le caribou forestier.

Plusieurs projets situés en Outaouais et en Abitibi-Témiscamingue n’ont pas été retenus, dont ceux des « Rivières-Noire-et-Coulonge » et de la « Rivière-Dumoine (agrandissement) », qui devaient assurer la protection de 1135 km2. Sur la Côte-Nord, le gouvernement a également fait fi de projets qui devaient permettre de préserver 620 km2 de territoire situé le long de deux rivières à saumon, dont la célèbre rivière Godbout.

Un total de quatre sites patrimoniaux d’importance pour les Premières Nations ont aussi été mis de côté sur la Côte-Nord, de même que des projets présentés par les Innus dans le secteur du lac Pipmuacan. Conseillère en gestion intégrée des ressources forestières, territoire et ressources, au Conseil des Innus de Pessamit, Marie-Hélène Rousseau explique que ces secteurs sont importants pour la culture innue et le caribou forestier. Le gouvernement n’a pas retenu leur proposition, préférant suggérer une zone « sans impact pour l’attribution des volumes de bois » à l’industrie forestière, souligne-t-elle.

 
Photo: Comité de sauvegarde de la rivière Péribonka Le gouvernement Legault a délaissé un projet d’aire protégée pour la rivière Péribonka, située au nord du Lac-St-Jean. Il y a ouvert récemment des territoires pour l’industrie forestière.

Pour le biologiste Alain Branchaud, directeur général de la Société pour la nature et les parcs du Québec, il ne fait aucun doute que plusieurs projets d’aires protégées proposés par le MELCC ont été bloqués par le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP). « La principale force négative dans ces dossiers, c’est l’obstruction du MFFP. C’est le mauvais joueur. Ils sont arrivés à la table des négociations avec une stratégie pour retarder le processus décisionnel et faire en sorte qu’à la fin, l’atteinte de l’objectif du 17 % se concrétise à la dernière minute », affirme-t-il.

Au moment d’annoncer l’atteinte de cette cible de 17 %, le ministre responsable du MFFP, Pierre Dufour, avait souligné que le travail de son ministère avait été guidé par « la préoccupation de minimiser les impacts socio-économiques sur les communautés dépendantes de la mise en valeur des forêts ». Pour M. Branchaud, cette posture « explique pourquoi il y a eu de l’obstruction sur des territoires à protéger, mais où il y avait des enjeux de foresterie ».

Intérêts énergétiques

Le gouvernement a par ailleurs mis de côté un projet qui aurait permis de préserver 2600 km2 de territoire le long de la rivière Magpie, située sur la Côte-Nord. Dans ce cas, Alain Branchaud estime que le blocage persiste en raison du potentiel hydroélectrique du cours d’eau. Hydro-Québec répond qu’« aucun projet » n’est prévu pour le moment. Mais puisqu’il est impossible de prévoir « les besoins futurs du Québec en matière de demande d’énergie », la Société d’État juge qu’« il ne serait pas responsable » de « renoncer définitivement au potentiel de cette rivière ».

Dans le Bas-Saint-Laurent et en Gaspésie, plusieurs projets ont aussi été écartés en raison d’intérêts énergétiques. C’est le cas de trois projets qui auraient permis de mieux protéger des rivières à saumon, dont la Saint-Jean, la Causapscal et la Cascapédia, qui est une rivière à saumon de réputation mondiale.

Le biologiste Patrick Morin, du conseil régional de l’environnement du Bas-Saint-Laurent, souligne que ces projets ne peuvent se concrétiser, puisqu’ils chevauchent des permis d’exploration pétrolière et gazière. Québec a aussi évité de protéger un territoire de 90 km2 situé à la limite du parc national de la Gaspésie, qui abrite une population de caribous sur le point de s’éteindre. Une entreprise albertaine y détient un permis d’exploration.

Le cabinet du ministre de l’Environnement Benoit Charette se veut toutefois rassurant. « L’atteinte de nos cibles en 2020 n’est pas une fin en soi. Dans le contexte de l’atteinte de la cible de 17 %, il y a des choix qui ont été faits et il est normal que toutes les propositions n’aient pas été retenues à ce moment. » L’analyse de projets se poursuit en vue de mener le Québec à protéger 30 % du territoire d’ici 2030.

Les intérêts économiques n’ont pas dicté les décisions, assure-t-on. « Le processus de désignation des aires protégées implique la prise en considération des intérêts de divers partenaires, acteurs locaux et régionaux, communautés autochtones et autres ministères. Le MELCC tient compte des répercussions et bénéfices anticipés pour chaque projet visé. »

Réforme de la Loi sur la conservation du patrimoine naturel

L’Assemblée nationale du Québec a adopté mercredi à l’unanimité le projet de loi 46, « Loi modifiant la Loi sur la conservation du patrimoine naturel ». Trois nouveaux « statuts » d’aire protégée y sont introduits. Il s’agit des statuts de réserve marine, d’« aire protégée d’utilisation durable » et d’aire protégée d’initiative autochtone. « Ce dernier statut d’aire protégée permet maintenant aux communautés autochtones de proposer au ministre des projets de conservation dont les territoires pourront être désignés comme aire protégée par le gouvernement du Québec », précise le communiqué diffusé par le gouvernement Legault. L’aire protégée d’utilisation durable « permet, sur une partie du territoire visé par la protection, une utilisation durable des ressources naturelles s’y trouvant ». La Société pour la nature et les parcs du Québec a salué l’adoption de cette législation, tout en déplorant le fait que la nouvelle législation « ne précise pas les activités interdites au sein des aires protégées d’utilisation durable, comme elle le fait pourtant pour toutes les autres catégories ».


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