Les partis d’opposition exigent que la CAQ ferme la porte aux pétrolières dans le Saint-Laurent

Les pêcheurs du golfe du Saint-Laurent ont souvent dit craindre les impacts de l’exploitation pétrolière sur leur industrie.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir Les pêcheurs du golfe du Saint-Laurent ont souvent dit craindre les impacts de l’exploitation pétrolière sur leur industrie.

Les trois partis d’opposition à Québec demandent au gouvernement Legault de fermer définitivement la porte à tout projet pétrolier dans le golfe du Saint-Laurent. Ce dernier n’a toutefois pas pris un tel engagement lundi, alors que Le Devoir a révélé qu’une entreprise albertaine qui détient des permis d’exploration d’une superficie totale de 1500 km2 croit toujours au potentiel d’exploitation pétrolière.

L’entreprise en question, contrôlée par deux sociétés albertaines et inscrite au Québec comme « 9161-7795 Québec inc. », détient huit permis d’exploration pétrolière et gazière dans le golfe. Ils concernent tous une vaste zone maritime à l’est de l’île d’Anticosti qui comprend une aire protégée en raison de la richesse de la biodiversité marine.

Président de 9161-7795 Québec inc., Russell Duncan estime qu’il existe bel et bien un potentiel de gisement pétrolier dans les fonds marins situés sous les zones visées par les permis d’exploration détenus par son entreprise. « Nous croyons qu’il y a des réserves considérables de pétrole à récupérer » dans cette région du golfe du Saint-Laurent, a-t-il souligné dans une réponse écrite aux questions du Devoir.

M.Duncan a du même coup rappelé qu’il existe déjà, depuis 10 ans, un accord « sur la gestion conjointe des hydrocarbures dans le golfe du Saint-Laurent » entre le gouvernement du Québec et celui du Canada. Sa mise en oeuvre passerait cependant par l’adoption d’une « loi miroir », comme celle qui existe entre Ottawa et Terre-Neuve.

L’opposition dit non

Réagissant au texte du Devoir, le Parti libéral du Québec, le Parti québécois et Québec solidaire ont toutefois plaidé unanimement lundi pour que le gouvernement Legault mette définitivement un terme aux intérêts des pétrolières dans le golfe. Cette région maritime compte actuellement 10 permis d’exploration toujours en vigueur.

La porte-parole libérale en environnement et ancienne ministre de l’Environnement, Isabelle Melançon, a ainsi pressé le gouvernement d’imposer un moratoire permanent dans le golfe, à l’instar de celui instauré par les libéraux en 2011 pour l’estuaire du Saint-Laurent. « Le golfe du Saint-Laurent est une source de biodiversité extraordinaire et il serait hasardeux de mettre en danger cet écosystème pour un projet qui n’a aucune assurance de rentabilité et qui ne répond plus aux exigences de la population en matière d’environnement », a-t-elle fait valoir au Devoir.

Même son de cloche au Parti québécois, qui a plaidé pour la préservation des « riches zones biologiques du Saint-Laurent ». « S’il est cohérent avec le Plan pour une économie verte lancé cet automne et son objectif de carboneutralité pour 2050, le gouvernement doit fermer définitivement la porte à tout projet d’exploration ou d’exploitation d’hydrocarbures dans le Saint-Laurent », a ajouté le député Sylvain Gaudreault, porte-parole en environnement et en énergie.

Québec solidaire a dénoncé pour sa part le « saccage » du territoire qui découlerait de l’exploitation pétrolière en milieu marin. « Le gouvernement doit cesser de tergiverser et dire au fédéral et à ces compagnies que le moratoire sur l’exploration et l’exploitation pétrolière est là pour rester. Le Canada est peut-être un État pétrolier, mais pas le Québec. Ici, il n’y a pas d’acceptabilité sociale », a aussi souligné Ruba Ghazal, porte-parole solidaire en environnement.

Réponse du gouvernement

Le ministre entend-il interdire définitivement tous les projets d’exploration pétrolière dans le golfe, par exemple par l’adoption d’une législation ? Le cabinet du ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles, Jonatan Julien, n’a pas pris un tel engagement lundi.

« Toute activité d’exploration et de production d’hydrocarbures dans la portion québécoise du golfe du Saint-Laurent est actuellement interdite », a répondu le bureau du ministre, par courriel. Il existe en effet un moratoire en vigueur, qui pourrait toutefois être levé par l’adoption d’une « loi miroir » entre le gouvernement fédéral et Québec. C’est d’ailleurs ce que souhaite Russell Duncan, président de l’entreprise qui détient les 1500 km2 de permis d’exploration le long de la Basse-Côte-Nord.

Le cabinet du ministre a en outre mentionné que les deux permis d’exploration situés dans le secteur d’Old Harry, à 80 kilomètres des îles de la Madeleine, sont sur le point d’être abandonnés. L’entreprise Headwater Exploration a en effet indiqué que le processus d’abandon des 500 km2 de permis est en cours. Les derniers travaux d’exploration réalisés dans ce secteur en 2017 ont démontré que la structure renfermerait probablement du gaz naturel, une ressource dont l’exploitation ne serait pas rentable, en raison du marché.

Dans le cas des huit autres permis qui vont demeurer en vigueur et qui représentent une superficie trois fois plus importante que les permis d’Old Harry, le cabinet du ministre Jonatan Julien n’y a pas fait référence dans sa réponse aux questions du Devoir.

Si le gouvernement du Québec ou celui du Canada en venait à fermer définitivement la porte à tout projet pétrolier et gazier dans le golfe du Saint-Laurent, il s’exposerait à une poursuite pour « expropriation » de la part de l’entreprise albertaine qui détient les huit permis d’exploration, selon l’avocate Anne-Sophie Doré, du Centre québécois du droit de l’environnement.

Le gouvernement du Canada est déjà ciblé depuis 2012 par une action intentée par l’entreprise Lone Pine Resources à la suite de l’interdiction de l’exploration pétrolière et gazière dans le fleuve et l’estuaire du Saint-Laurent. L’entreprise, qui détenait un seul permis situé directement dans le fleuve, près de Trois-Rivières, réclame 150 millions de dollars pour compenser son expropriation, en vertu des règles de libre-échange nord-américain.

Biodiversité marine

Dans le cas des permis d’exploration détenus par Sky Hunter Exploration, la carte officielle présentant la localisation des permis permet de constater qu’au moins deux de ceux-ci sont situés très près de la limite du « banc de Beaugé », une zone marine inscrite en 2020 comme « réserve de territoire aux fins d’aire protégée » par le gouvernement du Québec. Québec précise qu’au moins un des permis est situé «à environ un kilomètre» de cette zone protégée.

Cette zone maritime de 215 km2 est également inscrite comme « refuge marin » par le gouvernement fédéral. Ottawa y interdit l’utilisation de tout engin de pêche qui toucherait le fond marin, mais il peut y autoriser les forages pétroliers. Il vient d’ailleurs de le faire dans le plus important refuge marin de la côte est canadienne.

Selon Pêches et Océans Canada, le « banc de Beaugé » est une « zone de conservation » qui compte « une forte concentration de coraux » et d’éponges, qui « fournissent un habitat composé de structures complexes qui offre des aires de refuge, d’alimentation et de croissance pour de nombreuses espèces marines, favorisant ainsi une biodiversité élevée ».

Par ailleurs, les risques environnementaux liés à l’exploration et à l’exploitation pétrolière pourraient être importants. Une vaste étude environnementale réalisée à la demande du gouvernement du Québec concluait en 2013 qu’il demeure « plusieurs lacunes » dans l’état actuel des connaissances sur le golfe. Les carences concernent les technologies d’exploration et d’exploitation, les composantes des milieux physique, biologique et humain, ainsi que les « effets environnementaux potentiels des activités d’exploration et d’exploitation, ainsi que des déversements accidentels ».

À l’instar de la catastrophe provoquée par le naufrage de l’Exxon Valdez en 1989 en Alaska, un déversement pétrolier qui surviendrait dans le Saint-Laurent risquerait d’avoir des impacts à long terme sur l’ensemble de l’écosystème, concluait une autre étude menée à la demande du gouvernement. Et non seulement les hydrocarbures pourraient-ils persister pendant plus d’une décennie, mais les opérations de nettoyage seraient particulièrement ardues.

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