Des Québécois friands de VUS et de pétrole

Notre appétit collectif pour les VUS et pour l’auto solo contribue encore aujourd’hui à la croissance de notre consommation de produits pétroliers raffinés.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Notre appétit collectif pour les VUS et pour l’auto solo contribue encore aujourd’hui à la croissance de notre consommation de produits pétroliers raffinés.

Le Québec a beau se targuer de promouvoir la lutte contre la crise climatique, les consommateurs sont toujours aussi friands de véhicules énergivores et la province consomme chaque année un peu plus de produits pétroliers. Ces constats, tirés du rapport État de l’énergie au Québec 2021, mettent en lumière l’ampleur du fossé qui nous sépare de nos objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

« L’insistance du gouvernement québécois en faveur de l’électrification, et surtout en direction du secteur des transports, n’a pas permis de faire fléchir les tendances de consommation de produits pétroliers et d’émissions de gaz à effet de serre », résume Pierre-Olivier Pineau, coauteur du rapport qui sera publié jeudi par la Chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal.

Concrètement, les ventes de véhicules électriques (VE) augmentent, notamment grâce aux « importantes subventions gouvernementales », au point de représenter 6 % du total en 2019. Néanmoins, la part de marché des camions légers, comprenant les véhicules utilitaires sport (VUS), a continué de croître. Elle représentait pas moins de 69 % de toutes les ventes en 2019. « Il s’est ainsi vendu environ 11 camions légers pour chaque VE vendu en 2019. Ces tendances sont contraires à l’atteinte des cibles de réduction des émissions de gaz à effet de serre », constate le rapport, publié sur une base annuelle à partir des plus récentes données disponibles sur le secteur de l’énergie.

Qui plus est, « depuis 2015, il se vend plus de camions — une catégorie qui comprend les minifourgonnettes, les véhicules utilitaires sport (VUS) et les camionnettes — que de voitures au Québec — et l’écart se creuse d’année en année », précise-t-on. Les données de la Société de l’assurance automobile du Québec indiquent d’ailleurs que la croissance du nombre de camions légers en circulation s’est poursuivie en 2020, puisque 140 203 nouveaux véhicules de ce type se sont ajoutés sur les routes de la province. Ils sont désormais près de 2,2 millions, contre 2,7 millions de voitures. Le nombre de voitures immatriculées a pour sa part reculé de 40 572 l’an dernier.

Plus globalement, les données du ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques indiquent que le nombre de « camions légers » sur les routes de la province a bondi de plus de 260 % depuis 1990, tandis que les émissions de gaz à effet de serre (GES) imputables à ces véhicules ont augmenté de près de 150 % au cours de la même période. Ces véhicules émettaient, en 2018, près de neuf millions de tonnes de GES.

Comment peut-on expliquer cet engouement toujours plus grand pour des véhicules personnels plus énergivores ? « L’offre est très abondante, l’économie se porte (artificiellement maintenant) bien et les taux d’intérêt sont bas : le confort du VUS gagne sur la raison. Ce n’est pas du tout cohérent avec les objectifs climatiques, ni même économiques, à cause de l’endettement des ménages », fait valoir M. Pineau dans une réponse écrite aux questions du Devoir.

Plus de pétrole

Notre appétit collectif pour les VUS et pour l’auto solo contribue également à la croissance de notre consommation de produits pétroliers raffinés (PPR). Celle-ci dépasse maintenant les 360 000 barils par jour au Québec, principalement sous forme d’essence et de diesel.

Selon le rapport de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal, les ventes de PPR ont d’ailleurs progressé de 10 % entre 1995 et 2019. Entre 2013 et 2019, celles-ci ont augmenté de 5,3 %, « ce qui constitue un défi important pour l’atteinte de la cible de réduction de la consommation de produits pétroliers de 40 % sous le niveau de 2013 en 2030 », comme le prévoit la Politique énergétique 2030 du Québec.

Pierre-Olivier Pineau estime d’ailleurs que cet objectif, fixé par le gouvernement de Philippe Couillard, pourrait être difficile à atteindre. « Il y a des perspectives qui devraient modérer la croissance future des ventes d’essence : télétravail et électrification croissante, ainsi que les efforts de mobilité durable. Je ne crois pas qu’on assistera à une hausse continue, mais la baisse ne se fera pas naturellement sans efforts supplémentaires en transport. »

Dans ce contexte, il est possible qu’un recours plus important au télétravail et au commerce électronique après la crise de la COVID-19 puisse avoir pour effet de réduire notre consommation d’hydrocarbures, et donc nos émissions de GES, mais ce ne sera nettement pas suffisant. M. Pineau rappelle d’ailleurs que le Plan pour une économie verte 2030 du gouvernement Legault, dévoilé en novembre dernier, n’est pas suffisamment ambitieux pour respecter l’objectif de réduire les émissions québécoises de GES de 37,5 %, par rapport à 1990, d’ici la fin de la décennie. « Les résultats envisagés permettront de réduire les émissions de seulement 12,4 millions de tonnes sur les 29 millions de tonnes qu’il faudrait éliminer annuellement. »

En plus de réduire radicalement les émissions dans le secteur des transports (45 % du bilan provincial en 2018), Pierre-Olivier Pineau plaide pour une réduction globale de notre consommation d’énergie, ce qui passe notamment par une amélioration de l’efficacité énergétique.

L’État de l’énergie au Québec 2021 permet en effet de constater que 52 % de toute l’énergie consommée dans la province est carrément « perdue ». « Les pertes sont issues des transformations de l’énergie primaire en électricité et produits raffinés, en transport et dans les équipements qui ne sont pas 100 % efficaces, surtout les véhicules à moteur à essence et diesel. C’est très important de réduire ces pertes, mais c’est surtout dans les modes de consommation, et donc la réduction de la demande, que se trouve la voie à suivre », explique Pierre-Olivier Pineau.

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