Les causes du décès de la «baleine de Montréal» demeureront un mystère

La baleine à bosse a effectué des dizaines de sauts spectaculaires hors de l’eau, une situation qui pourrait avoir été causée par le stress vécu par l’animal.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir La baleine à bosse a effectué des dizaines de sauts spectaculaires hors de l’eau, une situation qui pourrait avoir été causée par le stress vécu par l’animal.

La baleine à bosse qui a causé tout un émoi en 2020 à Montréal est morte des suites d’un « événement soudain », conclut le rapport final de la nécropsie du cétacé, consulté par Le Devoir. Même si la piste d’une collision avec un navire dans la voie maritime du Saint-Laurent demeure très plausible, les scientifiques qui ont analysé le cas n’ont pas pu confirmer cette hypothèse.

Au printemps dernier, alors que la pandémie de COVID-19 faisait rage, l’arrivée de cette jeune baleine à bosse égarée dans le secteur du Vieux-Port avait suscité un vif intérêt à Montréal. Pendant un peu plus d’une semaine, elle a attiré chaque jour des centaines de curieux venus l’observer près du quai de l’horloge. Ils ont notamment pu la voir effectuer des dizaines de sauts spectaculaires hors de l’eau.

Plusieurs mois après la mort de cette baleine dont l’image a été largement diffusée sur les réseaux sociaux, le « rapport d’incident » sur ce cas vient finalement d’être complété. « Bien qu’une collision avec un bateau ait en premier lieu été suspectée, l’autopsie réalisée sur ce rorqual n’a pas permis de confirmer cette hypothèse. La cause de la mort reste donc incertaine. On peut penser que son exposition prolongée à l’eau douce a pu nuire à ses fonctions physiologiques », résume le vétérinaire qui a supervisé la nécropsie, Stéphane Lair.

Photo: Alexandre Shields Le Devoir Pendant une semaine, la présence de la baleine a attiré chaque jour des centaines de curieux au quai de l'horloge, dans le Vieux-Port de Montréal.

Mort soudaine

Chose certaine, M. Lair et son équipe avancent l’hypothèse d’une mort « soudaine », puisque l’animal n’a pas montré de signes d’affaiblissement dans les jours précédant sa mort, ni d’amaigrissement marqué. Cette jeune femelle, qui avait été vue bien vivante par des centaines de badauds le 6 juin, près l’île Sainte-Hélène, a été aperçue une dernière fois dans le secteur de Pointe-aux-Trembles le lendemain.

Cet animal de 10 mètres, âgé de deux à quatre ans, était alors directement dans l’étroite voie maritime, soit dans le secteur de navigation des nombreux cargos, vraquiers, porte-conteneurs et pétroliers qui descendent ou remontent le fleuve Saint-Laurent. Elle a par la suite été retrouvée morte le 9 juin en aval de Montréal, dans le secteur de Varennes.

Que s’est-il passé pendant ces quelques heures ? Les premières observations de l’équipe de Stéphane Lair, présentées immédiatement après la nécropsie effectuée le 10 juin, pointaient vers l’hypothèse qu’un des très nombreux navires sur le Saint-Laurent avait pu frapper mortellement l’animal. Ce type d’événement a d’ailleurs été documenté à plusieurs reprises dans l’habitat naturel des baleines, comme l’estuaire ou le golfe du Saint-Laurent.

Dans un secteur aussi étroit que la voie maritime du fleuve Saint-Laurent, loin de l’habitat de cet animal, cette hypothèse était donc plausible. Elle l’est toujours, selon les conclusions du rapport rédigé par cinq scientifiques, même si on ne peut conclure hors de tout doute à un tel « traumatisme ». Le document fait notamment état de la possibilité que la baleine, une fois frappée, ait pu se noyer. On rappelle ainsi qu’un rorqual à bosse juvénile « est mort des suites d’une collision avec un bateau dans la Tamise (Angleterre) en 2019 ».

Photo: Alexandre Shields Le Devoir Retrouvée morte dans le secteur de Varennes, la jeune baleine a été remorquée, afin que les scientifiques puissent faire l'examen de la dépouille.

Un voyage mystérieux

Différentes hypothèses pourraient par ailleurs expliquer pourquoi cette baleine à bosse a remonté le Saint-Laurent sur plus de 500 kilomètres en dehors de son habitat, dont la portion amont se situe en été dans la région de Tadoussac.

Selon le rapport, l’hypothèse d’un comportement exploratoire comme on en voit chez des individus juvéniles de plusieurs espèces de mammifères est celle qui est privilégiée. « L’augmentation de la densité de la population de rorqual à bosse dans les aires d’alimentation du Saint-Laurent augmente le niveau de compétition pour la ressource alimentaire, ce qui peut favoriser les comportements exploratoires risqués », précise le document.

On précise également que « la décision de ne pas tenter de repousser l’animal ou de le faire fuir a été prise sur la base de cas similaire s’étant produit dans le passé et après consultations auprès d’experts. Les interventions déployées ont consisté à documenter le comportement de l’animal et minimiser les risques de collision ».

La baleine est toutefois demeurée bien souvent sans surveillance, notamment la nuit, malgré les risques constants de dérangement (interdit par la loi) et de collision. « La question reste à savoir si en ayant effectué un suivi constant et en ayant accompagné l’animal lorsqu’il a pris le chemin du retour, nous aurions pu éviter sa mort », souligne d’ailleurs le rapport.

« Le passage du rorqual à bosse à Montréal démontre que bien des questions sur l’écologie, sur le comportement de cette espèce et sur les interventions à faire lorsqu’elle se trouve en difficulté restent à explorer. L’augmentation des connaissances est essentielle afin de mieux comprendre l’effet de la modification profonde de l’écosystème sur cette espèce », selon Stéphane Lair.

Cohabitation

« Cette visite nous a rappelé que nous partageons le Saint-Laurent avec des géants fragiles et a mis en lumière plusieurs enjeux de cohabitation comme le dérangement, la pollution sonore et les risques de collision », souligne pour sa part le coordonnateur du Réseau québécois d’urgences pour les mammifères marins, Robert Michaud.

Chaque année, des cétacés sont tués dans l’estuaire et le golfe du Saint-Laurent, principalement en raison d’empêtrements dans des engins de pêche ou parce qu’ils sont frappés par des navires commerciaux. La quasi-totalité de ces cas n’est jamais médiatisée, voire jamais rapportée.

Ces situations concernent pourtant parfois des espèces en voie de disparition, comme le rorqual bleu, dont la population adulte est estimée à seulement 250 individus. Depuis 2017, pas moins de 20 baleines noires ont également été retrouvées mortes dans le golfe du Saint-Laurent, une situation dramatique pour une population qui compte moins de 400 individus. Certaines avaient été frappées par des navires.

En plus des risques de collisions, y compris dans le seul parc marin du Québec, la circulation maritime entraîne une pollution sonore qui peut s’avérer nuisible aux cétacés. Le bruit généré par les navires commerciaux sur le Saint-Laurent peut se propager sur plus de 100 kilomètres. Or, pas moins de 7000 navires transitent chaque année sur le Saint-Laurent, notamment directement dans l’habitat des 13 espèces de cétacés qu’on peut retrouver dans l’estuaire et le golfe. Et les projets d’expansion portuaire à Montréal et à Québec, mais aussi sur le Saguenay, devraient accroître ce trafic maritime.

Qu'est-ce qu'une baleine à bosse ?

Longueur : 13 à 17 mètres à l’âge adulte

Poids maximal : 30 à 40 tonnes au maximum

Comportement : cétacé solitaire, souvent en paire ou en groupe

Longévité : environ 80 ans

Population mondiale : estimée à 55 000, répartie entre différentes populations

Population de baleines à bosse de l’Atlantique Nord-Ouest (à laquelle appartient la baleine présente à Montréal) : estimée à 4000 individus, selon les données du gouvernement canadien. Elle est classée « non en péril ».