Où disparaissent les bélugas durant l’hiver?

Les scientifiques qui étudient cette population demeurant toute l’année dans le Saint-Laurent ont réussi au fil des ans à définir précisément l’aire de distribution estivale des bélugas.
Photo: Les scientifiques qui étudient cette population demeurant toute l’année dans le Saint-Laurent ont réussi au fil des ans à définir précisément l’aire de distribution estivale des bélugas.

La population de bélugas du Saint-Laurent a beau compter près de 900 individus, on ne sait toujours pas avec certitude où ces animaux passent la saison hivernale. Le Devoir a toutefois appris que Pêches et Océans Canada réalise actuellement un important programme de recherche afin de déterminer les secteurs privilégiés par ces cétacés en dehors de la saison estivale. Ces travaux pourraient mener à un agrandissement de leur habitat jugé « essentiel », et donc à de nouvelles mesures de protection pour cette espèce menacée.

Les scientifiques qui étudient cette population demeurant toute l’année dans le Saint-Laurent ont réussi au fil des ans à définir précisément l’aire de distribution estivale des bélugas. Celle-ci se concentre essentiellement dans des secteurs de l’estuaire situés entre L’Île-aux-Coudres, en amont, et Rimouski, en aval. Ce sont ces recherches qui ont mené le gouvernement fédéral à protéger cet « habitat essentiel » pour l’espèce, comme le prévoit la Loi sur les espèces en péril.

Depuis plusieurs années, on s’interroge cependant sur ce qu’il advient des bélugas le restant de l’année. Si certains individus peuvent être observés à l’occasion dans des secteurs de l’estuaire, l’essentiel de la population semble se déplacer sur des centaines de kilomètres vers l’est et le golfe du Saint-Laurent. Il faut dire que ces animaux d’origine arctique recherchent des zones en bonne partie recouvertes de glace. Cela leur permet de s’abriter des tempêtes et des fortes vagues hivernales, qui peuvent occasionner de grosses dépenses énergétiques pour les bélugas.

Où vont-ils précisément ? Spécialiste des cétacés à Pêches et Océans Canada (MPO), Véronique Lesage rappelle qu’au tournant des années 1990, plusieurs individus ont été observés dans la portion nord du golfe. Les données publiées par MPO indiquaient des mentions dans les secteurs de Sept-Îles et de Port-Cartier, aujourd’hui très fréquentés par les imposants navires de transport de minerai. D’autres observations avaient été faites le long de la péninsule gaspésienne, mais aucun portrait exhaustif n’était alors disponible.

Trente ans plus tard, les scientifiques espèrent enfin pouvoir obtenir des réponses, après avoir tenté en vain d’installer des émetteurs satellites sur quelques bêtes en 2015. Selon ce que précise MPO, l’objectif de mieux définir « les zones de fréquentation » du béluga, et ce, « tout au long de l’année ». « Lorsque les données acquises le permettront, cette information sera utilisée afin de compléter la désignation de l’habitat essentiel du béluga », un objectif inscrit dans le Programme de rétablissement du béluga.

« On est face à une population qui est en déclin. Dans ce contexte, en protégeant seulement l’habitat essentiel estival, on se trouve à couvrir uniquement la moitié de son cycle de vie annuel. Il faut aussi être au fait de son habitat aux autres moments de l’année si on veut déterminer si d’autres mesures de protection sont nécessaires », explique Véronique Lesage, qui étudie l’utilisation de l’habitat des bélugas.

Directeur scientifique du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins, Robert Michaud estime lui aussi que ces recherches sont importantes. Elles pourraient permettre de découvrir des éléments expliquant l’absence de rétablissement de la population. Celle-ci avoisine aujourd’hui les 880 individus et décline en moyenne de 1 % par année, alors que l’on comptait plus de 10 000 bélugas au début du XXe siècle. On pourrait aussi recenser des menaces liées à l’activité humaine dans le Saint-Laurent. « S’ils sont tous dans le chenal maritime [de navigation commerciale], il faudrait en tenir en compte », résume-t-il.

Mission difficile

La tâche est cependant complexe, insiste Véronique Lesage. Les inventaires aériens nécessitent de noliser deux avions afin de quadriller de très vastes territoires, et ce, dans des conditions météorologiques souvent difficiles. Il peut également être ardu de repérer des bélugas blancs au milieu des glaces.

La démarche scientifique impose en outre d’obtenir suffisamment d’observations à répétition de groupes de ces animaux grégaires pour conclure qu’un secteur est une zone majeure pour la population. Résultat : malgré trois années d’inventaires saisonniers, Mme Lesage précise que les données étaient « insuffisantes » pour permettre de délimiter des habitats.

Dans le cadre du Plan de protection des océans, le gouvernement fédéral a cependant accordé du financement pour mener trois autres années d’inventaires au nord, au sud et à l’ouest de l’île d’Anticosti. Ceux-ci doivent être menés à bien cette année. « Une fois que nous aurons compilé et analysé six années de données, on espère être en meilleure position pour comprendre la situation », fait valoir Véronique Lesage. Le rapport final pourrait ainsi être prêt en 2023.

Il n’est toutefois pas exclu que les bouleversements climatiques qui affectent le Saint-Laurent changent le portrait dans les prochaines années, selon Robert Michaud. Déjà, explique-t-il, « la réduction importante du couvert de glace dans le golfe pourrait exposer davantage les bélugas aux vagues et aux tempêtes. Est-ce que, dans ce contexte, les femelles s’affaiblissent, par exemple dans les mois avant de donner naissance ? C’est possible ».

Les scientifiques observent depuis une décennie une véritable « série noire » au sein de cette population, avec une hausse marquée des mortalités de nouveau-nés, mais aussi de femelles, et notamment de femelles mortes au moment de la mise bas. Selon les données préliminaires disponibles, on recense 80 carcasses de bélugas retrouvées sur les rives du Saint-Laurent depuis cinq ans.

Une récente étude à laquelle a participé Véronique Lesage conclut également que la « condition physique » de ces cétacés se dégrade. « Ils ont moins de facilité à s’alimenter, mais ce n’est pas nécessairement lié à une diminution des proies. Ça peut aussi découler de la présence de contaminants dans leur organisme, ou encore du dérangement par les bateaux, qui réduit la capacité à chasser ».

Dans ce contexte d’incertitudes, M. Michaud redoute les impacts de l’accroissement du trafic maritime qui découlera des projets portuaires en développement. Cette semaine, en annonçant du financement public pour le projet de terminal de conteneurs de Contrecœur, le gouvernement Legault a réaffirmé sa volonté de faire du Saint-Laurent « un corridor économique performant »



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