Québec autorise 18 millions de tonnes de déchets de plus au dépotoir de Sainte-Sophie

L’enfouissement des «déchets» est responsable de 4,5% des émissions de gaz à effet de serre de la province, selon le plus récent bilan du gouvernement. Sur la photo, le dépotoir de Lachenaie. Le promoteur du site attend le feu vert de Québec pour y enfouir 8,8 millions de tonnes de déchets supplémentaires en sept ans.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’enfouissement des «déchets» est responsable de 4,5% des émissions de gaz à effet de serre de la province, selon le plus récent bilan du gouvernement. Sur la photo, le dépotoir de Lachenaie. Le promoteur du site attend le feu vert de Québec pour y enfouir 8,8 millions de tonnes de déchets supplémentaires en sept ans.

Le gouvernement Legault a choisi de répondre à la demande de l’entreprise qui exploite le dépotoir de Sainte-Sophie, dans les Laurentides, en l’autorisant à enfouir 18 millions de tonnes de déchets supplémentaires. Les experts du ministère de l’Environnement recommandaient pourtant d’en limiter la quantité à 10 millions de tonnes. Qui plus est, le décret intervient à quelques semaines du déclenchement d’un BAPE qui doit analyser l’ensemble des enjeux de l’élimination des déchets au Québec, a appris Le Devoir.

Depuis le début de l’automne, le gouvernement Legault a autorisé deux importants projets d’expansion de dépotoirs exploités par WM Québec, une filiale de l’entreprise américaine Waste Management. À eux seuls, ces deux sites d’enfouissement reçoivent plus du quart de tous les déchets de la province.

En septembre, le ministre de l’Environnement, Benoit Charette, a ainsi répondu en partie aux demandes de l’entreprise en l’autorisant à poursuivre l’enfouissement de déchets à Saint-Nicéphore pendant 10 ans, à raison de 430 000 tonnes par année. Cette décision a été rendue alors que Waste Management poursuit la Ville de Drummondville pour exiger des modifications au règlement de zonage afin de pouvoir agrandir le « lieu d’enfouissement technique » (LET) de Saint-Nicéphore. Un jugement de la Cour est toujours attendu dans ce dossier.

Au début du mois de décembre, le gouvernement Legault a aussi publié un décret autorisant WM Québec à enfouir jusqu’à 18,6 millions de tonnes de déchets supplémentaires au dépotoir de Sainte-Sophie, à raison d’un million de tonnes par année (2800 tonnes par jour). Le site, situé à l’est de Saint-Jérôme, reçoit des déchets de la région immédiate et des municipalités de la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM) depuis 1964. Il contient déjà environ 20 millions de tonnes de déchets domestiques. L’expansion pourrait donc permettre de doubler cette quantité.

Usine de biogaz

Le décret émanant du ministre de l’Environnement précise cependant que, cinq ans après le début de l’expansion, prévu en 2022, les tonnages annuels enfouis devront être approuvés par le gouvernement tous les cinq ans. Pour cela, l’entreprise devra « faire la démonstration des besoins en enfouissement ». Qui plus est, pour que l’entreprise puisse y enfouir des déchets jusqu’en 2040, elle devra réaliser d’ici 2025 un ou des projets « permettant la valorisation de la totalité des biogaz captés » dans le cadre de l’expansion du site. Sans cela, la capacité totale du projet d’agrandissement devra être limitée à 10 millions de tonnes.

Directeur des affaires publiques chez Waste Management, Martin Dussault souligne que l’entreprise travaille déjà au développement « des partenariats pour valoriser l’ensemble des biogaz générés par le site. Nous sommes confiants de réaliser les projets à l’intérieur d’une période de cinq ans ».

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C’est la quantité de déchets, en tonnes, que le gouvernement aurait dû autoriser à être enfouis au dépotoir de Sainte-Sophie, selon les experts du ministère de l’Environnement.

Cela signifie que le promoteur compte répondre aux exigences lui permettant d’enfouir les 18,6 millions de tonnes inscrites au décret gouvernement publié le 9 décembre, incluant les 8,6 millions de tonnes autorisées en échange de la valorisation des biogaz. Le cabinet du ministre Benoit Charette précise que ce tonnage était nécessaire « afin d’offrir au promoteur une période suffisante pour rentabiliser la mise en place d’une usine de traitement du biogaz, une intention que le gouvernement voit d’un très bon œil, car elle contribuerait à atteindre nos objectifs en matière de production de gaz naturel renouvelable et d’ainsi réduire les émissions de gaz à effet de serre du Québec ». L’enfouissement des « déchets » est responsable de 4,5 % des émissions de la province, selon le plus récent bilan du gouvernement.

Recommandations

Bien que la décision du gouvernement Legault réponde aux demandes en tonnage de WM Québec, elle est beaucoup plus généreuse que ce qu’ont recommandé les experts du ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques.

Dans un rapport daté du 21 septembre, l’équipe d’analyse conclut que l’expansion du dépotoir est justifiée, en raison des besoins actuels. Mais on juge que celle-ci devrait être limitée « à une période maximale inférieure à celle estimée à 18 ans par l’initiateur. Ainsi, il est recommandé d’autoriser l’agrandissement pour une période de 10 ans » et pour un maximum de 10 millions de tonnes.

Cette autorisation « sur une plus courte période » permettrait, selon le ministère, d’ajuster les tonnages autorisés en fonction des progrès dans la gestion des matières résiduelles. Selon les données de Recyc-Québec, les Québécois ont généré 697 kilogrammes de déchets par habitant en 2018 (données les plus récentes disponibles), alors que la moyenne se situait à 685 kilogrammes en 2015.

Pour tenter de corriger le tir, le gouvernement Legault a annoncé l’été dernier son intention de généraliser l’accès au bac à compost pour les citoyens d’ici 2025. À l’heure actuelle, environ la moitié des municipalités récupèrent ces matières, qui constituent une bonne part du contenu des sacs à ordures. Selon le plus récent bilan de Recyc-Québec, à peine 27 % des matières qui devraient se retrouver dans le « bac brun » ne finissent pas au dépotoir. Dans le cas des matières recyclables (papier, carton, verre et plastique), c’est à peine plus de la moitié.

Incompréhension

Directeur général du Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets, Karel Ménard comprend donc mal l’empressement du gouvernement à autoriser l’expansion des dépotoirs de Saint-Nicéphore et de Saint-Sophie. Il estime qu’il aurait été plus avisé d’attendre la tenue de l’enquête du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) sur « l’enjeu de l’élimination des résidus ultimes au Québec » avant d’autoriser l’expansion de ces deux dépotoirs.

« Tous les plans de gestion des matières résiduelles de la CMM visent une réduction de la production de matières résiduelles. Il faudrait donc que le gouvernement suive ce raisonnement de réduction à la source. Et pour réduire, il faut envoyer le signal clair que tout ne finira pas toujours aux sites d’enfouissement, qui demeurent la solution de moindre coût et la moins écologique. On aura beau avoir des politiques qui visent à augmenter le recyclage et le compostage, il faut s’attaquer au bar ouvert de l’enfouissement à grande échelle », explique-t-il.

M. Ménard craint d’ailleurs que le gouvernement donne aussi le feu vert à un autre imposant projet d’expansion, cette fois pour le site d’enfouissement de Lachenaie. Le promoteur veut y enfouir 8,8 millions de tonnes de déchets supplémentaires en sept ans. Un rapport du BAPE est attendu en janvier pour ce projet.

Le cabinet du ministre Benoit Charette assure que le gouvernement est bien au fait de la situation et il a confirmé au Devoir que le BAPE sera mandaté dès janvier pour analyser des enjeux de gestion des déchets. « Les sites d’enfouissement au Québec arrivant à pleine capacité, nous n’avons pas le choix, dans l’immédiat, de continuer à autoriser des demandes d’agrandissement, en autant que celles-ci répondent aux normes actuellement en vigueur », a-t-on cependant précisé par courriel.

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