Ce qu’exposent les zoonoses comme la COVID-19

Un pangolin sauvé des trafiquants au printemps dernier.
Photo: Isaac Kasamani Agence France-Presse Un pangolin sauvé des trafiquants au printemps dernier.

Cette série analyse les rapports des humains aux autres espèces animales dans le cadre de la crise pandémique mondiale. Premier cas : quelques leçons radicales à tirer des origines du nouveau coronavirus.

Appelons cela l’effet pangolin, comme il y a un effet papillon. L’origine exacte du coronavirus est toujours disputée, mais une des hypothèses veut que, l’an dernier, quelque part en Asie, peut-être sur un marché de Wuhan, en Chine, un pangolin probablement infecté par une chauve-souris fer à cheval (Rhinolophus affinis) aurait transmis une forme mutante de l’agent infectieux à un humain.

Le chaos qui a suivi a déjà causé la mort de plus d’un million et demi de personnes. La pandémie devrait coûter environ 10 000 milliards de dollars à l’économie mondiale. Cet effet pangolin fait beaucoup, beaucoup d’effets.

Il existe de nombreux précédents à cette zoonose.  Environ 62 % des maladies infectieuses touchant l’humanité et les trois quarts des maladies en émergence sont liées à des transmissions de l’animal à l’humain (et vice versa, parfois même en aller-retour).

« Des infections d’origine animale, on en découvre de plus en plus. On a découvert récemment que la rubéole avait probablement une origine animale. On sait tous que le VIH, qui cause le sida, provient des singes et, pourtant, on n’en parle que comme une maladie humaine », dit Hélène Carabin, professeure titulaire de la Faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal, spécialiste en épidémiologie des zoonoses. « On m’a recrutée pour faire le pont entre la santé publique et la médecine vétérinaire, ce qui est à mon avis absolument essentiel. »

260 %
C’est l’augmentation de la consommation de viande dans le monde depuis les 50 dernières années, en raison de la hausse de la population et du niveau de vie.

Des zoonoses souvent plus inquiétantes menacent déjà. Une deuxième flambée du virus Ebola (peut-être passé des chauves-souris aux singes et aux humains) a été éradiquée au début de l’été dans la République démocratique du Congo. Le syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS-CoV), agent infectieux zoonotique transmis par le dromadaire détecté en 2012, tue le tiers des personnes diagnostiquées. Il faut ajouter à la liste la fièvre de la vallée du Rift (provenant du mouton), le virus du Nil occidental (porté par les oiseaux, propagé par le moustique), la maladie virale de Zika (transmise par des singes), etc.

La professeure Carabin participe à des projets de recherche dans plusieurs régions du monde, notamment en Inde et en Afrique. En Zambie, au Mozambique et en Tanzanie, elle traque la cysticercose, maladie parasitaire découlant de l’infestation par Taenia solium, le ver solitaire. Selon le cycle infernal maintenant connu, les animaux contractent la maladie en consommant des matières contaminées par des larves microscopiques du ver provenant des selles humaines, et les humains s’infectent à leur tour en consommant une viande trop peu cuite. La neurocysticercose cause l’épilepsie, l’hydrocéphalie ou des accidents vasculaires cérébraux. On en a retrouvé des traces dans des momies égyptiennes.

« L’épilepsie est extrêmement stigmatisée en Afrique, dit la Dre Carabin. Les gens infectés sont isolés, ostracisés. C’est pourtant un mal que l’on peut prévenir avec de bonnes et simples pratiques sanitaires, l’inspection des viandes, la cuisson de la viande de porc, l’utilisation — et pas juste la construction — des latrines. Le mot d’ordre c’est : éducation, éducation, éducation. »

L’animal ressource

La pandémie force les réflexions sur les interactions entre l’homme et les autres espèces animales. L’élevage industriel intensif et l’envahissement grandissant, voire la destruction des habitats sauvages, sont souvent montrés du doigt.

« La science est claire : si nous continuons à exploiter la faune et à détruire nos écosystèmes, nous pouvons nous attendre à voir un flux constant de ces maladies passer des animaux aux humains dans les années à venir », a averti Inger Andersen, directrice duProgramme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), en dévoilant en juillet un rapport sur l’émergence croissante des zoonoses.

L’étude mondiale rappelle que les zoonoses arrivent le plus souvent par la chaîne alimentaire. Le premier des sept facteurs recensés est la demande croissante de protéine animale dans l’alimentation humaine. En 50 ans, la hausse de la population et du niveau de vie a fait augmenter de 260 % la consommation de viande.

« La crise actuelle force à réfléchir aux convergences entre les intérêts des animaux comme individus et les intérêts des êtres humains en ce qui concerne les animaux », dit Valéry Giroux, juriste et docteure en philosophie, chercheuse en éthique animale, coordonnatrice du Centre de recherche en éthique, groupe interdisciplinaire et interuniversitaire logé à l’Université de Montréal. « Je pense à l’intérêt d’être en bonne santé pour les animaux comme pour nous. Je pense à l’intérêt de vivre dans un environnement de qualité alors que l’élevage intensif comme la colonisation de territoires sauvages causent énormément de tort. Finalement, nous sommes les premiers à payer le prix du mal et des injustices que nous causons. »

Photo: Jérôme Delay Associated Press Des hommes vêtus de combinaisons de protection enterraient le corps d’une victime de l’épidémie d’Ebola dans le cimetière musulman de Beni, en République démocratique du Congo, en juillet 2019. Une deuxième flambée du virus Ebola a été éradiquée au début de l’été dans le pays.

L'animal individu

Selon la théoricienne animaliste, il faut carrément changer de paradigme pour inclure dans le portrait global le problème de la justice envers les animaux conscients (et non tous les êtres ou tout le vivant) décrits par elle comme des individus.

L’idée, ce n’est pas seulement d’arrêter de voir le gigot dans le mouton : l’idée, c’est de voir le mouton comme un être capable d’expériences conscientes, affecté par la manière dont on le traite, n’ayant pas moins le droit de vivre et de bien vivre que le berger.

« La plupart des animalistes pensent les droits des animaux comme le prolongement de nos droits fondamentaux de la personne refusés longtemps aux esclaves ou aux femmes, résume la juriste. D’un point de vue philosophique, il n’y a aucune raison pour justifier la discrimination entre eux et nous. Il y a des différences, bien sûr, entre un humain et un cochon. Mais le ressenti envers une souffrance reste le même. »

Selon cette perspective, il faut reconnaître l’égalité morale des humains et des autres espèces complexes. Il faut arrêter d’empiéter sur certains territoires et protéger des habitats. Il faut aussi cesser certaines pratiques exacerbées par la pandémie qui nuisent à la perception des bêtes non humaines.

« On les décrit comme des sources de maladies, des êtres dangereux et dégoûtants, dit la philosophe. Les animaux ne sont pas des êtres foncièrement différents de nous. Il faut combattre la discrimination entre les espèces. La pandémie devrait être une occasion de revoir nos rapports durables aux animaux pour qu’ils deviennent plus sécuritaires pour nous et plus justes pour eux, tout en étant profitables pour l’environnement. »

Mme Giroux est l’autrice du livre Contre l’exploitation animale (L’âge d’Homme) et des Que sais-je ? sur Le véganisme et L’antispécisme. Pour elle, il ne suffit pas d’améliorer le sort des cheptels et de la faune utilisés par les humains selon la position du « welfarisme » : il faut tout simplement cesser de les exploiter.

Cette révolution passe nécessairement par la transformation radicale des habitudes alimentaires. L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture estime que le monde compte, bon an mal an, en moyenne 19 milliards de poulets, 1,4 milliard de bovins et un milliard de porcs. Toutes ces bêtes, y compris quelques dizaines de milliers de pangolins, finissent à la casserole.

« C’est une injustice envers chaque animal de le faire naître comme ressource alimentaire, dit Mme Giroux. On pourrait se nourrir autrement, manger des végétaux et être en bonne santé et même en meilleure santé. Le premier effet de l’abandon de l’exploitation animale et de la reconnaissance de droits fondamentaux aux animaux conscients, c’est la fin de l’élevage pour se nourrir. »

Le dilemme pangolin

Le pangolin a bonne mine. Il a été décrit par l’humoriste Pierre Desproges comme « un artichaut à l’envers avec des pattes ». La pandémie a nui à sa réputation en le faisant hôte intermédiaire probable du coronavirus. L’animal (il en existe en fait huit espèces en Afrique et en Asie) peut tout de même un peu se réjouir de 2020. Le mammifère le plus victime de la traite au monde (après l’humain) bénéficie depuis juin du plus haut niveau de protection en Chine, les braconniers risquant maintenant une peine pouvant aller jusqu’à dix ans de prison. Le pays a retiré en même temps les écailles du petit fourmilier de la liste officielle des ingrédients admis dans la fabrication des médicaments de la médecine traditionnelle, dont certaines poudres censées augmenter la virilité, alors que ces effets n’ont jamais été prouvés scientifiquement.

 

Il y a certainement beaucoup de propagande postcovidienne dans ces décisions, mais quel pangolin s’en plaindra ? La viande pangoline est considérée comme un produit de luxe. D’autant plus que la drôle de bête résiste à l’élevage et que son espérance de vie ne dépasse pas quelques mois en zoo, sauf à de très rares exceptions. On estime qu’un million d’individus ont été tués en dix ans. Plus de 128 tonnes d’écailles et de viande de pangolin ont été interceptées dans le monde l’année dernière, un record absolu. Le commerce de ces mammifères écailleux est pourtant interdit à l’échelle mondiale depuis 2016.


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