Le Québec à l’heure de l’adaptation forcée

Photo: Alexandre Shields Le Devoir Les régions du Bas-Saint-Laurent, de la Gaspésie, de la Côte-Nord et des Îles-de-la-Madeleine sont donc directement exposées à une érosion côtière accrue qui menace des zones habitées, mais aussi des infrastructures vitales, comme des routes.

Même si on accorde beaucoup d’importance à la question de la réduction des émissions de gaz à effet de serre au Québec, cet enjeu ne doit pas occulter l’absolue nécessité de se préparer aux effets des bouleversements climatiques, qui seront multiples au cours des prochaines décennies et qui risquent de coûter cher. « L’adaptation est incontournable », prévient le directeur général du consortium de recherche Ouranos, Alain Bourque. « La réduction des émissions de gaz à effet de serre est devenue un enjeu politique et médiatique majeur. C’est LE sujet en matière de changements climatiques. Mais ce ne sont pas les émissions du Québec qui vont changer la trajectoire climatique mondiale. Il faut donc intégrer l’adaptation dans notre réflexion, parce que nous allons devoir vivre avec des impacts supplémentaires. » Le Devoir résume ici certains phénomènes qui seront à surveiller au Québec.

Les régions côtières menacées

En plus de provoquer une hausse du niveau des océans, le réchauffement climatique a déjà pour effet de réduire le couvert de glace sur le Saint-Laurent. Les régions du Bas-Saint-Laurent, de la Gaspésie, de la Côte-Nord et des Îles-de-la-Madeleine sont donc directement exposées à une érosion côtière accrue qui menace des zones habitées, mais aussi des infrastructures vitales, comme des routes.

Selon l’évaluation la plus récente disponible publiée par Ouranos, environ 5300 bâtiments, plus de 1300 terrains et près de 300 kilomètres de routes risquent d’être « perdus » d’ici 2065. La Gaspésie et les Îles-de-la-Madeleine seraient les plus touchées, avec un total de 172 kilomètres de route et de chemin de fer exposés. La région du Bas-Saint-Laurent vient ensuite, avec une longueur totale de 88 kilomètres d’infrastructures routières menacés, suivie de la Côte-Nord, avec 60 kilomètres exposés.

« Pour les zones côtières, il y a urgence dès aujourd’hui. Ça fait même plusieurs années que c’est une urgence. Le problème, c’est que nous n’avons pas encore de stratégie pour l’ensemble de la zone côtière, par rapport à l’ampleur des impacts qui sont appréhendés », résume Alain Bourque. Qui plus est, la facture, déjà évaluée à 1,5 milliard de dollars, risque de grimper au cours des prochaines années.

Au ministère des Transports du Québec, on assure toutefois qu’un « plan d’action » a été mis en œuvre. L’objectif est de mieux gérer les « ouvrages de protection », comme ceux construits pour protéger des tronçons de la route 132, en Gaspésie, ou encore des secteurs des Îles-de-la-Madeleine. On compte aussi « documenter la vulnérabilité actuelle et future des infrastructures » en poursuivant les projets de financés par le ministère.

Hausse des canicules

La majorité des régions du Québec connaissent déjà une hausse du nombre et de l’intensité des canicules, mais ces phénomènes vont s’aggraver au cours des prochaines décennies. Les vagues de chaleur de plus en plus fortes et prolongées devraient être particulièrement dommageables dans les régions urbaines, et notamment pour les segments de la population les plus vulnérables, comme les personnes âgées.

Selon les travaux publiés par Ouranos, on prévoit « plus de 20 000 décès additionnels causés par l’augmentation de la température » dans les 45 prochaines années. Pour la société, les coûts pourraient d’ailleurs dépasser les 33 milliards de dollars, essentiellement en raison des pertes de vies prématurées. Le consortium de recherche estime aussi que le réchauffement favorisera la transmission de maladies de l’animal à l’humain, comme la maladie de Lyme et le virus du Nil occidental.

Alain Bourque plaide donc pour une stratégie à grande échelle de verdissement de nos villes, afin de réduire les îlots de chaleur. Jeudi, la Ville de Montréal a d’ailleurs dévoilé un « plan climat » qui prévoit différentes mesures d’adaptation, dont la plantation d’arbres. Dans le « Plan pour une économie verte » du gouvernement Legault, une somme de 90 millions de dollars est aussi prévue pour des mesures d’adaptation pour les municipalités, notamment pour contrer les risques liés à la chaleur.

Changements dans les forêts

Titulaire de deux chaires de recherche en aménagement forestier à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue, Yves Bergeron estime que l’impact des bouleversements du climat sur les forêts de la province demeure difficile à prédire. « À court terme, ce ne sera pas une catastrophe, et les effets ne sont pas seulement négatifs », dit-il. La hausse prévue des précipitations et des températures pourrait ainsi favoriser la croissance des arbres. M. Bergeron souligne toutefois que le réchauffement va modifier la composition des zones forestières. Certaines espèces, principalement de feuillus, devraient trouver des habitats plus propices plus au nord, ce qui risque d’avoir des répercussions sur l’industrie forestière. « Les changements climatiques vont favoriser les feuillus, par rapport aux conifères. Il faudra donc adapter notre utilisation des ressources. L’industrie du sciage est basée surtout sur les résineux et elle risque d’être mise à mal. Il faudra faire un aménagement forestier qui en tiendra compte et aller notamment vers une foresterie qui favorisera les feuillus », explique-t-il.

Davantage d’eau pour Hydro-Québec

La société d’État sera elle aussi touchée par les effets de la hausse globale des températures. Selon les résultats des études commandées depuis une vingtaine d’années, on prévoit « une hausse des apports moyens annuels en eau, notamment sur le territoire de la Grande-Rivière (complexe La Grande) et sur la Côte-Nord, deux régions qui produisent la majorité de l’énergie consommée par nos clients », indique Hydro-Québec par courriel. Selon les analyses d’Ouranos, d’ici 2050, l’augmentation des débits annuels moyens sera d’environ 12 % sur le Nord-du-Québec et d’environ 5 % sur la portion sud. « Toute cette eau ne sera pas nécessairement turbinable et nous devrons adapter notre gestion hydrique en conséquence », précise-t-on. Une « analyse de vulnérabilité » des actifs de la société d’État est aussi en cours. Elle doit mener à l’élaboration d’un premier plan d’adaptation qui sera achevé « au cours des prochains mois ».

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