Sébastien Sauvé, le professeur lanceur d’alertes

Sophie Ginoux Collaboration spéciale
Grâce à Sébastien Sauvé, la quantité inquiétante de plomb dans l'eau potable de certaines écoles du Québec a provoqué une vague médiatique à l'automne 2019. 
Photomontage: Le Devoir Grâce à Sébastien Sauvé, la quantité inquiétante de plomb dans l'eau potable de certaines écoles du Québec a provoqué une vague médiatique à l'automne 2019. 

Ce texte fait partie du cahier spécial Les prix de l'Acfas

Agronome de formation, enseignant de métier, chercheur engagé par passion, le nouveau lauréat du prix Michel-Jurdant pour les sciences de l’environnement, Sébastien Sauvé, contribue chaque jour à améliorer de façon significative notre compréhension des enjeux toxicologiques de notre société contemporaine.

D'aussi loin qu’il se souvienne, Sébastien Sauvé a toujours adoré la chimie. Mais il refusait d’embrasser une chimie abstraite, sans contact avec la réalité. C’est pour cela qu’il a tout d’abord opté pour l’agronomie, qui lui permettait de mêler la science à un travail de terrain. Puis, ses études et son métier l’ont conduit à se spécialiser en écotoxicologie, une discipline assez récente, à cheval entre l’écologie et la toxicologie, puisqu’elle s’intéresse aux contaminants modernes et à leurs répercussions sur l’écosystème.

Le poids des messages

Le nom de certains produits toxiques actuels — le plomb, les antibiotiques, les pesticides, les hormones, les plastiques, etc. — ne nous est pas étranger, car ils ont fait l’objet d’articles, voire de scandales médiatiques qui nous ont fait prendre conscience de leur gravité et ont, par conséquent, poussé les décideurs à prendre des mesures concrètes pour les contenir.

Or, nous devons plusieurs de ces dénonciations à Sébastien Sauvé, professeur au Département de chimie de l’Université de Montréal. En 2008, il a été le premier à déceler la présence d’antibiotiques dans les eaux usées de la station d’épuration de la Ville de Montréal, un constat qu’il a réitéré en 2015 lors de la crise du déversement d’eaux usées non traitées par la municipalité. « Cela a mis la pression nécessaire sur les autorités pour qu’un projet de système de désinfection s’enclenche, même si aujourd’hui, en 2020, ce dernier n’est toujours pas en place », nuance le chercheur, qui s’inquiète du développement de bactéries résistantes qui pourraient contaminer les animaux comme la population.

Un autre problème, connu depuis longtemps mais tabletté par le gouvernement, a grâce à M. Sauvé provoqué une vague médiatique à l’automne 2019 : le taux de plomb dans l’eau potable des écoles du Québec. « En demandant aux enfants d’une vingtaine d’établissements de procéder à un échantillonnage dans des bouteilles, nous avons prouvé que le quart des écoles n’étaient pas à des normes acceptables, ce qui mettait à risque le développement intellectuel des jeunes. » Cette onde de choc a incité le ministère de l’Éducation à procéder à des analyses et à régler les situations les plus urgentes. Mais une fois encore, selon lui, il reste beaucoup à faire dans ce secteur.

Faire avancer la cause

Même s’il apprécie la reconnaissance de ses pairs pour son travail, Sébastien Sauvé cherche surtout à contribuer concrètement à la mesure des risques associés à l’utilisation tous azimuts de matières et de substances potentiellement toxiques dans notre société. « Je pense que nous sommes souvent à la remorque des effets provoqués par certaines molécules que nous autorisons hâtivement pour répondre à des besoins commerciaux, dit-il, puis que nous devons interdire ou gérer une fois que le mal est fait. » Aux yeux du chercheur, il faudrait davantage prévenir que guérir. Toutefois, comme il faut déjà faire face à un certain nombre d’enjeux environnementaux majeurs, M. Sauvé profite des tribunes qui lui sont offertes pour lancer des alertes.

Ce qui ne l’empêche pas de mener de sérieuses études, parfois d’ampleur internationale, avec des experts issus de tous les milieux, comme celle sur les cyanobactéries (aussi appelées algues bleues) entreprise depuis 2016. « Lorsqu’on sait qu’en plus de leur laideur et de leur odeur nauséabonde, les algues bleues, qui prolifèrent en raison de la surutilisation d’azote et de phosphore par les agriculteurs, peuvent provoquer de la diarrhée si on touche simplement l’eau dans laquelle elles se trouvent, on imagine ce qu’en boire peut entraîner. Or, on en décèle souvent dans l’eau potable », déplore le chercheur, en évoquant les empoisonnements fatals observés chez des animaux, ainsi que les possibles cancers et maladies neurodégénératives liées à ce contaminant.

« Il faudrait profondément revoir notre modèle agricole actuel, poursuit-il. Cela vaut pour les algues bleues, mais aussi pour les pesticides, de plus en plus consommés, alors que leurs effets néfastes sont notoires, et pour l’environnement, et pour l’homme. » Un message de plus délivré par ce scientifique aux convictions bien ancrées dans le réel et dont l’apport nous est inestimable.

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