Il serait «peu probable» que GNL Québec se réalise

Le projet GNL Québec divise l’opinion publique au Québec, selon un sondage publié cette semaine.
Photo: iStock Le projet GNL Québec divise l’opinion publique au Québec, selon un sondage publié cette semaine.

Le mégaprojet d’exportation de gaz naturel de GNL Québec ne se réalisera probablement jamais, en raison de l’opposition très forte au Québec. C’est ce qu’affirme la principale association mondiale de promotion du gaz naturel liquéfié, dans un rapport qui fait notamment le point sur le point sur le développement de cette filière au Canada.

L’Union internationale du gaz (IGU) compte 160 membres, essentiellement des associations et des entreprises qui représentent 95 % de tout le marché mondial du gaz. Elle fait donc la promotion de l’utilisation de cette ressource fossile, et notamment du développement de complexes de liquéfaction comme celui que GNL Québec souhaite construire avec Énergie Saguenay.

Or, dans son « 2020 World LNG Report », l’organisation conclut sans détour que le projet de 14 milliards de dollars (10 milliards pour l’usine de liquéfaction et 4 milliards pour le gazoduc de 780 kilomètres) risque fort de ne jamais être construit. « Un fort vent contraire d’activisme anti énergie fossile au Québec rend peu probable la réalisation de ce projet », constate l’Union internationale du gaz.

L’IGU affirme pourtant que le Canada a tout « intérêt » à exporter du gaz naturel liquéfié, en raison de ses importantes réserves découlant de l’exploitation par fracturation hydraulique. Le rapport précise que 20 projets de liquéfaction et d’exportation étaient en développement il y a de cela cinq ans. Mais depuis, ces projets ont pratiquement tous été abandonnés et un seul est en cours de construction, soit celui de LNG Canada, en Colombie-Britannique. Le premier ministre Justin Trudeau a personnellement vanté ce projet de 40 milliards de dollars.

Le rapport de l’IGU ajoute que le coût du transport du gaz, par gazoduc, jusqu’aux terminaux de liquéfaction, peut être dissuasif pour les investisseurs. L’organisation estime aussi que les revendications territoriales des Premières nations, les évaluations environnementales et les changements de gouvernements jouent en défaveur du Canada, par rapport à d’autres juridictions qui développent des projets de gaz naturel liquéfié, comme les États-Unis.

« Acceptabilité sociale »

Titulaire de la chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal, Pierre-Olivier Pineau estime lui aussi que les opposants au projet pèsent lourd dans le débat. « Je crois que le facteur dominant est le contexte d’acceptabilité sociale au Québec. Les opposants sont très bien organisés, ont des arguments qui résonnent auprès de la population, et celle-ci ne voit pas vraiment l’intérêt du gaz naturel, puisqu’au Québec, on en utilise relativement peu », explique-t-il au Devoir.

Après avoir vanté un projet qui pourrait « aider la planète » à lutter contre la crise climatique, il serait d’ailleurs difficile pour le gouvernement Legault de maintenir un fort appui au complexe industriel de GNL Québec. « Politiquement, c’est difficile de soutenir le projet devant les électeurs : les arguments environnementaux sont plus forts pour beaucoup d’électeurs qui n’ont ni sympathie pour l’industrie du gaz, ni une bonne idée de l’usage du GNL dans les marchés où il serait vendu », souligne M. Pineau.

Même si Énergie Saguenay pourrait être viable économiquement, il estime que l’incertitude entourant la suite des choses risque de bloquer le projet. « Le rapport de l’IGU indique que les prix du GNL ont été très bas en 2019 à cause du nombre de nouveaux projets qui voient le jour. La concurrence est féroce pour ces projets, et dans ce contexte, investir dans un projet politiquement risqué n’est pas très attrayant. Je crois donc que c’est plus l’incertitude politique et sociale qui va plomber le projet, plutôt que le contexte économique. »

Est-ce que GNL Québec craint que les opposants au projet puissent avoir raison d’Énergie Saguenay ? « Nous visons et travaillons à ce que notre projet soit jugé acceptable par nos parties prenantes », répond la directrice affaires publiques et relation avec les communautés, Stéphanie Fortin.

Population divisée

Un sondage Léger publié cette semaine indique que l’opinion publique est divisée au Québec. Environ la moitié des répondants (46 %) seraient contre le mégaprojet, mais une personne sur cinq interrogée (21 %) ne sait pas ou refuse de répondre. Le sondage commandé par des groupes écologistes suggère par ailleurs qu’une majorité des répondants (54 %) est contre une participation financière du gouvernement au projet.

Interpellé à l’Assemblée nationale mercredi, le ministre de l’Économie et de l’Innovation, Pierre Fitzgibbon, a assuré que le gouvernement n’a pris aucun engagement en faveur d’un éventuel financement du projet. Il a également rappelé qu’une évaluation environnementale doit être complétée avant de statuer sur la suite des choses. Le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) doit déposer son rapport au ministre de l’Environnement Benoit Charette au plus tard le 13 janvier 2021.

Au moment de présenter son Plan pour une économie verte, à la mi-novembre, le premier ministre François Legault avait refusé de préciser si GNL Québec serait compatible avec les cibles climatiques du Québec. « Si on a une petite augmentation des gaz à effet de serre dans l’Ouest canadien mais une grosse diminution des gaz à effet de serre en Europe, je pense qu’on ne peut pas ignorer cette approche », a-t-il dit.

L’augmentation des émissions de gaz à effet de serre dans l’ouest du pays (en Alberta) évoquée par M. Legault serait liée à l’exploitation du gaz naturel, qui se ferait essentiellement par fracturation. Les données officielles sur les émissions de GES liées au projet d’exportation de gaz naturel liquéfié indiquent que celles-ci atteindraient chaque année huit millions de tonnes par année au Canada, soit l’équivalent de 3,4 millions de voitures fonctionnant à l’essence.

Difficultés financières

GNL Québec connaît par ailleurs visiblement des difficultés financières depuis plusieurs mois. Le président de GNL Québec et celui de l’autre entreprise associée au projet, Gazoduq, ont tous deux quitté leur poste au cours des dernières semaines. Tous deux agissent maintenant à titre de « consultant » pour les promoteurs américains qui contrôlent le projet.

Les enjeux financiers ont été exposés au grand jour en février, quand on a appris le retrait du plus important investisseur attendu pour le projet, soit le fonds Berkshire Hathaway, propriété du milliardaire américain Warren Buffett. Celui-ci devait injecter pas moins de quatre milliards de dollars dans la construction de l’usine gazière.

La recherche d’investisseurs serait depuis devenue très difficile pour les promoteurs, notamment parce qu’ils n’ont pas encore obtenu les autorisations gouvernementales nécessaires pour lancer les travaux. Gazoduq et Énergie Saguenay ont même dû procéder à deux reprises à des licenciements depuis le début de l’année. Les équipes des deux entreprises ne compteraient plus, au total, qu’une vingtaine d’employés. Au cours des audiences du BAPE, GNL Québec a indiqué qu’une décision d’investissement est prévue pour 2022.

Les principaux enjeux environnementaux du projet GNL Québec

Émissions de gaz à effet de serre : les émissions liées au projet seront surtout produites en Alberta, mais aussi lors du transport du gaz naturel. Selon les évaluations des experts des gouvernements du Québec et du Canada, celles-ci devraient atteindre près de huit millions de tonnes par année. Les émissions produites par le projet en sol québécois devraient avoisiner les 500 000 tonnes chaque année. GNL Québec a toutefois pris l’engagement de compenser ces émissions.

Fracturation hydraulique : Le gaz naturel qui serait liquéfié au Saguenay serait exploité essentiellement par fracturation, un procédé interdit au Québec. L’Association québécoise des médecins pour l’environnement estime que cette industrie pose de sérieux risques « pour la santé humaine des communautés vivant à proximité des puits ». Dans le cadre des audiences du BAPE sur le projet, le président de la commission, Denis Bergeron, a toutefois refusé de dire s’il tiendra compte de cet aspect du projet dans le rapport qui sera déposé au gouvernement du Québec au plus tard en janvier 2021.

Transport maritime : le gaz naturel liquéfié sera exporté à bord de navires méthaniers qui traverseront le seul parc marin du Québec, soit celui du Saguenay–Saint-Laurent. Selon les prévisions du promoteur, le projet impliquera au moins 320 passages chaque année pour des navires de 300 mètres de longueur et 50 mètres de largeur. Ce volet soulève des questions sur la protection de mammifères marins du Saint-Laurent, dont le béluga.

Le projet de gazoduc de l’entreprise Gazoduq : le gazoduc qui alimentera l’usine de GNL Québec n’est pas évalué en même temps que l’usine. Le gouvernement Legault et le gouvernement Trudeau ont annoncé en mai qu’une évaluation environnementale commune sera menée pour ce projet. Celle-ci sera réalisée possiblement après la décision du gouvernement du Québec concernant l’usine gazière. La décision d’autorisation la construction appartient uniquement au gouvernement fédéral, puisqu’il s’agit d’un gazoduc interprovincial. L’habitat de plusieurs espèces menacées se trouve sur le tracé du gazoduc.



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