Chantier pharaonique pour la fusion nucléaire en France

Même si la construction a débuté il y a plus de 10 ans, on ne saura pas avant 2035 si ITER peut véritablement produire plus d’énergie qu’il n’en consommera. Sur la photo, une portion du cryostat, une gigantesque chambre à vide en forme de beigne où circulera un plasma à une température dix fois plus élevée que celle du soleil.
Daniel Cole Associated Press Même si la construction a débuté il y a plus de 10 ans, on ne saura pas avant 2035 si ITER peut véritablement produire plus d’énergie qu’il n’en consommera. Sur la photo, une portion du cryostat, une gigantesque chambre à vide en forme de beigne où circulera un plasma à une température dix fois plus élevée que celle du soleil.

On est aux portes de la Haute-Provence, de ses garrigues et de ses vallées encaissées. C’est dans ce décor enchanteur qu’a immortalisé Jean Giono que se dresse soudain une palissade surmontée de barbelés. Difficile d’imaginer qu’à quelques centaines de mètres à peine, plus de 1000 ouvriers venus du monde entier s’activent à fabriquer l’énergie du futur.

C’est sur ce territoire de 42 hectares situé à proximité du plus grand centre de recherche de l’Europe sur le nucléaire, Cadarache, que s’invente ce qui pourrait être l’énergie d’après-demain. Au lieu de scinder un noyau atomique, comme le fait la fission nucléaire dans les centrales actuelles, il s’agit ni plus ni moins que de reproduire à l’échelle humaine la fusion de noyaux d’hydrogène qui fait depuis toujours briller les étoiles.

C’est ce que le directeur général du projet ITER, Bernard Bigot, appelle « l’autre nucléaire ». Une énergie sûre, dit-il, sans les dangers ni les déchets d’aujourd’hui, qui serait pratiquement illimitée et n’aurait aucun impact sur le climat. Est-ce trop beau pour y croire ?

Pas selon les 35 pays qui ont accepté d’investir 20 milliards d’euros dans ce qui est considéré comme le projet énergétique le plus ambitieux du monde : le Royaume-Uni, l’Inde, le Japon, la Chine, la Russie, la Corée du Sud, les États-Unis, la Suisse ainsi que les pays membres de l’Union européenne (qui assure 46 % du financement). L’idée s’est concrétisée en 1985 lors du sommet entre Gorbatchev et Reagan à Genève. Même si la construction a débuté il y a plus de 10 ans, on ne saura pas avant 2035 si ITER peut véritablement produire plus d’énergie qu’il n’en consommera. Quant aux applications industrielles, on ne les imagine pas avant 2050.

Bernard Bigot serait alors centenaire. « J’aime cette idée qui fait penser aux constructeurs de cathédrales, dit-il. Eux non plus n’avaient aucune chance de voir un jour la flèche des cathédrales qu’ils construisaient. Il faut retrouver cet esprit. »

Une cathédrale

C’est en effet avec l’impression d’entrer dans une cathédrale que l’on pénètre au cœur du gigantesque cirque de béton où prendra bientôt place le cryostat, une gigantesque chambre à vide en forme de beigne où circulera un plasma à une température dix fois plus élevée que celle du soleil, de l’ordre de 150 millions de degrés. Le cœur d’une petite étoile.

La base de la plus grande enceinte à vide en acier inoxydable jamais construite est déjà en place. C’est Christophe Montane qui a manié le pont roulant qui a déposé cette pièce de 1250 tonnes sur son socle. Une opération réalisée au millimètre près. « Des chantiers comme celui-là, on n’en trouve pas beaucoup dans le monde », dit ce grutier de Nîmes qui a travaillé dans plusieurs centrales nucléaires françaises.

Dans le hangar adjacent, des soudeurs italiens s’activent à terminer des soudures sur une partie du cryostat recouverte d’argent. Des soudures vérifiées à l’hélium et par ultrasons. Les experts parlent ici d’« ultravide » puisque ces parois, qui ne doivent pas laisser passer la moindre molécule d’oxygène, sont plus étanches que celles des enceintes où s’entraînent les astronautes de la NASA.

« C’est la première fois dans l’histoire qu’on va pouvoir observer un plasma de cette envergure », explique Bernard Bigot. Lorsque l’assemblage sera terminé, en 2025, ITER servira à faire des expériences scientifiques pendant dix ans. Une façon de monter en puissance avant de réaliser en 2035 l’expérience ultime qui ne durera que quelques minutes, mais qui pourrait révolutionner la production d’énergie.

Une vieille histoire

En réalité, cette technologie n’est pas nouvelle. Elle date même du début des années 1950, lorsque des scientifiques russes (dont le Prix Nobel Andreï Sakharov) mirent au point le premier Tokamak, un acronyme qui signifie « chambre toroïdale avec bobines magnétiques ». Il en existe aujourd’hui 250 dans le monde. En 1997, celui de Culham, près d’Oxford au Royaume-Uni, avait réussi à produire une puissance de fusion de 16 MW. Sauf que, pour y parvenir, il avait fallu injecter 24 MW. Si tout se passe comme prévu, ITER devrait utiliser 50 MW afin de libérer dix fois plus d’énergie (500 MW). C’est pourquoi la centrale électrique construite à proximité du réacteur pourrait alimenter une petite ville.

« Ce sera une véritable rupture technologique comme il y en a eu dans l’histoire avec l’arrivée des énergies fossiles, dit Bernard Bigot. On aura ainsi une source d’énergie sûre, illimitée et sans impact sur le climat. Ce nouveau nucléaire sera malléable, on pourra l’arrêter et le relancer quand on veut. La réaction ne peut pas s’emballer. Il produira très peu de déchets et sa matière première, le deutérium et le tritium, est peu radioactive. »

Bernard Bigot en veut pour preuve que même l’Allemagne, qui a choisi de sortir du nucléaire, qualifie le projet de « grande aventure européenne » tout en développant son propre programme de recherche sur la fusion appelé Wendelstein 7-X.

« Un chemin escarpé »

L’ancien haut-commissaire à l’énergie atomique ne cache pas qu’il marche sur « un chemin escarpé ». Avant son arrivée, les coûts avaient plus que doublé. Ils pourraient même s’élever à terme à 65 milliards de dollars, selon un rapport publié en 2018 par le ministère de l’Énergie des États-Unis. En 2017, après l’élection de Donald Trump, les Américains ont réduit leur contribution, avant de revenir finalement sur leur décision.

Conserver l’engagement financier de 35 pays sur une durée aussi longue est un pari politique considérable. D’autant que chaque pays participant fournit une contribution « en nature » en fabriquant directement les composantes du réacteur qu’il faut ensuite acheminer de nuit par d’énormes convois routiers du port de Marseille jusqu’à Saint-Paul-Lez-Durance.

La plupart des opposants déplorent surtout que la fusion, dont le développement commercial ne surviendra pas avant 2050, arrivera « bien trop tard » pour contrer le réchauffement climatique, selon les mots mêmes du coordonnateur scientifique d’ITER, Greg De Temmerman.

L’organisation Sortir du nucléaire qualifie le projet de « chantier titanesque, très coûteux, dangereux et illusoire ». Il y a plusieurs années, la ministre de l’Environnement Dominique Voynet l’avait qualifié d’« éléphant blanc ». « Le gigantisme du projet est disproportionné par rapport aux espérances », estimait aussi le Prix Nobel de physique Georges Charpak.

« C’est un projet gigantesque et à très longue échéance. Je ne crois pas qu’il se réalisera, il y a trop d’obstacles », dit la journaliste indépendante Isabelle Bourboulon, qui habite dans la région et a écrit un petit livre intitulé Soleil trompeur. ITER ou le fantasme de l’énergie illimitée (Les Petits Matins).

Des arguments qui n’ébranlent pourtant pas Bernard Bigot. « Même avec les économies d’énergie et les énergies renouvelables, il faudra au moins doubler la production d’énergie dans le siècle qui vient, dit-il. Ça ne sera pas possible sans la fusion. »  

Le Canada partenaire d’ITER

En 2001, le Canada avait posé sa candidature, avec le Japon, l’Espagne et la France, pour obtenir le projet ITER. On avait proposé de construire le réacteur à Clarington, près de Toronto. Mais le Canada n’était pas de taille pour l’emporter contre Cadarache, où la France a créé en 1960 le plus grand centre de recherche d’Europe sur le nucléaire. Le Canada se retira donc du projet. Il pourrait toutefois y revenir par la porte de derrière. En avril 2018, le ministère du Commerce international et ITER ont signé un protocole d’entente afin d’explorer la possibilité de coopérations futures. En avril, plusieurs entreprises canadiennes ont visité les installations de Saint-Paul-Lez-Durance, dont Ontario Power Generation, l’équivalent ontarien d’Hydro-Québec. Le 15 octobre dernier, un accord de coopération en bonne et due forme était signé afin de permettre « le transfert de matières nucléaires fournies par le Canada (tritium), ainsi que d’équipements et de technologies liés au tritium ». Avant qu’il en produise lui-même, on prévoit qu’ITER consommera tout le tritium actuellement disponible dans le monde. Or, les plus grands stocks se trouvent au Canada puisque le tritium est essentiellement produit par les réacteurs canadiens Candu. Sur les 31 réacteurs Candu en fonction dans le monde, 19 sont au Canada. « Sans être membre à part entière, explique Bernard Bigot, ce qui exigerait une contribution de 1,8 milliard d’euros alors que les contrats de fabrication des pièces du réacteur sont pour l’essentiel déjà distribués, le Canada pourrait ainsi devenir une sorte de membre associé. »

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