Le coeur l’a emporté sur la raison à Longueuil

La décision de Longueuil d’annuler l’abattage de 15 cerfs de Virginie ne repose sur aucun fondement scientifique et ne vise qu’à répondre à une levée de boucliers qui s’appuie sur une perception émotive de ce cervidé, qui est surabondant dans la région et qui menace certains écosystèmes. C’est ce que font valoir les spécialistes consultés par Le Devoir. Ils rappellent aussi que pendant qu’on débat de cette question, des pans entiers de la biodiversité au Québec disparaissent dans une relative indifférence.

Lundi, dans une déclaration écrite, la mairesse de Longueuil, Sylvie Parent, a indiqué que la Ville renonçait à abattre 15 des 32 cerfs du parc Michel-Chartrand, une décision qui avait été prise par les élus pour préserver la végétation du parc et réduire les risques pour les automobilistes circulant dans le secteur. Elle a du même coup évoqué les menaces de mort qu’elle a reçues à la suite de l’annonce, le 10 novembre, de l’opération de contrôle du petit cheptel.

Mme Parent a également précisé qu’une demande sera formulée au ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs pour que les cervidés puissent être déplacés « vers un site autorisé », et ce, « au cours des prochaines semaines ». Quelles options sont envisagées ? La Ville n’a pas voulu commenter davantage mardi. Mais il n’est plus question de tuer ces animaux, qui représentaient 0,027 % des quelque 54 252 cerfs de Virginie abattus légalement par des chasseurs québécois en 2019.

« C’est une décision politique basée sur des pressions sociales, mais ce n’est pas la meilleure décision d’un point de vue scientifique », résume Martin-Hugues St-Laurent, spécialiste de la conservation et professeur au Département de biologie de l’Université du Québec à Rimouski. « C’est toujours agréable de voir de la faune. Mais nous sommes dans une situation où les animaux mettent de la pression sur la végétation naturelle du parc et sur les terrains adjacents. La situation peut aussi augmenter les risques de collisions et les risques de transmission de maladies de la faune, qui se propagent dans des milieux où il y a une trop grande densité. »

Dans ce contexte, la solution proposée par Longueuil était tout à fait adéquate, estime le scientifique. « Ce qui était prévu, c’est une méthode d’abattage similaire à ce qui se fait avec les animaux de boucherie. C’est une mort quasi instantanée. Et on voulait valoriser la viande en la distribuant aux banques alimentaires dans une période où la demande est très forte. »

C’est une décision politique basée sur des pressions sociales, mais ce n’est pas la meilleure décision d’un point de vue scientifique.

 

Écosystème c. cerfs

M. St-Laurent, qui a mené plusieurs projets de recherche sur les cervidés, rejette donc complètement l’idée que l’abattage s’apparentait à « un massacre », comme l’a laissé entendre l’avocate Anne-France Goldwater, en menaçant de saisir les tribunaux du dossier. « J’ai déjà vu des cervidés qui meurent de faim et je peux vous dire que ce n’est pas glorieux. Même chose pour un cerf frappé par une voiture, qui ne meurt pas sur le coup et qui doit attendre d’être achevé d’une balle dans la tête. »

Le message des opposants ne tient pas compte de la nécessité de protéger les écosystèmes, ajoute Marco Festa-Bianchet, professeur titulaire au Département de biologie de l’Université de Sherbrooke. « On envoie le message que la protection de la biodiversité, c’est la protection de l’individu. Mais il y a une différence fondamentale entre cette approche, qui fait que l’animal demeure en vie, même s’il peut se retrouver dans une cage, et l’approche de protection de la biodiversité, qui préconise de protéger le milieu, dont les plantes et l’habitat d’autres espèces, comme les oiseaux. »

M. Festa-Bianchet, qui étudie notamment les kangourous en Australie, ne s’étonne pas de voir une telle réaction relativement à des animaux que les gens trouvent beaux. Il rappelle que les autorités de Canberra ont déjà été confrontées à une opposition féroce lors de campagnes de contrôle des populations de marsupiaux. « Il a fallu des années de travail et d’éducation du public pour expliquer les raisons de ce programme et le faire accepter par la population. Dans le cas de Longueuil, ils n’ont peut-être pas suffisamment informé le public. »

Problème récurrent

Les experts consultés mardi doutent par ailleurs de la possibilité de déplacer les cerfs. S’ils sont transférés dans un zoo, ils pourraient très bien mourir dans le cadre de l’opération. S’ils sont transportés dans un autre milieu naturel, ils perdront probablement leurs repères, ou alors ils viendront aggraver le problème de surpopulation vécu dans plusieurs régions du Québec.

M. St-Laurent et M. Festa-Bianchet soulignent que peu importe le fait que la Ville a décidé de plier quant aux menaces des opposants, le problème reviendra. Non seulement leurs prédateurs naturels, comme le loup, ont été éradiqués, mais la grande région de Montréal leur offre un milieu propice pour l’alimentation, et le réchauffement climatique améliore leur survie aux hivers québécois. « Nous avons maintenant beaucoup plus de chevreuils au Québec qu’il y a 15 ou 20 ans, donc il y a une densité très élevée », précise M. Festa-Bianchet.

« Les conditions qui ont rendu la situation possible seront toujours présentes après avoir réduit la densité. Est-ce que le problème va revenir dans un an ou dans cinq ans ? On ne le sait pas, mais il va revenir », insiste Martin-Hugues St-Laurent. « Je ne suis pas certain qu’on soit prêt à vivre avec la présence de grands prédateurs dans la région de Montréal. On se souvient de la controverse sur la présence de coyotes, qui avaient notamment attaqué des animaux domestiques », explique-t-il.

Espèces ignorées

Marco Festa-Bianchet rappelle aussi qu’il faudrait impérativement cesser de nourrir les bêtes, comme le font des citoyens au parc Michel-Chartrand, ce qui est illégal au Québec. « C’est un gros problème, puisque ça contribue à augmenter la population. Ça risque aussi de les attirer dans des endroits précis, où ils vont se concentrer. Ça change aussi le comportement des animaux, comme on le voit à Longueuil. »

Ce dernier comprend la réaction émotive à l’égard de ces « Bambi » urbains, mais il déplore l’attention accordée à cette situation, alors que plusieurs espèces en voie de disparition passent carrément sous le radar. « À côté de cela, les populations de caribous disparaissent, tout comme les bélugas du Saint-Laurent. Mais les gens ne sortent pas dans la rue pour qu’on en prenne soin, alors qu’on risque de perdre ces espèces », estime lui aussi Martin-Hugues St-Laurent, spécialiste reconnu des caribous.

« J’ai l’impression que la vision ici est très utilitaire », ajoute le biologiste. « Des gens disent qu’ils aiment aller au parc Michel-Chartrand pour nourrir des cerfs. Mais lorsque les décisions gouvernementales font en sorte qu’on perd des espèces menacées, c’est loin des yeux. Comme société, est-ce qu’on veut écouter le discours scientifique ou prendre nos décisions basées sur des prises de position qui passent par les médias sociaux ? Il faut se poser la question. »

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