Le président de Gazoduq quitte son poste

Le projet de gazoduc dépend directement de la construction de l’usine de GNL Québec et du terminal maritime.
Photo: Woodside Energy Ltd. via Agence France-Presse Le projet de gazoduc dépend directement de la construction de l’usine de GNL Québec et du terminal maritime.

Le président de l’entreprise Gazoduq a quitté son poste, a appris Le Devoir. Après le retrait du principal investisseur attendu pour le projet GNL Québec, les licenciements annoncés plus tôt cette année et le départ du président d’Énergie Saguenay, il s’agit d’un nouveau revirement pour ce projet gazier soutenu par plusieurs membres du gouvernement Legault.

L’entreprise Gazoduq, qui est contrôlée par les mêmes intérêts financiers américains que le projet d’usine GNL Québec, a été mise sur pied pour construire le gazoduc de 780 kilomètres qui devrait être implanté en sol québécois afin de transporter le gaz naturel albertain jusqu’à l’usine Énergie Saguenay, en vue de son exportation une fois liquéfié. Le coût du projet a été évalué à 4 milliards.

Le président de l’entreprise fondée en 2018, Louis Bergeron, vient toutefois de quitter son poste. Les informations obtenues par Le Devoir ont été confirmées par l’entreprise mardi. M. Bergeron sera désormais « conseiller stratégique auprès de la haute direction » et « il continue à être impliqué auprès de l’équipe en offrant un soutien pour diverses initiatives de l’entreprise ».

« Comme c’est le cas dans l’ensemble des grands projets industriels, la structure d’un projet comme le nôtre évolue et s’adapte dans le but d’être la plus agile et efficace possible. Cela est particulièrement vrai en cette période d’instabilité sans précédent marquée par une pandémie mondiale et une grande incertitude économique. Ce réaménagement s’inscrit dans ce contexte et dans la nécessité pour la société mère de Gazoduq de poursuivre la recherche de financement », a expliqué par courriel la gestionnaire, relations publiques et communications corporatives de Gazoduq, Véronique Désilets.

Pipeline Énergie Est

Louis Bergeron connaît bien l’industrie du transport d’énergies fossiles. Il a déjà travaillé pour Ultramar et Valero, pilotant notamment le dossier du pipeline Saint-Laurent. Il avait aussi été recruté par TransCanada en 2015 pour défendre au Québec le projet de pipeline Énergie Est.

À l’époque, il disait avoir bon espoir que « les discussions basées sur les faits et la science » conduiraient les Québécois à accepter le projet de pipeline d’exportation de pétrole des sables bitumineux. Ce projet destiné à l’exportation de pétrole des sables bitumineux, à raison de 400 millions de barils par année, a été abandonné en octobre 2017.

   

Au moment de dévoiler les détails du projet de Gazoduq, en novembre 2018, M. Bergeron avait aussi vanté les mérites climatiques de cette conduite transportant principalement du gaz exploité par fracturation hydraulique. « Notre souhait est de mettre en place un projet qui générera des retombées positives pour le Québec, l’Ontario et le Canada, en plus de contribuer à la réduction de l’utilisation de charbon et de mazout dans le monde, réduisant ainsi les émissions mondiales de gaz à effet de serre », avait-il fait valoir.

Difficultés financières

Le départ de M. Bergeron de son poste de président survient dans un contexte où la Société en commandite GNL Québec, qui contrôle le projet de gazoduc et celui d’usine de liquéfaction et de terminal maritime du Saguenay, a connu de sérieuses difficultés financières cette année.

Cela a commencé en février, quand on a appris le retrait du plus important investisseur attendu pour le projet, soit le fonds Berkshire Hathaway, propriété du milliardaire américain Warren Buffett. Celui-ci devait injecter pas moins de 4 milliards de dollars dans ce projet totalisant plus de 14 milliards de dollars (10 milliards pour Énergie Saguenay et 4 milliards pour le gazoduc).

Gazoduq a d’ailleurs modifié son mandat de lobbying au registre des lobbyistes du Québec une semaine après l’annonce du retrait du fonds Berkshire Hathaway, afin d’y inclure des démarches pour obtenir un « soutien financier » de l’État québécois. Les lobbyistes de GNL Québec ont un mandat similaire et le gouvernement Legault n’a pas fermé la porte à un soutien financier public.

En tout, les deux entités ont une quinzaine de lobbyistes inscrits au registre québécois. Le mandat de lobbying auquel Louis Bergeron est associé précise que le financement de l’État québécois pourrait notamment « servir à l’embauche de main-d’œuvre et éventuellement à financer une partie des coûts du développement et de la construction du projet ».

Il faut dire que la recherche d’investisseurs serait devenue très difficile pour les promoteurs, notamment parce qu’ils n’ont pas encore obtenu les autorisations gouvernementales nécessaires pour lancer les travaux. Gazoduq et Énergie Saguenay ont même dû procéder à deux reprises à des licenciements depuis le début de l’année. Les équipes des deux entreprises ne compteraient plus, au total, qu’une vingtaine d’employés. Et la semaine dernière, on apprenait que le président d’Énergie Saguenay, Pat Fiore, quittait son poste pour devenir lui aussi « consultant ».

Opposition et évaluation

Le projet Gazoduq, qui traverserait essentiellement des milieux forestiers et des milieux humides ainsi que certains habitats d’espèces menacées, rencontre une opposition certaine, même si des gens d’affaires et des municipalités l’ont appuyé ouvertement. C’est le cas par exemple de la municipalité de La Tuque, qui s’est fait promettre une somme annuelle de 10 millions de dollars pour le passage du gazoduc sur son territoire, soit le tiers de son budget annuel.

On ne connaît toutefois pas, pour le moment, les détails concernant les répercussions environnementales du projet, puisque l’étude d’impact est en préparation. Le gouvernement fédéral et celui du Québec ont aussi convenu de mener une évaluation conjointe. Celle-ci devrait se faire une fois que l’évaluation provinciale du projet d’usine de liquéfaction, menée par le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement, sera terminée. Le gouvernement Legault avait fermé la porte à une évaluation globale de tous les éléments du projet GNL Québec.

La décision définitive concernant l’autorisation de construction de ce gazoduc d’un mètre de diamètre appartient uniquement au gouvernement du Canada, puisque la conduite traverserait la frontière entre le Québec et l’Ontario. Le nouveau gazoduc serait en effet connecté en Ontario au réseau de TC Energy (anciennement TransCanada), avant de traverser l’Abitibi et de se rendre au Saguenay.

Appuis de la CAQ

Lundi, au moment de dévoiler son Plan pour une économie verte, le premier ministre François Legault a refusé de préciser si le projet gazier de GNL Québec serait compatible avec les cibles climatiques du Québec. « L’objectif du projet est de réduire les émissions de gaz à effet de serre sur la planète. Donc, il y aura à certains endroits des énergies de transition qui ne sont pas idéales, mais qui permettent de remplacer du charbon », a répondu le premier ministre à une question du Devoir.

« Si on a une petite augmentation des gaz à effet de serre dans l’Ouest canadien mais une grosse diminution des gaz à effet de serre en Europe, je pense qu’on ne peut pas ignorer cette approche », a-t-il ajouté, sans toutefois répéter que le projet GNL Québec allait « aider la planète ».

L’augmentation des émissions de gaz à effet de serre dans l’ouest du pays (en Alberta) évoquée par M. Legault serait liée à l’exploitation du gaz naturel, qui se ferait essentiellement par fracturation. Les données officielles sur les émissions de GES liées au projet d’exportation de gaz naturel liquéfié indiquent que celles-ci atteindraient chaque année huit millions de tonnes par année au Canada, soit l’équivalent de 3,4 millions de voitures fonctionnant à l’essence.

Au cours des derniers mois, d’autres ministres caquistes ont plaidé pour le plus gros projet industriel privé de l’histoire du Québec. Le ministre de l’Environnement, Benoit Charette, a déjà dit que cette usine pourrait avoir des « mérites » environnementaux. Le ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles, Jonatan Julien, a dit que GNL Québec réduirait « de manière formidable » les émissions de gaz à effet de serre « à travers le monde ».

 

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