Un plan vert pâle, pour le moment

Le gouvernement Legault entend investir 6,7 milliards de dollars au cours des cinq prochaines années afin de réduire les émissions de gaz à effet de serre du Québec. Les mesures inscrites dans le « Plan pour une économie verte » dévoilé lundi sont toutefois nettement insuffisantes pour atteindre les objectifs climatiques de la province, une situation dénoncée par plusieurs intervenants.

« On le sait, la planète se réchauffe. À long terme, c’est très grave. On peut même parler de survie de l’espèce », a fait valoir lundi le premier ministre François Legault, en présentant à Montréal son plan de lutte contre les bouleversements climatiques. « Donc, nous avons un devoir envers les prochaines générations », a-t-il ajouté.

Pour respecter ce « devoir moral », le gouvernement caquiste promet d’injecter 6,7 milliards de dollars d’ici 2026, afin d’arrimer la relance économique à venir avec une réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) du Québec. « Il y a un coup de barre à donner », a souligné le premier ministre, en rappelant que les émissions de gaz à effet de serre ont augmenté chaque année au Québec entre 2014 et 2017 et que l’objectif de réduction des GES fixé pour 2020 est complètement hors d’atteinte.

Comme l’écrivait Le Devoir lundi, l’électrification du secteur des transports sera la priorité du gouvernement, qui y consacrera deux milliards de dollars au cours des cinq prochaines années. Ce financement servira à maintenir les subventions du programme « Roulez vert », qui facilite l’achat de voitures électriques. Québec veut aussi électrifier progressivement les autobus, mais aussi le transport de marchandises, notamment par camion et par train.

Québec espère que 1,5 million de véhicules électriques rouleront sur nos routes d’ici 2030 (contre environ 80 000 à l’heure actuelle), ce qui équivaudrait alors à environ 30 % des « véhicules automobiles légers ». Le ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, Benoit Charette, a également confirmé lundi l’interdiction de la vente de voitures et de véhicules utilitaires sport (VUS) à essence d’ici 2035.

Pas de taxes

Le gouvernement a par ailleurs fermé la porte à toute taxation qui ciblerait les véhicules les plus polluants, une mesure pourtant réclamée par certains experts. « C’est facile d’avoir un jugement très négatif à l’égard de la voiture quand on habite dans un milieu très urbanisé, où l’épicerie est à deux coins rues, comme l’école. Mais ce n’est pas la réalité d’une majorité de Québécois. Donc, on ne voulait pas y aller de mesures punitives », a expliqué le ministre Benoit Charette. « Lorsqu’on se promène en région, on s’aperçoit souvent que le pick-up n’est pas un luxe. Ça peut être lié au travail, à la réalité des ménages. Donc, nous n’avons pas voulu aller dans cette voie-là. »

Entre 1990 et 2017, son ministère a calculé une croissance de plus de 127 % des émissions produites par les « camions légers », soit essentiellement les véhicules utilitaires sport, en raison d’une croissance de 253 % de leur nombre sur nos routes.

Plus globalement, le seul secteur du « transport routier » a connu une croissance de ses émissions de 49,6 % entre 1990 et 2017, au point de représenter plus du tiers des GES du Québec. Selon les données officielles, l’échec du Québec à atteindre ses cibles climatiques s’explique d’ailleurs en bonne partie par une croissance marquée des émissions de GES du secteur des transports, qui ont connu un bond de 23 % depuis 1990. Elles atteignaient ainsi 34,06 millions de tonnes en 2017, soit 43,3 % de toutes les émissions du Québec.

Parmi la série de mesures annoncées lundi pour réduire les émissions de gaz à effet de serre imputables au transport, on trouve en outre quelques millions pour ouvrir la porte à des initiatives pour l’autopartage, mais aussi pour encourager le télétravail et la densification des milieux urbains.

Industrie et adaptation

Le deuxième secteur en importance dans le bilan québécois de GES, celui dit de l’industrie, recevra pour sa part 630 millions en guise d’« aide à l’efficacité énergétique et à la conversion énergétique », en plus d’autres mesures pour rendre le secteur « plus vert et plus compétitif ». Une autre somme de 550 millions doit permettre, d’ici 2030, de réduire de 50 % les émissions de GES du chauffage des bâtiments résidentiels, commerciaux et institutionnels.

D’autres mesures de réduction des GES sont prévues en agriculture, dans la gestion des matières résiduelles et en foresterie. Québec promet en fait de « capter plus de carbone dans nos forêts » en misant sur des mesures de reboisement.

   

Considérée comme une priorité par plusieurs experts, l’adaptation aux impacts des bouleversements climatiques est aussi inscrite dans le plan Legault. Près de 400 millions de dollars y seront consacrés. La liste des mesures prévues comprend un « plan de protection » contre les inondations, du financement pour réduire les îlots de chaleur et l’évaluation de la « vulnérabilité » des infrastructures critiques (transport, production d’énergie, eau potable, etc.). Une cartographie complète des zones côtières menacées doit également être parachevée en 2025.

Plan insuffisant

Malgré des investissements annuels de 1,3 milliard de dollars chaque année jusqu’en 2026, le gouvernement Legault a admis lundi que les mesures annoncées seront insuffisantes pour conduire le Québec vers une réduction des GES de 37,5 % d’ici 2030, par rapport à 1990.

Concrètement, les mesures prévues devraient conduire à un recul des émissions de 12,4 millions de tonnes, ce qui équivaut à 42 % de la cible fixée pour 2030. À titre d’exemple, il est prévu que les émissions du secteur des transports reculeront de 5 millions de tonnes, ce qui les ramènera au niveau du début des années 2000.

Le premier ministre et le ministre de l’Environnement ont toutefois dit avoir bon espoir de parvenir à atteindre une réduction de 37,5 %. « Cette année, c’est 42 %. L’année prochaine, ce sera peut-être 43 %, puis 45 %. C’est de cette façon, sur 10 ans, que nous allons atteindre [l’objectif de] 100 % qui est visé en 2030 », a dit Benoit Charette. Il a aussi promis que le plan climatique du gouvernement serait révisé chaque année, pour en vérifier l’efficacité.

« Dans chacune des prochaines années, il va y avoir de nouvelles technologies, il va y avoir de nouveaux moyens qui vont s’ajouter », a aussi souligné François Legault. « On s’attend à une plus grande contribution du gouvernement fédéral, qui fait des beaux discours, mais qui doit en faire davantage », a-t-il ajouté, sans donner davantage de précisions sur les demandes du Québec.

Au cabinet du ministre fédéral de l’Environnement, on s’est dit prêt à appuyer les efforts climatiques du gouvernement du Québec. « Nous sommes heureux que le gouvernement du Québec partage désormais notre objectif de carboneutralité d’ici 2050. Notre gouvernement appuiera toujours les provinces et territoires qui veulent agir sur le climat, et nous continuerons à travailler avec Québec afin de créer de bons emplois et réduire la pollution », a-t-on précisé par courriel.

Le premier ministre Legault n’entend par ailleurs pas instaurer de cible « contraignante » afin d’imposer au gouvernement l’obligation de respecter ses engagements climatiques. « La plus grande contrainte, c’est la pression sociale », a-t-il répondu, en évoquant l’appui des jeunes en faveur de la lutte contre les changements climatiques. « Je me sens un devoir envers les plus jeunes » d’atteindre les objectifs climatiques.

Critiques

Le Plan pour une économie verte a été salué par plusieurs intervenants du milieu des affaires, qui voient notamment d’un bon œil les investissements dans le domaine de l’électrification des transports.

Les groupes environnementaux ont pour leur part insisté sur le fait que les mesures annoncées par le gouvernement demeurent insuffisantes. Équiterre a critiqué d’ailleurs l’absence de mesures d’écofiscalité pour inciter les consommateurs à choisir des véhicules moins polluants.

« Il s’agit d’un puissant levier pour transformer les habitudes des consommateurs et il est désolant de voir le gouvernement lever le nez dessus. Nous croyons que la révision du plan devra inévitablement faire place au système de redevance-remise, comme l’a recommandé le groupe de travail sur l’électrification qui a contribué à la réflexion sur ce plan », a fait valoir Marc-André Viau, directeur des relations gouvernementales de l’organisme.

« Selon les mesures indiquées dans le plan, nous estimons que le Québec n’atteindra pas ses propres cibles de réduction, ce qui est fort préoccupant », a dit la nouvelle directrice de la Fondation au Québec, Sabaa Khan. «L’établissement des cibles de réduction de GES non contraignantes connaît déjà une longue histoire d’échecs. Comme le Québec ne publie ses bilans des émissions de GES qu’avec deux ans de retard, si le Plan ne se dote pas de mécanismes de reddition de comptes clairs ni d’indicateurs de performance sur les réductions effectives, on risque d’apprendre, à terme, qu’on a bien investi l’argent, mais qu’on a raté la cible, ce qui n’est pas acceptable dans un contexte d’urgence climatique », a ajouté Mme Khan.

Membre d’un des cinq groupes de travail chargés de conseiller le gouvernement, Pierre-Olivier Pineau a salué la décision du gouvernement de maintenir la cible de réduction des GES pour 2030. « Dans le contexte politique de l’Amérique du Nord, ce n’est pas toujours évident et le gouvernement ne tourne pas le dos à la lutte contre les changements climatiques. Je suis donc très satisfait de l’attitude du gouvernement », a expliqué le titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal.

M. Pineau est toutefois formel : le plan ne permettra pas d’atteindre la cible de 2030. Il a d’ailleurs trouvé deux principales « faiblesses » dans le plan. L’une d’elles est de miser sur les subventions aux véhicules électriques. Il a d’ailleurs déjà mis en garde contre la tentation de miser sur « l’électrification de la voiture solo ». « Cela nous ancre davantage dans la configuration actuelle, où l’étalement urbain prévaut. Il vaudrait mieux commencer par une politique d’aménagement du territoire forte, une politique de mobilité transformatrice, et ensuite prévoir une électrification des véhicules. »

Selon lui, il faudrait en outre réduire notre consommation d’énergie, et non pas seulement électrifier certains secteurs. « Le problème, c’est que nous sommes de très mauvais consommateurs d’énergie : nous sommes inefficaces. Pourquoi électrifier des usages inefficaces ? C’est illogique et rend la tâche bien plus difficile. Il faudrait mieux faire un grand chantier d’efficacité énergétique et réduire notre consommation, pour ensuite électrifier les usages résiduels. »

GNL Québec et le climat

Le projet d’usine de liquéfaction de gaz naturel GNL Québec a-t-il sa place au Québec, dans un contexte de lutte contre les changements climatiques ? « L’objectif du projet est de réduire les émissions de gaz à effet de serre sur la planète. Donc, il y aura à certains endroits des énergies de transition qui ne sont pas idéales, mais qui permettent de remplacer du charbon », a répondu le premier ministre François Legault.

« Si on a une petite augmentation des gaz à effet de serre dans l’Ouest canadien, mais une grosse diminution des gaz à effet de serre en Europe, je pense qu’on ne peut pas ignorer cette approche », a-t-il ajouté, sans toutefois répéter que le projet GNL Québec allait « aider la planète ».

L’augmentation des émissions de gaz à effet de serre dans l’ouest du pays (en Alberta) évoquée par M. Legault serait liée à l’exploitation du gaz naturel, qui se ferait essentiellement par fracturation. Les données officielles sur les émissions de GES liées au projet d’exportation de gaz naturel liquéfié indiquent que celles-ci atteindraient chaque année huit millions de tonnes par année au Canada, soit l’équivalent de 3,4 millions de voitures fonctionnant à l’essence. 

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