Quel avenir pour le pipeline Keystone XL sous le règne de Joe Biden?

Plusieurs contestations du projet de pipeline de TC Energy, qui doit permettre de transporter chaque année 300 millions de barils de pétrole de l’Alberta jusqu’au Texas, ont eu lieu aux États-Unis. Au cours de la campagne présidentielle, Joe Biden s’est engagé à le stopper.
Photo: Adam Fondren Associated Press Plusieurs contestations du projet de pipeline de TC Energy, qui doit permettre de transporter chaque année 300 millions de barils de pétrole de l’Alberta jusqu’au Texas, ont eu lieu aux États-Unis. Au cours de la campagne présidentielle, Joe Biden s’est engagé à le stopper.

Même si le président désigné Joe Biden a promis de stopper la construction du pipeline Keystone XL, des experts consultés par Le Devoir estiment peu probable que le prochain gouvernement américain y mette un terme. Le gouvernement fédéral et celui de l’Alberta promettent d’ailleurs de lutter pour la réalisation de ce projet, attendu depuis 12 ans par l’industrie pétrolière canadienne.

Au cours de la campagne présidentielle, l’ancien vice-président de Barack Obama s’est engagé à stopper le projet de pipeline de l’entreprise TC Energy, qui doit permettre de transporter chaque année 300 millions de barils de pétrole de l’Alberta jusqu’au Texas. « J’étais opposé à Keystone XL depuis le début. Ce sont des sables bitumineux dont nous n’avons pas besoin et qui sont en fait très, très polluants », a-t-il affirmé en mai.

Son équipe a aussi rappelé que M. Obama y avait mis son veto en 2015, avant que Donald Trump accorde un permis de construction en 2017. « Arrêter Keystone était la bonne décision à l’époque et c’est toujours la bonne décision maintenant. En fait, c’est encore plus important aujourd’hui », a par la suite précisé son équipe de campagne dans une déclaration écrite. Il faut dire que le futur président a promis de mettre en œuvre le plus ambitieux plan climatique de l’histoire américaine et que celui-ci passe par un recul des énergies fossiles, dont le pétrole, dans l’économie des États-Unis.

Mais le gouvernement Trudeau, qui estime que Keystone XL « cadre avec le plan de lutte contre les changements climatiques du Canada », ne l’entend pas ainsi. Dès la première discussion téléphonique lundi avec Joe Biden, Justin Trudeau a souligné son souhait de « dialoguer sur des questions cruciales », dont la construction de ce pipeline. Un souhait qui est aussi cher au gouvernement albertain de Jason Kenney, qui a décidé d’investir 1,5 milliard de dollars afin de commencer les travaux de construction sur certains tronçons. Celui-ci a aussi promis de garantir une facilité de crédit de 6 milliards pour TC Energy, afin de permettre à la pétrolière de terminer les travaux et la mise en service de ce pipeline de plus de 1800 kilomètres.

Projet embourbé

Est-ce que Joe Biden va annuler les autorisations de construction du pipeline en sol américain ? Pour le moment, le projet fait surtout face à des démarches judiciaires qui durent depuis déjà quelques années, rappelle le titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal, Pierre-Olivier Pineau. « Ce n’est pas vraiment du ressort du président américain de stopper le projet, puisque le permis présidentiel a déjà été donné par Trump en 2017. Je ne crois pas que Joe Biden puisse ou même veuille révoquer ce permis : il aura probablement d’autres priorités que de lancer les hostilités contre ce pipeline, dont les travaux semblent de toute manière être ralentis par les contestations judiciaires en cours. »

Spécialiste de la politique canadienne et professeur titulaire au Campus Saint-Jean de l’Université de l’Alberta, Frédéric Boily juge lui aussi qu’il n’est pas certain que le futur occupant du Bureau ovale mettra fin au projet. « Certains disent que de toute façon, comme la construction est commencée, il va laisser aller les choses. Il va espérer qu’en mettant en place des règles environnementales plus sévères, ça puisse ralentir encore le projet. »

M. Boily estime que Joe Biden pourrait également se rendre à l’opinion du gouvernement Trudeau et maintenir les autorisations en vue de l’éventuelle complétion du pipeline. L’entreprise TC Energy (anciennement TransCanada) est d’ailleurs confiante. « Puisque la construction a déjà débuté aux États-Unis et au Canada, nous nous attendons à ce que le processus d’autorisation soit maintenu », a-t-on indiqué dans une réponse écrite. La pétrolière a ajouté que le pipeline a, depuis 2008, passé à travers un processus d’évaluation environnementale « qui démontre qu’il peut être construit de façon sécuritaire et responsable pour l’environnement ».

Vers la transition

L’élection de Joe Biden soulève néanmoins certaines craintes en Alberta, selon ce qu’indiquent les témoignages recueillis par Le Devoir. Certains citoyens estiment toutefois que la province serait mûre pour une diversification économique, afin de moins dépendre d’une industrie des énergies fossiles qui évolue en dents de scie depuis déjà quelques années.

« Ça fait 11 ans que j’habite en Alberta et on ressent l’impact de l’économie pétrolière très volatile depuis longtemps. Je pense qu’il est temps que l’Alberta commence à investir dans d’autres ressources. C’est grave de dépendre d’une seule industrie et de mettre tous ses œufs dans le même panier, Biden ou pas Biden », a fait valoir Rym Helal Ellis, résidente de Calgary.

Même son de cloche du côté d’Alexandre Bossé, un Québécois installé à Edmonton depuis 2004. « L’élection de Joe Biden est sûrement une mauvaise nouvelle pour les gens de l’Alberta qui sont pro-pétrole. Mais je pense que c’est la preuve qu’il est temps qu’on change notre fusil d’épaule, notre économie, qu’on suive plus ce qui se prépare à l’échelle mondiale et en ce qui concerne les énergies vertes. Si on ne se prépare pas, on deviendra une sorte de Detroit. Et comme la ville de Detroit est morte, on ne veut pas mourir. »

Un travailleur du secteur pétrolier qui a accepté de parler de façon anonyme souligne pour sa part que la « transition » énergétique est certes en marche, mais qu’elle prendra du temps avant de nous permettre de nous passer du pétrole. D’ici là, les 830 000 barils qui seraient transportés chaque jour par Keystone XL pourraient s’avérer nécessaires, selon lui.

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