Le Québec sera «carboneutre» en 2050, promet le gouvernement Legault

L’échec climatique du Québec s’explique en bonne partie par la croissance marquée et continue des émissions de gaz à effet de serre du secteur des transports.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir L’échec climatique du Québec s’explique en bonne partie par la croissance marquée et continue des émissions de gaz à effet de serre du secteur des transports.

Alors que le Québec est incapable depuis plusieurs années de respecter ses objectifs de réduction d’émissions de gaz à effet de serre, le gouvernement Legault promet de donner le coup de barre nécessaire pour respecter la cible fixée par la science climatique : zéro émission d’ici 2050. Mais l’atteinte de cet objectif impliquera de profondes transformations de notre société.

« Il est exact que le gouvernement annoncera son intention d’atteindre la carboneutralité en 2050. Les détails du Plan pour une économie verte seront dévoilés le 16 novembre », a indiqué mardi au Devoir le cabinet du ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, Benoit Charette.

Le gouvernement Legault a ainsi confirmé les informations publiées d’abord par le Journal de Québec, à savoir que le gouvernement se fixera l’objectif ambitieux d’un Québec qui n’émettrait pour ainsi dire plus de gaz à effet de serre (GES) d’ici 30 ans. Les émissions qui resteraient devraient donc être compensées, notamment grâce aux développements technologiques attendus au cours des prochaines années, comme la capture et le stockage de carbone.

Le cabinet de M. Charette n’a toutefois pas voulu donner davantage de détails sur son plan climatique, qui s’appuie dans un premier temps sur l’objectif d’atteindre une réduction de 37,5 % des émissions de GES d’ici 2030, par rapport à 1990. Pour le moment, ce recul atteint moins de 10 %, alors que l’objectif pour la fin de 2020 était une baisse de 20 %. Au lieu de diminuer, les émissions de gaz à effet de serre ont augmenté chaque année au Québec entre 2014 et 2017, selon les plus récentes données officielles disponibles.

Toujours selon les données gouvernementales, cet échec s’explique notamment par une croissance marquée des émissions de GES du secteur des transports, qui ont connu un bond de 23 % depuis 1990. Elles atteignaient ainsi 34,06 millions de tonnes en 2017, soit 43,3 % de toutes les émissions du Québec. Le seul secteur du « transport routier » a connu une croissance de ses émissions de 49,6 % entre 1990 et 2017, au point de représenter plus du tiers des GES du Québec.

Cible « réaliste »

Est-ce que l’objectif de carboneutralité est réaliste ? « Si on regarde notre consommation actuelle et son évolution dans les 30 dernières années, cet objectif est complètement irréaliste. Par contre, si on se penche sur le potentiel d’efficacité énergétique, sur les technologies disponibles et les approches alternatives pour maintenir un niveau de vie équivalent avec une consommation énergétique et des émissions de GES drastiquement moindre, c’est tout à fait réaliste », explique le titulaire de la chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal, Pierre-Olivier Pineau.

Pour placer enfin le Québec sur la voie de la réussite, il estime que le gouvernement devrait prioriser la mise en place « de systèmes de mobilité axés sur le transport actif et collectif d’abord, auquel on ajoute ensuite des véhicules électriques et roulant aux biocarburants ». M. Pineau plaide aussi pour des mesures qui réduiraient drastiquement la consommation énergétique des bâtiments. « Le secteur industriel pourra être décarbonisé par une approche d’efficacité énergétique, de déploiement d’électro-technologie, de biocarburants et d’hydrogène vert. Enfin, en agriculture, il faudra réduire notre production et consommation de protéines animales, source de 10 % de nos GES », explique-t-il.

« Ce qui est compliqué, c’est de briser l’inertie et d’amorcer les ruptures de politiques publiques et comportementales nécessaires pour soutenir la transition », résume M. Pineau. « Ce qui compte, c’est un engagement des gouvernements à travers une écofiscalité, des programmes d’accompagnement pour aider les consommateurs à changer leurs habitudes ainsi qu’une planification rigoureuse des politiques d’aménagement du territoire, de transport et de construction. »

Prudence

Tout en saluant l’objectif du gouvernement pour 2050, les groupes environnementaux se sont montrés prudents mardi. « On salue cette nouvelle cible, mais il faut se rappeler que le Québec n’atteindra pas son objectif de réduire de 20 % ses émissions de GES par rapport à 1990 d’ici 2020. Si on ne se donne pas les moyens fiscaux, réglementaires et législatifs nécessaires à l’atteinte de la carboneutralité en 2050, on peut malheureusement s’attendre aux mêmes résultats », fait valoir Marc-André Viau, directeur des relations gouvernementales chez Équiterre.

Le porte-parole de Greenpeace, Patrick Bonin, souligne que plusieurs organisations demandent des cibles « encore plus ambitieuses » pour les pays développés, soit l’atteinte de la carboneutralité « en 2040 ou le plus tôt possible avant 2050 ». « L’atteinte de la carboneutralité avant 2050 dépendra énormément des actions mises en oeuvre à court terme et le Québec n’est malheureusement pas sur la bonne voie. En effet, selon le gouvernement, le prochain plan climatique n’identifie que 40 % des réductions nécessaires pour atteindre la cible de 2030, alors que cette cible n’est déjà pas assez ambitieuse par rapport aux exigences de la science du climat. »

L’objectif du Québec de réduire ses émissions de 37,5 % d’ici 2030 se situe en effet en deçà de ce que recommande le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Celui-ci évalue que pour limiter le réchauffement climatique mondial à 1,5 °C, soit l’objectif le plus ambitieux de l’Accord de Paris, il faudra réduire les émissions de GES de 50 % d’ici 2030 par rapport au niveau de 2010. Cela comprend un recul d’au moins 45 % des émissions de CO2, le principal GES issu de l’activité humaine.

 

Pour le Québec, un recul de 50 % signifierait de ramener les émissions annuelles à environ 40 millions de tonnes. Avec la cible actuelle du gouvernement Legault, les émissions devraient plutôt atteindre environ 54 millions de tonnes en 2030. L’écart équivaut à la moitié des émissions actuelles du secteur du transport routier. Mais le ministre Benoit Charette a fermé la porte à une révision de la cible pour 2030, jugeant que la cible du GIEC est « irréaliste » et qu’une transition aussi « radicale » serait très dommageable pour l’économie québécoise.

Loi climatique ?

Québec solidaire et le Parti québécois ont réagi mardi en réclamant de nouveau la mise en oeuvre d’une législation qui forcerait le gouvernement du Québec à respecter ses objectifs climatiques au cours des prochaines années.

« Le véritable défi est de se donner les moyens pour atteindre la carboneutralité pour 2050. Le plus grand moyen est d’adopter une loi sur le respect des obligations climatiques incluant un budget carbone, comme cela existe dans d’autres pays comme le Royaume-Uni. C’est pourquoi nous demandons au gouvernement caquiste d’adopter le plus rapidement possible le projet de loi 194 que j’ai déposé en février 2019 », affirme le député péquiste Sylvain Gaudreault.

Nature Québec est également d’avis qu’une loi devrait être adoptée pour s’assurer que la cible de « zéro émission » soit atteinte. « Toutes les décisions et les politiques gouvernementales doivent aussi être réfléchies en fonction de leur impact sur l’atteinte de notre cible collective. Des agrandissements d’autoroute qui encouragent l’auto solo et des projets d’énergies fossiles comme GNL / Gazoduq doivent être refusés », insiste la directrice générale de l’organisme, Alice-Anne Simard. Pour le moment, le gouvernement Legault a plaidé pour le projet d’exportation de gaz naturel albertain au nom de la transition énergétique.