Aire marine protégée abandonnée à la demande d’acteurs industriels

Une vue aérienne du secteur du Saguenay où seraient construits l’usine et le terminal maritime de GNL Québec.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir Une vue aérienne du secteur du Saguenay où seraient construits l’usine et le terminal maritime de GNL Québec.

Le gouvernement du Québec a décidé de laisser tomber un projet d’aire marine protégée prévu dans la portion amont du Saguenay après avoir reçu des lettres d’opposition de la part d’acteurs industriels et politiques de la région. Cette zone de conservation, qui n’imposait aucune restriction à la navigation commerciale, aurait englobée le secteur prévu pour le terminal maritime de GNL Québec.

La zone en question, située en amont du parc marin du Saguenay — Saint-Laurent, est déjà inscrite comme « refuge marin » par le gouvernement fédéral. Sur ce territoire de 109 km2, qui comprend une portion de la rivière Saguenay et la baie des Ha ! Ha !, le fédéral interdit seulement la pêche au « chalut », une activité qui ne se pratique pas dans cette portion de la rivière Saguenay.

En juin 2019, Le Devoir avait écrit le gouvernement du Québec avait ciblé ce secteur dans le but d’accroître la protection des milieux marins de la province, et ainsi respecter d’ici la fin de 2020 les engagements internationaux en matière de protection des milieux naturels. L’objectif était d’ajouter une protection québécoise à celle déjà mise en place par le gouvernement fédéral. Ce dernier indique, par Pêches et Océans Canada, que le but est de protéger un secteur qui compte « de nombreuses espèces de poisson d’eau saumâtre ou d’eau salée, comme le hareng de l’Atlantique et le capelan », des poissons qui font partie du régime alimentaire du béluga. Le fédéral précise d’ailleurs que le refuge a pour but de « protéger l’habitat du béluga ».

Or, la portion amont du Saguenay a depuis disparu des plans du gouvernement Legault, selon des informations transmises par le ministère de l’Environnement à la commission du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) qui étudie le projet GNL Québec et qui ont été d’abord reprises par La Presse jeudi matin.

Opposition économique

Pourquoi avoir laissé tomber ce secteur ? Le projet « a fait l’objet de plusieurs lettres provenant du député fédéral de Chicoutimi-Le Fjord [Richard Martel], de la Chambre de commerce et d’industrie du Saguenay-Le Fjord et de Rio Tinto demandant le retrait de ce secteur de l’aire marine protégée annoncée en septembre », avait déjà répondu mardi le ministère de l’Environnement, en réponse aux questions du Devoir.

« Bien que l’aire marine proposée n’imposait aucune restriction additionnelle sur le transport maritime, les signataires estimaient qu’une aire marine protégée dans ce secteur nuirait au développement économique de la région, en affectant le développement industrialo-portuaire et en créant de l’incertitude pour beaucoup de projets de la région », a alors précisé le ministère.

Le gouvernement Legault aurait agi ainsi afin de pouvoir faire progresser les autres projets de protection dans l’estuaire et le golfe du Saint-Laurent, qui ont été annoncés en septembre. « Pour éviter de retarder l’ensemble du processus de désignation des secteurs à l’étude dans le golfe et dans l’estuaire, et de risquer de compromettre l’atteinte des cibles internationales de 10 % d’aires protégées en milieu marin, le gouvernement du Québec a décidé de retirer le secteur amont du Fjord du Saguenay ainsi que tous les autres ports du réseau d’aires marines protégées », a précisé le ministère.

Il est vrai qu’il existe des projets industriels importants en développement dans la région et qui comprennent la construction d’infrastructures portuaires. C’est le cas des projets liés à l’industrie minière Métaux BlackRock et Arianne Phosphate, qui ont tous deux déjà été approuvés par le gouvernement, mais qui sont encore à venir. Et dans le cas d’Arianne Phosphate, l’évaluation environnementale du BAPE menée en 2015 n’avait pas abordé l’enjeu du terminal maritime que doit construire la minière sur le Saguenay.

Terminal de GNL Québec

C’est aussi dans le secteur qui était ciblé pour le projet d’aire marine protégée que doit être construit le terminal maritime de GNL Québec, qui pourrait être en mesure d’accueillir deux méthaniers en même temps. « GNL Québec n’a été d’aucune façon impliqué dans ce dossier », a toutefois précisé jeudi la directrice principale des affaires publiques de l’entreprise, Stéphanie Fortin.

« Nous avons discuté avec les autorités gouvernementales du rôle important que jouent nos installations portuaires dans le maintien de la production d’aluminium, qui est une industrie clé de la région du Saguenay-Lac-St-Jean », a répondu Rio Tinto, une entreprise qui a signifié son opposition au gouvernement du Québec.

La Chambre de commerce et d’industrie du Saguenay-Le Fjord, qui a demandé le retrait du projet de zone protégée, a transmis au Devoir les lettres envoyées en juillet au gouvernement du Québec et au gouvernement du Canada. « La création de cette nouvelle aire maritime protégée longeant une agglomération urbaine aussi importante que Saguenay engendrerait des impacts majeurs sur le développement de notre région. En effet, cette nouvelle aire marine protégée viendrait imposer un niveau de protection qui rendrait très difficile la réalisation de projets de toutes sortes, autant pour les citoyens que les promoteurs », y fait valoir la directrice générale du regroupement de gens d’affaires, Sandra Rossignol.

Décision critiquée

La décision du gouvernement a été dénoncée jeudi par des groupes écologistes, qui estiment que ce geste démontre que « les lobbys peuvent faire tomber les projets d’aires marines protégées pour des raisons purement économiques. ».

Par voie de communiqué, ils ajoutent que « comme ce secteur ne bénéficie d’aucune protection provisoire, il pourrait perdre ses valeurs écologiques et les raisons pour lesquelles les scientifiques souhaitent le protéger, à cause des nombreux projets de développement industriel prévus dans le secteur dans les prochaines années, dont celui de GNL Québec. »

Prenant la parole dans le cadre des audiences du BAPE jeudi, le metteur en scène et instigateur du Pacte pour la transition, Dominic Champagne, a par ailleurs plaidé pour le rejet du projet de GNL Québec, malgré « le discours du lobby très puissant » de l’industrie pétrolière et gazière.

Dans le cas du projet de gazoduc et d’usine gazière de GNL Québec, on compte actuellement un total de 22 lobbyistes inscrits au registre québécois. Le mandat de plusieurs d’entre eux comprend des démarches en vue d’obtenir un « soutien financier » de la part du gouvernement du Québec.

L’État doit cependant refuser de participer au financement de ce projet de 14 milliards de dollars, a soutenu le député péquiste de Jonquière, Sylvain Gaudreault, qui participait jeudi aux audiences du BAPE. Selon lui, le projet GNL Québec « mise sur l’échec de l’Accord de Paris » sur le climat, qui s’appuie sur une science climatique qui estime qu’il faut atteindre la carboneutralité à l’échelle planétaire d’ici 2050 pour limiter le réchauffement global.

« Au Québec, tous les projets liés aux énergies fossiles ont été rejetés. Il n’y a pas d’acceptabilité sociale pour les grands projets pétroliers et gaziers au Québec », a-t-il affirmé, en citant des projets qui ont été abandonnés au cours des dernières années : exploitation du gaz de schiste, exploration pétrolière sur l’île d’Anticosti, pipeline Énergie Est et terminal méthanier Rabaska. Selon lui, le même sort devrait être réservé à l’usine Énergie Saguenay, de GNL Québec.

Les principaux enjeux environnementaux du projet Énergie Saguenay, de GNL Québec

Émissions de gaz à effet de serre : Les émissions liées au projet seront surtout produites en Alberta, mais aussi lors du transport du gaz naturel. Selon les évaluations des experts des gouvernements du Québec et du Canada, celles-ci devraient atteindre près de huit millions de tonnes par année. Les émissions produites par le projet en sol québécois devraient avoisiner les 500 000 tonnes chaque année. GNL Québec a toutefois pris l’engagement de compenser ces émissions.

Transport maritime : Le gaz naturel liquéfié sera exporté à bord de navires méthaniers qui traverseront le seul parc marin du Québec, soit celui du Saguenay — Saint-Laurent. Selon les prévisions du promoteur, le projet impliquera au maximum 400 passages chaque année. Ce volet soulève des questions sur la protection de mammifères marins menacés, dont le béluga. En plus des méthaniers — jusqu’à 300 mètres de longueur et 50 mètres de largeur —, GNL Québec précise dans son étude d’impact que le projet pourrait nécessiter le recours à des remorqueurs, qui navigueraient eux aussi dans le parc marin

Le projet de gazoduc de l’entreprise Gazoduq : Le gazoduc qui alimentera l’usine de GNL Québec n’est pas évalué en même temps que l’usine. Le gouvernement Legault a fermé la porte à une telle évaluation dit « globale » en soulignant que les deux projets sont présentés par des promoteurs distincts. L’entreprise Gazoduq et l’entreprise GNL Québec sont toutefois contrôlées par les mêmes intérêts financiers. Une évaluation conjointe du gouvernement fédéral et de celui du Québec est prévue, mais la décision finale concernant le gazoduc appartient uniquement à Ottawa.