16 000 puits de gaz naturel pour alimenter GNL Québec

Plusieurs intervenants ont affirmé lundi au BAPE que le projet GNL Québec menacerait les engagements climatiques de la province.
Photo: iStock Plusieurs intervenants ont affirmé lundi au BAPE que le projet GNL Québec menacerait les engagements climatiques de la province.

Pour alimenter le complexe de liquéfaction de GNL Québec durant l’exploitation de l’usine, il faudrait forer au moins 16 000 puits de gaz naturel dans l’Ouest canadien, essentiellement par fracturation. C’est ce qu’a fait valoir lundi le spécialiste en géologie Marc Durand, au début de la deuxième partie des travaux du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE), qui est consacrée à la présentation de mémoires sur le projet.

En s’appuyant sur la productivité maximale d’un puits gazier en Alberta et sur la quantité de gaz naturel qui serait liquéfiée et exportée d’Énergie Saguenay, soit 11 millions de tonnes par année, M. Durand a calculé qu’il faudrait un total de 16 084 puits pour alimenter l’usine sur une période de 50 ans, soit la période maximale évoquée pour le moment pour la durée de vie de l’usine. À titre de comparaison, au plus fort de la saga du gaz de schiste au Québec, l’industrie espérait pouvoir forer au maximum 20 000 puits.

En supposant une exploitation du complexe industriel sur une période de 25 ans, comme cela est évoqué dans la présentation du projet sur le site du promoteur, il serait donc question d’au moins 8000 puits à forer. L’entreprise précise cependant que si son « permis d’exportation » serait d’une durée maximale de 25 ans, « il est possible de renouveler cette autorisation pour d’autres tranches successives de 25 ans ».

Est-ce que les calculs sur le nombre de puits de M. Durand, docteur ingénieur en géologie appliquée et géotechnique, sont exacts ? GNL Québec n’a pas voulu commenter lundi. « Par respect pour les travaux de la commission et les efforts des citoyens participants, nous ne commenterons pas à la pièce les éléments qui sont soulevés dans les mémoires présentés », a précisé au Devoir la directrice principale, affaires publiques et relation avec les communautés d’Énergie Saguenay.

Fuites permanentes

Selon M. Durand, qui a réalisé plusieurs analyses sur l’exploitation pétrolière et gazière au cours des dernières années, il importe de souligner que les milliers de puits qui seront forés pour le projet de GNL Québec connaîtront des fuites et que celles-ci ont été sous-estimées dans l’analyse environnementale. « L’avantage théorique sur les autres combustibles est utilisé par les promoteurs d’Énergie Saguenay pour présenter ce projet comme une énergie de transition. Or cet avantage n’existe que dans une vision étroite de la problématique, celle limitée à la seule étape de la combustion », a fait valoir le professeur retraité du département des sciences de la Terre et de l’atmosphère de l’UQAM, en évoquant le fait qu’il existe des fuites à plusieurs étapes du processus, de la production à la combustion.

En présentant son mémoire lundi, il a aussi rappelé que l’exploitation du gaz naturel se fera essentiellement par fracturation, puisque les gisements dits « conventionnels » sont en fort recul dans l’ouest du pays. Selon les prévisions canadiennes sur la production gazière, le gaz de schiste et celui des réservoirs étanches continueront d’ailleurs d’augmenter au cours des prochaines années, au point de représenter entre 70 % et 90 % de la production d’ici 2035.

Contrairement aux puits gaziers conventionnels exploités au cours des décennies passées, tout au plus 15 % du gaz naturel contenu dans les puits fracturés peut être extrait, a souligné Marc Durand. « Il y a une énorme quantité de gaz qui reste dans le puits. On met un bouchon qui tient quelques années, mais les fracturations demeurent et le gaz va fuir vers l’atmosphère », a-t-il expliqué, en insistant sur le fait que la fracturation entraîne une « modification irréversible » du sous-sol. Or, le gaz qui peut alors s’échapper est du méthane, un puissant gaz à effet de serre qui a un potentiel de réchauffement au moins 30 fois plus élevé que le CO2 sur une période de 100 ans.

Marc Durand a du même coup critiqué une « grave lacune » dans l’étude d’impact, à savoir que les documents présentés par le promoteur ne font pas mention de fuites « après la production ». Or, celles-ci existent bel et bien. « Même au Québec, où il n’y a eu aucune exploitation de gaz de schiste, il y a plusieurs puits qui fuient », a-t-il illustré.

Efforts climatiques annulés

Le Regroupement national des conseils régionaux de l’environnement et Équiterre ont également critiqué le « manque de rigueur » dans l’analyse climatique du projet. Selon ce que souligne Équiterre dans son mémoire, GNL Québec « irait complètement à l’encontre de la volonté de faire du Québec un leader en environnement et de la lutte contre la crise climatique. Les efforts réalisés au cours de la dernière décennie en matière de réduction de nos émissions de GES seraient annihilés. Les ressources devraient être aujourd’hui mises sur des projets associés à une réelle transition écologique et la relance verte ».

Selon les calculs des experts du gouvernement fédéral et du gouvernement provincial, les émissions de gaz à effet de serre en sol canadien dépasseraient les huit millions de tonnes par année, soit l’équivalent 3,4 millions de voitures supplémentaires sur les routes. Cela équivaut à annuler en une seule année l’essentiel des réductions d’émissions du Québec depuis 1990. Mais puisque la vaste majorité de ces émissions seront dues à l’exploitation du gaz albertain qui sera transporté jusqu’au complexe, le gouvernement du Québec a déjà fait savoir qu’il n’en tiendra pas compte dans son analyse environnementale. Quant au président du BAPE sur GNL Québec, Denis Bergeron, il a refusé de préciser s’il tiendra compte de toutes les émissions de gaz à effet de serre dans son rapport.

Les promoteurs du projet affirment pour leur part que l’exportation de gaz naturel liquéfié permettrait de réduire les émissions mondiales de gaz à effet de serre de 28 millions de tonnes. Une affirmation impossible à vérifier à l’heure actuelle, puisque l’entreprise n’a pas encore de contrat de vente ni d’acheteur pour sa production, qui serait lancée en 2026. Aucune décision n’a encore été prise quant au lancement des travaux, précisait en septembre GNL Québec, évoquant la fin de 2022 pour une telle décision.

Selon ce qu’a fait valoir lundi au BAPE le président de l’Association de l’énergie du Québec, Eric Tétrault, « il y a un très fort contingent de personnes en faveur du projet » au Saguenay — Lac-St-Jean. Selon lui, le Québec aurait tout à gagner à approuver GNL Québec, puisque cela permettrait de lutter contre la crise climatique. Tout en vantant le potentiel de « transition énergétique » du gaz naturel, M. Tétrault a évoqué l’idée que les énergies renouvelables ont elles aussi un « coût environnemental », en mentionnant le besoin de béton et d’acier pour construire les éoliennes.

Risques touristiques

La Ville de La Tuque a elle aussi plaidé en faveur du projet d’exportation de gaz naturel albertain, en rappelant que le gazoduc nécessaire au projet (mais qui sera évalué dans le cadre d’un examen environnemental distinct) traverserait le territoire de la municipalité. Le maire, Pierre-David Tremblay, a affirmé que le complexe industriel « permettra à la planète d’utiliser une énergie moins polluante ». La Ville aurait tout intérêt à ce que le projet se réalise, puisque les promoteurs ont promis de verser environ 10 millions de dollars par année à la municipalité, en guise de compensation pour le passage du gazoduc. Cette somme représenterait le tiers de son budget annuel.

Une citoyenne de Tadoussac, Lilas Lamontagne, a dénoncé pour sa part un projet qui risquerait de menacer toute l’industrie touristique de la région. Le village de la Côte-Nord accueille chaque année 200 000 touristes, essentiellement attirés par les croisières d’observation de cétacés, ce qui génère 1000 emplois dans la région et des retombées annuelles de 140 millions $.

« Penser faire circuler un méthanier par jour dans un parc marin est insensé », a-t-elle ajouté, en évoquant les 300 à 400 passages annuels de navires méthaniers sur le Saguenay. Mme Lamontagne a d’ailleurs rappelé que des scientifiques ont réclamé récemment un moratoire sur la hausse du trafic maritime dans le fjord du Saguenay. Cette demande découle du fait que, selon de nouvelles données d’une étude en cours, au moins 50 % de la population de bélugas du Saint-Laurent fréquente le Saguenay. Or, cette espèce est particulièrement vulnérable à la pollution sonore dans son « habitat essentiel ».

Le gouvernement Legault a rejeté cette demande de moratoire et plusieurs ministres du gouvernement ont eu l’occasion, depuis plusieurs mois, de prendre position en faveur du projet. Celui-ci peinerait cependant à trouver du financement. Les coûts totaux pour l’usine de liquéfaction, le terminal maritime et le gazoduc, s’élèvent à 14 milliards de dollars.

Les audiences du BAPE se poursuivront au cours des jours à venir, avec notamment la présentation de 184 des 3000 mémoires reçus par l’organisme. Les commissaires doivent rendre leur rapport au gouvernement du Québec au plus tard en janvier 2021.