Un comité près de l’industrie pétrolière décidera de l’octroi de fonds fédéraux à Terre-Neuve

Le gouvernement de Terre-Neuve-et-Labrador espère doubler la production pétrolière de la province après 2030.
Photo: Dario Lopez-Mills Associated Press Le gouvernement de Terre-Neuve-et-Labrador espère doubler la production pétrolière de la province après 2030.

C’est un groupe de travail contrôlé par des proches de l’industrie pétrolière qui formulera les « recommandations » sur les façons de dépenser les 320 millions $ de fonds publics accordés par le gouvernement Trudeau pour soutenir « les travailleurs » du secteur extracôtiers de Terre-Neuve-et-Labrador. Selon le fédéral, cette aide doit notamment servir à orienter la province vers une cible de « zéro émission » de gaz à effet de serre.

Disant vouloir soutenir les travailleurs du secteur pétrolier en milieu marin qui subissent les impacts sur l’industrie liés à la pandémie, le gouvernement canadien a annoncé le 25 septembre l’octroi d’une enveloppe de 320 millions de dollars à la province.

« Cette entente permettra à la province d’appuyer ses travailleurs au moyen d’activités comme l’amélioration de la sécurité, l’entretien et la mise à niveau des installations existantes, ainsi que la recherche et le développement », a alors précisé le fédéral. L’objectif est donc d’« assurer un avenir prospère » à l’industrie, a fait valoir le ministre des Ressources naturelles, Seamus O’Regan, tout en réitérant la promesse libérale d’atteindre « la cible de zéro émission nette de carbone » d’ici 2050.

Pour déterminer comment seront dépensés ces fonds publics, le gouvernement de Terre-Neuve-et-Labrador a mis sur pied un « groupe de travail sur la relance de l’industrie pétrolière et gazière ». C’est ce groupe qui est chargé de formuler des « recommandations » au gouvernement provincial, qui est ouvertement partisan d’un développement de multiples projets de forages en milieu marin.

Comité de 21 « bénévoles »

Le groupe constitué de 21 personnes « bénévoles » a 30 jours pour faire ses premières suggestions quant aux éléments à prioriser, a indiqué St. John’s en annonçant sa composition jeudi dernier. Il est coprésidé par deux membres du « conseil de développement » de l’industrie pétrolière et gazière de la province.

Ceux-ci seront appuyés par des membres provenant directement de l’industrie des énergies fossiles, dont certaines entreprises actives dans le développement de nouveaux projets en milieu marin, au large de Terre-Neuve. C’est le cas du vice-président d’ExxonMobil Canada, Matthew Deveau. Cette entreprise pétrolière a d’ailleurs reçu en mars une autorisation du fédéral pour lancer, en partenariat avec l’entreprise Husky, un nouveau projet de 10 forages exploratoires en milieu marin d’ici 2027, dans une zone ciblée par l’industrie et située sur les Grands Bancs de Terre-Neuve.

On retrouve également sur ce comité un « gestionnaire d’opérations » chez Equinor, une entreprise dont le projet de forage de 12 puits d’exploration est présentement en cours d’évaluation environnementale fédérale.

Le groupe compte aussi cinq membres dont les travaux doivent porter sur la « transition énergétique ». Ils sont tous issus de l’industrie pétrolière et gazière. On y retrouve notamment Caron Hawco, ancienne présidente de l’association provinciale de l’industrie, un représentant de la pétrolière Husky et la titulaire d’une chaire de recherche universitaire en ingénierie pétrolière portant le nom de Chevron. Un projet de huit forages exploratoires de cette entreprise est en cours d’évaluation environnementale fédérale.

Le porte-parole de Greenpeace, Patrick Bonin, critique la composition de ce « groupe de travail » mis en place pour décider de l’attribution des 320 millions $ de fonds publics. « Ce chèque en blanc de 320 millions de dollars à l’industrie pétrolière démontre l’incompréhension de la crise climatique de la part du gouvernement fédéral et sa déconnexion des enjeux qui préoccupent la population. C’est une triste suite logique à l’achat du pipeline Trans Mountain avec l’argent des contribuables », a-t-il fait valoir. Le rachat du pipeline Trans Mountain a coûté 4,5 milliards de dollars en 2018. La construction du deuxième pipeline, qui est en cours, pourrait coûter plus de 12 milliards de dollars.

Selon M. Bonin, le comité chargé de formuler des recommandations proposera probablement des projets qui augmenteront la production pétrolière, alors que la crise climatique exige une réduction de notre dépendance aux énergies fossiles. « La forte présence des pétrolières sur ce comité nous indique déjà que sa priorité sera d’exploiter toujours plus de pétrole et de retarder le plus possible la transition vers les énergies vertes. »

Objectif : 100 forages

Le gouvernement de Terre-Neuve espère qu’au moins 100 nouveaux forages exploratoires seront réalisés le long de la côte est canadienne d’ici 2030. La province souhaite ainsi doubler la production pétrolière de la province au cours des prochaines années. L’objectif serait de produire, après 2030, plus de 235 millions de barils de pétrole chaque année.

L’Agence d’évaluation d’impact du Canada a d’ailleurs décidé récemment de finaliser d’ici la fin du mois les consultations publiques pour trois projets distincts totalisant 40 forages en milieu marin. Deux des entreprises impliquées dans ces projets ont des représentants qui siègent au « comité de relance » chargé de faire des recommandations sur les moyens de dépenser les 320 millions $ annoncés en septembre.

Ces projets sont tous situés dans la même région maritime, à plus de 300 kilomètres à l’Est de Terre-Neuve, près du secteur de grande richesse écologique des Grands Bancs de Terre-Neuve. En plus des activités de pêche commerciale, la région fait partie de l’habitat de nombreuses espèces de poissons, d’oiseaux et de mammifères marins, dont plusieurs sont menacées. Un des projets sera mené sur des permis d’exploration qui chevauchent le plus important « refuge marin » mis en place par le gouvernement Trudeau dans l’Est du Canada, afin de respecter les engagements internationaux de conservation des océans.

Le gouvernement Trudeau a par ailleurs annoncé en juin l’abolition de l’évaluation environnementale qui était jusqu’ici en vigueur pour les projets de forages exploratoires. La zone d’exemption a une superficie de 735 000 km² et elle recoupe tous les secteurs prometteurs ciblés par les pétrolières. Les consultations publiques ayant mené à cette abolition ont été menées durant le pic de la pandémie.