GNL Québec: pas d’évaluation des conséquences psychosociales

Plusieurs participants au BAPE se sont dits inquiets des répercussions de GNL Québec sur le paysage du fjord du Saguenay.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir Plusieurs participants au BAPE se sont dits inquiets des répercussions de GNL Québec sur le paysage du fjord du Saguenay.

Même si le gouvernement a demandé une évaluation des conséquences psychologiques et sociales associées à la réalisation du projet GNL Québec, les promoteurs n’ont pas tenu compte de ces enjeux dans le cadre de leur étude d’impact, a constaté Le Devoir. L’étude a pourtant été jugée recevable par le ministère de l’Environnement. Une erreur, selon les spécialistes consultés, qui mettent en garde contre les effets d’un projet aussi polarisant sur la région du Saguenay.

Dans le cadre de la première partie des travaux du Bureau des audiences publiques sur l’environnement (BAPE), deux citoyennes de la région du Saguenay ont tenté d’obtenir des réponses sur les répercussions sociales et psychologiques que pourrait avoir la construction de cette usine gazière. Elles ont rappelé que le projet Énergie Saguenay est loin de faire l’unanimité, mais aussi qu’il suscite des craintes chez de nombreux citoyens, en raison notamment des conséquences sur le fjord et sur le climat.

Résidente de la région, Isabelle Nadeau était l’une d’elles. « J’aurais aimé avoir un état des connaissances actuelles quant aux impacts psychosociaux de ce projet, pour en apprendre plus sur les risques éventuels », explique-t-elle, inquiète de la réalisation du projet.

Le président de la commission du BAPE, Denis Bergeron, lui a toutefois indiqué qu’aucun expert ne pouvait répondre à ce moment à ses questions. « Nous sommes un peu pris, parce qu’il n’y a pas de personne de la Santé publique » présente aux audiences, a-t-il dit. « La Santé publique n’a pas été invitée comme personne-ressource jusqu’à présent. Cependant, la commission l’interpellera à la suite des préoccupations exprimées », a confirmé par la suite l’organisme.

En l’absence d’experts indépendants, M. Bergeron a donné la parole à GNL Québec, qui a admis que ces enjeux n’ont pas été inclus dans l’étude d’impact. « Nous n’avons pas évalué directement les impacts psychosociaux. Par contre, à titre d’entreprise responsable et d’équipe régionale, on constate que le projet polarise et peut générer ce type d’impacts », a expliqué Stéphanie Fortin, directrice principale, affaires publiques et relation avec la communauté.

« À titre de promoteur respectueux et ancré dans sa région, nous avons pris l’engagement de continuer à assurer un suivi étroit avec la communauté, et ce, à toutes les étapes à venir dans le cadre du projet. Le processus d’évaluation suit son cours et nous permettra de continuer à définir les actions à prendre en ce sens, lesquelles seront annoncées en temps et lieu », a-t-elle ajouté, par courriel.

Éléments absents

L’évaluation de ces répercussions aurait pourtant dû faire partie de l’étude déposée par le promoteur. Il faut dire qu’elle est réalisée à partir d’une « directive » émise par le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MELCC). Celle-ci précise « les exigences et les objectifs », mais aussi les informations qui doivent être fournies.

Dans le cas d’Énergie Saguenay, cette directive diffusée en décembre 2015 comprenait justement des exigences en lien avec les impacts psychosociaux, présentés comme les « conséquences (réactions, actions), qu’elles soient positives ou négatives, résultant de la perception qu’ont les personnes et les groupes sociaux d’un projet (ex. : satisfaction, bien-être, soulagement, stress, anxiété, colère, comportements de fuite ou d’évitement, fatigue, insomnie, dépression, etc.) ».

Le document demandait à GNL Québec d’évaluer « les impacts sur la cohésion sociale (tensions et conflits sociaux suscités par le projet ou, à l’inverse, renforcement des liens sociaux par la mobilisation communautaire) et les conséquences psychosociales associées à ce type de répercussions (sentiment de colère, de fierté, d’impuissance, d’insécurité, d’isolement, etc.) ». On y précisait aussi le besoin d’examiner les effets sur « la vie quotidienne » et « la qualité de vie » de la population de la région.

Cela n’a pas été fait, mais l’étude a tout de même été jugée complète par le MELCC en février 2020. Selon les références fournies au Devoir par le ministère, les conséquences psychosociales ont été évaluées, mais pour « les pollutions lumineuses et visuelles » générées par le site de l’usine gazière pour les résidents qui vivent à proximité des lieux. Des démarches « d’information et de consultation » sont aussi prévues par le promoteur, notamment pour la « cohabitation » avec l’industrie touristique.

Une erreur

Cette absence de plusieurs éléments inscrits dans la directive du MELCC n’étonne pas Geneviève Brisson, une spécialiste des évaluations environnementales et sociales qui a travaillé pendant 10 ans à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) à titre de coordonnatrice de l’équipe associée aux évaluations environnementales. « Ça ne me surprend pas. L’étude peut être jugée recevable de façon plus globale », dit-elle, en s’appuyant sur ce qui a été fait dans le cadre d’autres projets industriels.

Cette omission des conséquences psychosociales est toutefois une erreur, selon elle. « De la même façon qu’il y a des études d’impact sur la faune, sur la flore et sur la qualité de l’air, il faut aussi un volet bien détaillé sur les impacts psychologiques et sociaux. C’est très important. L’humain ne se limite pas à sa santé physique. Mais pour le moment, c’est un peu laissé à la discrétion des promoteurs. Et quand ils ne le font pas, on se retrouve avec des problèmes par la suite », explique Mme Brisson, qui est aujourd’hui professeure au Département sociétés, territoires et développement de l’Université du Québec à Rimouski.

À la lumière de la division que suscite déjà le projet de GNL Québec, Geneviève Brisson estime qu’il risque d’avoir des conséquences très concrètes. « Sur le plan individuel, on peut s’attendre à voir des gens en détresse devant la présence d’un projet dont ils ne voulaient pas. Leur opposition peut les mener à l’épuisement. Certains peuvent aussi perdre confiance envers les autorités, parce qu’ils se disent que tout est décidé d’avance. Mais c’est au niveau social que les éléments sont les plus délétères. Il y a beaucoup de polarisation. Elle va se traduire par des divisions en clans qui ne communiquent plus sur plusieurs sujets. »

Divisions

Spécialiste de l’évaluation des conséquences sociales et de l’acceptabilité sociale des grands projets, Marie-Ève Maillé met elle aussi en garde contre une évacuation de certains enjeux. « Un tel projet, avec des emplois bien rémunérés, peut mettre une forte pression sur le milieu et les inégalités sociales déjà existantes. Ça peut avoir des impacts qui doivent être évalués, parce que les grands projets font des gagnants et des perdants. Et peu importe l’issue, ça risque de créer des divisions chez les citoyens, et donc d’affecter le tissu social et la santé de tous », explique celle qui est aussi professeure associée au Centre de recherche interdisciplinaire sur le bien-être, la santé, la société et l’environnement de l’UQAM.

Conseillère scientifique à l’INSPQ, Emmanuelle Bouchard-Bastien juge que l’évaluation des conséquences psychosociales d’Énergie Saguenay est difficile, parce que le projet global d’exportation de gaz naturel albertain a été « morcelé » par le promoteur, la Société en commandite GNL Québec. Il existe en effet l’usine et le transport maritime, qui sont évalués par le BAPE. Mais il y a aussi le projet de gazoduc. Celui-ci sera évalué par la suite, possiblement une fois que Québec aura approuvé l’usine.

« La Santé publique est un peu prise dans ce carcan », selon Mme Bouchard-Bastien. Le promoteur doit donc évaluer des retombées « très locales ». « Tout le volet du gazoduc n’est pas évalué. C’est un problème pour bien comprendre les impacts psychosociaux du projet », souligne-t-elle.

Avec ou sans le gazoduc, Isabelle Nadeau est inquiète. « Le projet divise la communauté. Personnellement, je trouve ça difficile à vivre. Quand je vais marcher le long du fjord, on voit un décor unique qu’on ne retrouve pas ailleurs. Donc, ça me met en colère de penser que le décor sera perturbé par le passage des méthaniers, en plus des impacts pour les bélugas et pour le climat. »

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