Fronde étudiante contre GNL Québec

Le gaz naturel liquéfié de GNL Québec serait exporté par navire, à raison de 300 à 400 passages par année sur le Saguenay et dans le parc marin.
Photo: Woodside Energy Ltd. / Agence France-Presse Le gaz naturel liquéfié de GNL Québec serait exporté par navire, à raison de 300 à 400 passages par année sur le Saguenay et dans le parc marin.

Des associations collégiales et universitaires représentant plus de 165 000 étudiants ont décidé de lancer une campagne d’opposition à GNL Québec. Elles jugent que ce projet d’usine aggravera la crise climatique et que ce sont les jeunes qui en paieront le prix. Les associations appellent donc leurs membres à participer au BAPE, qui dit faire face à une « très forte participation » en vue de la reprise des audiences publiques sur le plus gros projet industriel de l’histoire du Québec.

Étudiant au Cégep de Chicoutimi et membre du conseil exécutif de l’association étudiante, Jean-Simon Desrochers constate que le projet d’usine de liquéfaction de gaz naturel albertain divise la région, mais aussi que plusieurs voix s’élèvent pour défendre les investissements de quelque neuf milliards de dollars promis par les promoteurs.

« Dans notre région, on voit qu’il y a beaucoup de personnes qui sont pour le projet, à cause des retombées économiques. C’est un gros projet et le milieu des affaires est en faveur. Mais en tant qu’étudiants, on a le droit de s’y opposer, parce que c’est nous, les jeunes, qui devrons vivre avec les conséquences de cette usine, qui ne devrait plus fonctionner dans 25 ans. Et c’est nous qui devrons subir les impacts de la crise climatique », explique-t-il au Devoir.

Selon Jean-Simon Desrochers, le projet de GNL Québec est aussi l’occasion de lancer « une réflexion » sur l’avenir économique de la région du Saguenay — Lac-St-Jean. « Ça ne sert à rien d’opposer l’économie et l’environnement. On peut développer des bons projets et des industries avec notre énergie propre. Mais il faut arrêter d’investir dans le problème, donc dans les énergies fossiles. Je pense que c’est ce que les étudiants veulent, le plus tôt possible. »

 

 

Avec ses 3000 membres, l’Association générale des étudiantes et étudiants du Cégep de Chicoutimi a donc décidé de prendre part au front commun d’opposition de plusieurs associations universitaires et collégiales, qui représentent un peu plus de 165 000 étudiants du Québec. Parmi celles-ci, on compte la Fédération étudiante collégiale du Québec, la Fédération étudiante de l’université de Sherbrooke, la Confédération des associations étudiantes de l’Université Laval (CADEUL) et la Fédération des associations étudiantes du campus de l’Université de Montréal (FAECUM).

« La CADEUL veut que l’environnement soit une priorité pour toutes et tous, non plus seulement dans les paroles, mais aussi dans les actions. En ce sens, un projet de gaz naturel liquéfié comme celui-ci n’a simplement pas sa place au Québec », fait valoir Keven Imbeault, président de la CADEUL, qui compte quelque 33 000 membres.

Opposition croissante

Étudiant au doctorat en intelligence artificielle à l’Université de Montréal, Simon Guiroy participe activement à l’organisation de la campagne « Arrêtons GNL », qui invite les étudiants à envoyer leur opinion ou un mémoire au Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) d’ici le 22 octobre, en vue de la reprise des audiences le 26 octobre.

« On propose une action concrète d’opposition à GNL Québec, qui est un projet qui ne fera que retarder la transition énergétique. On sait que c’est une opinion partagée par beaucoup d’étudiants », fait-il valoir. Selon ce qu’a appris Le Devoir, le mouvement étudiant d’opposition à GNL Québec, réuni autour de la Coalition étudiante pour un virage environnemental et social, doit par ailleurs faire une sortie publique la semaine prochaine pour annoncer une mobilisation contre le projet d’usine et le gazoduc qui doit l’alimenter.

À l’instar des groupes environnementaux qui critiquent le projet, Simon Guiroy rappelle que les émissions liées à cette usine pourraient, selon le pire scénario, atteindre 40 millions de tonnes de gaz à effet de serre (GES) chaque année (dont plus de huit millions de tonnes uniquement en sol canadien). Au Canada, les émissions seront majoritairement produites en Alberta, au moment de l’exploitation du gaz naturel, qui se fera surtout par fracturation.

Le promoteur du projet estime toutefois que l’exportation de gaz naturel liquéfié permettra de remplacer des combustibles plus polluants ailleurs dans le monde, comme le charbon, ce qui réduirait les émissions mondiales de 28 millions de tonnes. Cette affirmation n’a pas encore été démontrée formellement. Pour avoir un portrait précis du bilan, il faudra attendre de connaître les acheteurs éventuels et l’utilisation qu’ils feront du gaz qui serait liquéfié au Saguenay.

Il n’est par ailleurs pas acquis que le BAPE tiendra compte de l’ensemble du bilan de GES du projet. Lors de la première partie des audiences, le président de la commission, Denis Bergeron, a refusé de dire s’il tiendra compte des émissions de gaz à effet de serre imputables à l’exploitation du gaz naturel de l’Ouest canadien. « Ce n’est pas le débat sur le gaz de schiste. C’est le débat sur un complexe de liquéfaction », a-t-il ajouté.

Forte participation au BAPE

S’il est impossible d’évaluer l’impact des campagnes étudiantes en cours et à venir sur les travaux du BAPE, l’organisme confirme que la deuxième partie des audiences suscite un grand intérêt. En date de mardi, 1358 avis d’intention de dépôt de mémoire et 309 présentations de mémoires avaient déjà été reçus.

« Il s’agit d’une très forte participation. Par exemple, pour un autre projet qui a suscité beaucoup de participation au cours des dernières années, le projet d’implantation du terminal méthanier Rabaska et des infrastructures connexes, 699 mémoires avaient été déposés à la commission du BAPE », explique la porte-parole du BAPE, Julie Olivier, par courriel.

La deuxième partie des audiences, qui doit permettre aux citoyens de présenter leur opinion ou leur mémoire sur le projet, se déroulera « en mode numérique seulement », en raison des règles sanitaires en vigueur. « Le BAPE a adapté ses façons de faire en raison de la situation exceptionnelle en lien avec la COVID-19 de manière à ce que les commissions puissent quand même entendre toute personne qui désirerait présenter son opinion », fait valoir l’organisme.

Plusieurs organisations environnementales ont critiqué la tenue d’audiences « virtuelles » pour GNL Québec. Mais seul le ministre de l’Environnement pourrait repousser les audiences, une option écartée par le cabinet de Benoit Charette. « Dans la mesure où, comme l’a dit le premier ministre hier, nous en avons pour plusieurs mois avant de pouvoir revenir à un semblant de normalité, nous ne pouvons pas suspendre l’évaluation de tous les projets devant être examinés par le BAPE », explique son attachée de presse, Geneviève Richard.

« En ce qui concerne la difficulté d’accès au numérique pour certains, le fait d’offrir la participation par téléphone fixe ou cellulaire s’avère une solution universelle. Ce sont d’ailleurs des pratiques qui se font depuis longtemps au BAPE sans entraver la participation pleine et entière de la population », ajoute-t-elle, dans une réponse écrite au Devoir.

Critiques au président

Différentes organisations, dont La Planète s’invite au Parlement le Mouvement Québec indépendant, ont toutefois décidé d’écrire directement au président du BAPE, Philippe Bourke, pour demander notamment un report des audiences. « Il y a une très grande valeur ajoutée à un échange en présence. Il n’y a aucune urgence qui justifie le refus de reporter les audiences d’un mois », écrivent les regroupements, dans une lettre également transmise au Devoir.

Les groupes demandent surtout le départ de Denis Bergeron, jugeant que celui-ci « ne possède pas la neutralité face à l’industrie gazière pour garantir une analyse impartiale ». Ils rappellent que M. Bergeron a travaillé pendant 16 ans comme « consultant » pour l’Association canadienne de l’industrie et de la chimie. Celle-ci est la principale association de promotion des intérêts d’entreprises pétrochimiques impliquées dans le développement de projets d’exploitation et de commercialisation du gaz naturel au Canada.

Le BAPE a toujours défendu la nomination de M. Bergeron en affirmant que sa confiance « à l’égard de l’impartialité des commissaires mandatés pour ce dossier est entière ». « Afin de pouvoir se faire désigner par le président du BAPE à titre de commissaire, les membres du BAPE se font assermenter devant un juge de la Cour supérieure du Québec et doivent ensuite signer une déclaration d’absence de conflit d’intérêts assermentée par le conseiller juridique du BAPE », a déjà précisé l’organisme.