Les barrages persistent dans la réserve faunique La Vérendrye

Des militants anichinabés se sont installés à l’intersection du chemin Lépine-Clova et de la route 117. Ils demandent un moratoire contre la chasse à l’orignal dans la réserve faunique La Vérendrye, mais aussi sur les territoires avoisinants.
Photo: Alexis Riopel Le Devoir Des militants anichinabés se sont installés à l’intersection du chemin Lépine-Clova et de la route 117. Ils demandent un moratoire contre la chasse à l’orignal dans la réserve faunique La Vérendrye, mais aussi sur les territoires avoisinants.

Malgré la tombée d’une injonction mercredi et de sa livraison par un huissier jeudi, des militants anichinabés tiennent toujours leurs postes de contrôle dans la réserve faunique de La Vérendrye afin de s’opposer à la chasse sportive à l’orignal. Du côté des chasseurs, les espoirs de sauver la saison s’amenuisent.

Gene Twenish, un membre de la communauté anichinabée de Kitigan Zibi, est installé depuis des semaines à l’intersection du chemin Lépine-Clova et de la route 117, à quelque 70 kilomètres au nord de Mont-Laurier. Jeudi, il continuait de jouer avec son chien et de griller sa cigarette, malgré l’ordre du tribunal de retirer les entraves sur ce chemin en particulier.

Le petit groupe militant — qui bénéficie du soutien du Conseil de bande de Kitigan Zibi — demande un moratoire contre la chasse à l’orignal dans la réserve faunique La Vérendrye, mais aussi sur les territoires avoisinants. Il estime que le cheptel d’orignal est menacé sur l’ensemble de ces terres.

« Les orignaux, ils ne virent pas de bord quand ils arrivent à la limite d’une zec ou d’un territoire libre, dit M. Twenish. Ils continuent. » Au fil de l’entretien, l’officieux porte-parole avance périodiquement son camion pour laisser passer des travailleurs ou des camionneurs forestiers.

Dans la réserve faunique La Vérendrye, un inventaire récent du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) fait état d’une diminution de 35 % de la densité d’orignaux en 12 ans. Québec ne juge pas ces résultats « critiques », mais a réduit de 30 % l’offre de permis de chasse sportive dans la réserve faunique pour cet automne.

Environ une dizaine de barrages sont actuellement tenus dans la région. Sur le chemin Lépine-Clova (route 13), les activistes anichinabés tiennent aussi des points de contrôle aux kilomètres 20 et 44. Ces barrages sont sur le territoire de la zec Petawaga, où la chasse à l’arme à feu commence samedi. En plus de donner accès à plusieurs pourvoiries, le chemin est abondamment utilisé par des travailleurs et des camionneurs forestiers.

L’injonction obtenue mercredi par la zec Petawaga exige que le Conseil de bande de Kitigan Zibi et « toute autre personne ayant connaissance de la présente ordonnance » s’abstiennent d’ériger « tout barrage, barrière ou obstacle » entravant le chemin Lépine-Clova. Elle est valide 10 jours.

Jeudi après-midi, un huissier escorté de la police est venu distribuer des copies de l’injonction aux manifestants. Ces derniers ont demandé une copie en anglais du document de 15 pages, disant ne pas en comprendre les subtilités en français. En fin d’après-midi, rien ne laissait penser que le barrage serait levé.

Des chasseurs découragés

Quelques kilomètres plus au sud, deux chasseurs tuaient le temps en attendant la levée des barrages sur le chemin Lépine-Clova. Ils se sont présentés plusieurs fois au barrage anichinabé depuis une semaine et demie en espérant se rendre à leur camp de chasse.

« C’est frustrant, dit Guillaume, qui préfère taire son nom de famille par crainte de représailles. Ils crient “nos droits, nos droits, nos droits”. On reconnaît l’importance de la chasse de subsistance [pour les Autochtones]. Mais nous aussi, on a des droits en tant que chasseurs et citoyens. » L’homme de 49 ans considère que la chasse à l’orignal fait partie de son héritage familial. Il veut un jour initier son fils, aujourd’hui âgé de 12 ans.

Après s’être heurté le nez sur le barrage une première fois, Guillaume et son compagnon Jean-Pierre racontent s’y être présentés la semaine dernière avec seulement des armes à feu destinées à la perdrix — ce que les activistes anichinabés avaient déclaré tolérer. À nouveau, ils ont été refoulés. Puis, jeudi matin, ils disent avoir été une fois de plus bloqués, même s’ils n’avaient aucune arme à feu.

« On ne se sent pas appuyés du tout [par la police] », dit Jean-Pierre. « Tout le monde marche sur des œufs, ajoute Guillaume, quand ça pourrait se régler de manière pacifique. »

En après-midi, l’agent Marc Tessier, de la Sûreté du Québec, a expliqué qu’il incombe à la zec Petawaga d’entreprendre des procédures dans la foulée de l’injonction. Il a assuré que la SQ avait pris connaissance de l’ordonnance.

À l’intersection du chemin Lépine-Clova et de la route 117, les activistes sont installés pour assurer une présence continue. Leur point de contrôle comprend des roulottes, des tentes et même des toilettes chimiques. Une antenne de télévision satellite est plantée au sol. Il est prévu que le camp reste occupé jusqu’à la fin de la chasse à l’original.

Accoudé au camion bloquant la route, Gene Twenish détaille certaines revendications du groupe. Le porte-parole officieux dit vouloir un contrôle plus strict de la chasse aux femelles et aux veaux. Puis, il aimerait que « cinq ou six » membres de chaque communauté autochtone de la région soient formés comme gardes-chasse et se joignent aux employés actuels de la réserve. Ceux-ci pourraient mettre fin à la chasse et à la pêche illégales, croit-il — tant chez les Autochtones que chez les Blancs. « On a des mauvaises pommes sur les deux côtés, il faut qu’on arrange ça. »

En fin d’après-midi, un groupe de chasseurs se présente au barrage. Les hommes disent se rendre dans une zec à environ 200 kilomètres à l’est. Ils tendent une cartouche de cigarettes aux activistes, qui les laissent passer. « C’est en dehors de notre territoire », explique une jeune femme anichinabée.

Propositions et contre-propositions

Le 28 septembre, le MFFP faisait une proposition aux Anichinabés pour résoudre le conflit. L’offre incluait notamment la réduction du nombre de groupes de chasseurs dans la réserve La Vérendrye, une interdiction de récolte des faons et des femelles et un raccourcissement de la saison de chasse. En contrepartie, on demandait « le retrait immédiat et complet des entraves à la libre circulation ».

Dans une réponse reçue par le gouvernement le 6 octobre, neuf chefs anichinabés faisaient une contre-offre réitérant la demande d’un moratoire de cinq ans sur la chasse sportive à l’orignal. Le document ne précise pas le territoire concerné par cette demande. Ils s’engageaient en contrepartie à sensibiliser les membres de leur communauté à la protection des femelles et des veaux.

Les négociations semblent faire du surplace. « Le gouvernement du Québec continuera de mettre la pression nécessaire afin que ce conflit se règle le plus rapidement possible », a expliqué Carl Charest, l’attaché de presse du titulaire du MFFP.

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