Les bouleversements climatiques menacent de rendre le monde «méconnaissable»

Le GIEC prévient que les événements climatiques extrêmes, comme les feux qui ont frappé récemment la Californie, devraient se multiplier au cours des prochaines années.
Photo: Samuel Corum Agence France-Presse Le GIEC prévient que les événements climatiques extrêmes, comme les feux qui ont frappé récemment la Californie, devraient se multiplier au cours des prochaines années.

À moins de changements sans précédent dans l’ensemble de nos sociétés, les bouleversements climatiques risquent de rendre le monde carrément « méconnaissable » d’ici la fin du siècle. C’est ce qui se dégage d’une nouvelle infographie produite par le GIEC pour illustrer les différents scénarios de réchauffement auxquels nous risquons d’être confrontés. Une démonstration de l’importance de prendre les bonnes décisions pour la relance post-pandémie, selon des experts consultés par Le Devoir.

Deux ans après la publication d’un rapport qui plaidait pour une action décisive et rapide afin de limiter la hausse du thermomètre mondial, le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC) a publié jeudi une illustration de trois « scénarios » qui démontrent que les pires effets des bouleversements climatiques risquent de se faire sentir d’ici à peine quelques années, à moins d’une « action climatique forte » et très répandue dans le monde.

Selon le scénario qui se base sur une « action tardive et non coordonnée », le réchauffement provoquera une multiplication des vagues de chaleur dans « plusieurs villes » au cours de la prochaine décennie, alors que la hausse moyenne des températures mondiales pourrait atteindre 1,5 °C dès 2030, par rapport à l’ère préindustrielle. Or, il s’agit du seuil à ne pas dépasser, selon l’objectif le plus ambitieux de l’Accord de Paris.

Monde « méconnaissable »

Le pire surviendrait par la suite, prévient le GIEC, qui pointe vers une intensification des événements climatiques extrêmes et des vagues de chaleur qui conduirait à des « conséquences mortelles » dans les régions tropicales. La hausse des températures atteindrait d’ailleurs plus de 3 °C d’ici 2100.

D’ici la fin du siècle, le monde tel qu’on le connaît deviendrait carrément « méconnaissable », avec un « recul de l’espérance de vie » et « un recul de la qualité de vie » dans plusieurs régions de la planète. « L’état de santé et de bien-être » de la population serait ainsi « substantiellement réduit », par rapport à 2020, et cet état continuerait de se dégrader au cours des décennies suivantes ». Le GIEC met d’ailleurs en garde contre une hausse « majeure » des prix des aliments, des conflits et des migrations climatiques.

Même en supposant une action « tardive », mais « décisive » dès 2025, on peut s’attendre à des « coûts élevés » pour s’éloigner de notre dépendance aux énergies fossiles et amorcer la « transition énergétique ». Et malgré cela, le GIEC prévoit que le réchauffement dépasserait les 2 °C d’ici 2050, entraînant notamment une multiplication des épisodes de sécheresses, une baisse de la production agricole et des migrations. Ainsi, l’état de santé et de bien-être serait réduit, par rapport à 2020, alors que « les niveaux de pauvreté et d’inégalités augmentent considérablement ».

Selon ce scénario, la perte d’écosystèmes serait très difficile à freiner. Les récifs de coraux du monde, par exemple, seraient « éliminés », tandis que les forêts tropicales seraient « sévèrement endommagées ». Le rythme global d’extinction d’espèces augmenterait par ailleurs significativement.

« Action hâtive et efficace »

Selon le GIEC, dont les rapports servent d’assises scientifiques aux négociations climatiques mondiales, seul le scénario d’une « action hâtive et efficace » permet de sauver les meubles. Cela supposerait toutefois une action climatique forte à tous les niveaux de gouvernements, incluant notamment une décarbonisation très rapide du secteur des transports. Concrètement, la majorité des voitures vendues dans le monde devraient être électriques d’ici 2025.

Il faudrait aussi accélérer le développement de technologies encore expérimentales, comme la capture et le stockage de carbone, réduire substantiellement le « gaspillage alimentaire » et se tourner globalement vers un régime axé davantage sur les plantes, de façon à réduire les émissions liées à la production de viande. Sans oublier des investissements annuels de 2400 milliards de dollars dans la transition énergétique chaque année d’ici 2035.

Le problème, souligne le fellow au CÉRIUM Hugo Séguin, c’est que le monde se trouve actuellement, au mieux, sur le scénario du GIEC prévoyant une action « tardive », mais décisive. Mais il est aussi possible, selon lui, qu’on se dirige vers un scénario prévoyant le pire du naufrage climatique.

L’économiste François Delorme, qui collabore aux travaux du GIEC, redoute pour sa part que le scénario du pire se concrétise, en raison de la lenteur des États à agir pour lutter contre la crise climatique. « J’ai crû un certain temps que la crise actuelle, qui est sans précédent, nous permettrait de prendre les décisions importantes qui s’imposent. Je ne le crois plus. Et le problème est que, plus on attend, plus il sera coûteux » de mettre en œuvre un plan climat suffisamment ambitieux pour éviter le pire.

M. Delorme souligne notamment qu’au Canada, il semble acquis que la croissance du secteur pétrolier et gazier fera partie intégrante de la relance économique. Il cite en exemple la décision du gouvernement d’accélérer les forages en milieux marins. Et selon l’Association canadienne des producteurs pétroliers, la production des sables bitumineux devrait augmenter significativement au cours de la prochaine décennie, pour atteindre 3,8 millions de barils par jour en 2030, soit 1,1 million de barils de plus que la production d’avant la crise.

La couleur de la relance

Même si plusieurs redoutent que la crise sanitaire et économique relègue la question climatique loin dans la liste des priorités des États, Hugo Séguin se dit néanmoins convaincu que la pandémie ne signera pas l’arrêt de mort de la lutte contre les changements climatiques.

« La plupart des grands pays, comme ceux de l’OCDE ou la Chine, savent très bien qu’il faudra injecter de l’argent public pour relancer l’économie. Il va y avoir de l’argent disponible, mais il faut se demander ce qu’on va faire avec cet argent. Quelle sera la couleur de la relance et des investissements ? Par exemple, est-ce qu’on va produire plus de gaz et de pétrole ? D’ici un an, on devrait avoir une bonne idée de la couleur de cette relance », explique celui qui est aussi chargé de cours à l’Université de Sherbrooke et spécialiste des négociations climatiques.

Certes, après la crise de 2008-2009, la reprise s’est essentiellement construite sur un scénario de « business as usual ». « Mais le monde et les technologies ont évolué depuis 12 ans », insiste M. Séguin. « Je m’attends à ce que la portion ‘’verte’’ des plans de relance soit beaucoup plus importante qu’elle ne l’était à la sortie de cette crise », ajoute-t-il, en affirmant que l’avenir se trouve plus que jamais du côté de l’« économie des solutions climatiques ».

Une partie de la réponse pourrait provenir de la prochaine Conférence des Nations unies sur le climat (COP26). Cette rencontre, qui a été repoussée en raison de la pandémie, doit normalement permettre aux pays signataires de l’Accord de Paris d’annoncer des engagements climatiques plus ambitieux. Et malgré la crise, Hugo Séguin estime que plusieurs États devraient arriver à la table avec des cibles révisées, même si l’éventuelle mise en œuvre de ces engagements devra attendre.

Ces bonifications des cibles de réduction de gaz à effet de serre servent à se rapprocher de l’objectif central de l’Accord de Paris, soit maintenir l’augmentation prévisible de la température « bien en dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels », tout en promettant de « poursuivre les efforts pour limiter la hausse des températures à 1,5 °C ».

Pour espérer y parvenir, le GIEC estime qu’il faudra réduire les émissions mondiales de 45 % d’ici 2030, par rapport au niveau de 2010, mais aussi ramener les émissions à zéro d’ici 2050. Les données scientifiques disponibles nous indiquent toutefois que nous sommes actuellement loin du compte. Alors que le réchauffement dépasse déjà 1 °C, les engagements des États conduisent le monde vers une hausse moyenne des températures de plus de 3 °C, soit le pire scénario détaillé dans la nouvelle infographie publiée jeudi par le GIEC.