La pandémie aggrave le problème du plastique au Canada

Au cours des 30 dernières années, le Canada a exporté environ quatre millions de tonnes de déchets de plastique en Asie, selon Oceana Canada.
Photo: Agence France-Presse Au cours des 30 dernières années, le Canada a exporté environ quatre millions de tonnes de déchets de plastique en Asie, selon Oceana Canada.

On savait déjà que les Canadiens étaient de gros consommateurs de plastique à usage unique. La pandémie est toutefois venue aggraver le problème et probablement retarder l’action en faveur d’une réduction de l’utilisation de ces produits, qui sont toujours peu recyclés et qui ont des impacts majeurs sur l’environnement. Ottawa réitère toutefois sa promesse d’agir dès 2021.

Selon un nouveau rapport publié mardi par le groupe Oceana Canada, le Canada « utilise » 4,6 millions de tonnes métriques de plastique chaque année, soit environ 125 kilogrammes par citoyen. Et selon leurs prévisions, ce volume devrait continuer d’augmenter pour atteindre plus de six millions de tonnes métriques en 2030.

« Les emballages représentent près de la moitié des déchets de plastique et la crise de la COVID-19 n’a fait qu’empirer les choses, via les contenants alimentaires en plastique ainsi que l’utilisation massive de masques et de gants jetables », souligne le rapport. Le document cite d’ailleurs des estimations préliminaires publiées par le réputé magazine The Economist, qui fait état d’une hausse possible de 250 % à 300 % de l’utilisation de produits de plastique jetables en Amérique du Nord, dont les contenants pour aliments.

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La pandémie favorise en effet une hausse marquée de la consommation de produits de plastique, et notamment du plastique à usage unique, affirme l’économiste Sylvain Charlebois, professeur titulaire à la Faculté en management et en agriculture de l’Université Dalhousie. « Dans le secteur agroalimentaire, qui génère le plus de plastique, la COVID-19 a incité les gens à oublier le problème pour un certain temps. Pourtant, il est toujours là. Et on va voir bien le voir à Montréal, au cours du prochain mois, avec les nouvelles mesures de confinement. Il va y avoir encore plus de plastique qui sera utilisé, notamment pour la livraison à domicile par les restaurants. »

Plastique et santé publique

La crise actuelle provoque à juste titre de très fortes préoccupations pour la « santé publique », mais elle entraînerait également des réactions irrationnelles chez les consommateurs. « On priorise la peur plutôt que la science. Dans les faits, il n’existe pas de preuves concluantes qui démontrent que le virus peut survivre sur les surfaces. Donc, c’est une crainte irrationnelle de la part de certains Canadiens qui les pousse à se tourner vers des produits plus emballés, et donc vers le plastique, qui est associé à la sécurité », souligne M. Charlebois.

Selon une étude publiée récemment par l’Université Dalhousie sur l’utilisation du plastique dans l’industrie alimentaire, 29 % des répondants estiment qu’ils ont acheté plus de produits emballés de plastique pendant la pandémie. « Les jeunes achètent particulièrement plus », selon Sylvain Charlebois. Quelque 47 % des 18-25 ans, ainsi que 34 % des 26-39 ans ont déclaré qu’ils consommaient davantage d’emballages de plastique, par exemple en se tournant vers les repas préparés.

Cette hausse est d’autant plus préoccupante, selon Oceana Canada, que la majorité du plastique qui est utilisé au pays n’est jamais recyclé. Le gouvernement Trudeau évaluait le taux de recyclage à « moins de 10 % » l’an dernier, le reste se retrouvant principalement dans les dépotoirs, mais aussi dans l’environnement, dont les cours d’eau et les océans.

Les Québécois continuent eux aussi d’envoyer la majorité du plastique qu’ils utilisent vers des sites d’enfouissement. Selon les plus récentes données disponibles auprès de Recyc-Québec, sur les quelque 200 000 tonnes de plastique « générées » dans les résidences des Québécois, à peine 25 % ont été « acheminées aux fins de recyclage » en 2018, soit 51 000 tonnes. Ce taux est toutefois en hausse par rapport à 2015, alors qu’il se situait à 18 %. « La quantité de plastique récupérée à la maison demeure encore faible. En somme, seulement le tiers des plastiques recyclables est récupéré à la maison », précise Recyc-Québec, par courriel.

Manger du plastique

Quant au plastique qui contamine l’environnement, il s’immisce de plus en plus dans la chaîne alimentaire marine et pose un sérieux problème pour plusieurs espèces, insiste le rapport d’Oceana. En plus des animaux qui ingèrent directement divers objets de plastique, comme les tortues, les oiseaux marins ou les cétacés, une grande partie du plastique serait consommée par la faune après s’être dégradé en microparticules.

Et ce plastique, qui forme notamment des gyres de débris de plus en plus imposantes dans les océans de la planète, remonte jusqu’aux humains. Les Nord-Américains ingèrent chaque année plusieurs dizaines de milliers de particules de plastique à travers leur respiration et leur régime alimentaire, concluait l’an dernier une étude publiée dans la revue scientifique américaine Environmental Science & Technology. Une bonne partie de cette consommation provient toutefois d’objets d’utilisation courante. Ceux qui optent pour l’eau embouteillée seraient ainsi plus exposés au phénomène

Les effets de ces microparticules sur la santé humaine sont par ailleurs « inconnus », précisait l’étude, « mais certaines particules sont suffisamment petites pour entrer dans les tissus humains, où ils pourraient entraîner une réaction immunitaire ou relâcher des substances toxiques ».

Oceana Canada demande donc au fédéral d’en faire davantage pour réduire notre utilisation de ce matériau omniprésent dans notre quotidien. « Le Canada doit s’éloigner du système de gaspillage actuel où le plastique, un matériau conçu pour durer éternellement, est produit, utilisé une seule fois puis immédiatement éliminé. L’approche actuelle, qui consiste à recycler peu, à exporter nos déchets plastiques à l’étranger et à transférer la responsabilité aux consommateurs, est dispendieuse, irresponsable et peu efficace. Et elle n’aide en rien à résoudre ce fléau », explique Kim Elmslie, directrice de campagne chez Oceana Canada. « L’équation est simple : plus nous utilisons du plastique, plus nous en jetons. La seule solution est de l’éliminer à la source. »

Actions en 2021

En juin 2019, le gouvernement de Justin Trudeau a d’ailleurs promis d’agir. Il avait alors annoncé qu’il se donnait deux ans, et donc jusqu’en 2021, pour dresser une liste de produits de plastique à usage unique jugés « néfastes » pour l’environnement. Concrètement, les libéraux se sont alors engagés à « interdire les plastiques à usage unique qui nuisent à l’environnement dès 2021 », mais seulement « lorsque les données scientifiques et les circonstances le justifient ». On avait aussi dit vouloir « adopter d’autres mesures pour réduire la pollution issue des produits et emballages en plastique ».

Mardi, le cabinet du ministre de l’Environnement et du Changement climatique, Jonathan Wilkinson, a assuré que cet engagement serait tenu, malgré la crise actuelle. « La pollution et les déchets plastiques constituent une menace croissante pour notre environnement et un fardeau pour l’économie, et les Canadiens veulent que des mesures soient prises. C’est pourquoi nous maintenons notre engagement de mettre en place une interdiction des produits plastiques à usage unique nocifs lorsqu’elle est appuyée par la science avant la fin 2021 », a fait valoir son bureau, dans un courriel au Devoir.

L’économiste Sylvain Charlebois estime néanmoins que la volonté de réglementer l’usage du plastique pourrait très bien subir les contrecoups de la pandémie. Le soutien pour une réglementation plus stricte sur le plastique serait d’ailleurs passé de 90 % à 79 % au cours des derniers au mois, au Canada, souligne-t-il, en citant les chiffres de l’étude de l’université Dalhousie. Quant à l’interdiction des plastiques à usage unique réclamée depuis plusieurs années par des scientifiques et des groupes écologistes, l’appui serait passé de 70 % à 58 %.

« L’environnement a été relégué au second rang. C’est un peu inquiétant, parce que les changements climatiques et les problèmes environnementaux ne disparaîtront pas », laisse tomber M. Charlebois.

Mais cette situation n’est pas une fatalité, selon la directrice générale d’Équiterre, Colleen Thorpe. « On vit un recul actuellement. Mais il faut tirer des leçons de la crise actuelle, d’autant plus qu’avant la COVID-19, il y avait un mouvement en faveur de la réduction de l’usage du plastique. Et le fait d’avoir plusieurs individus qui ont choisi le masque réutilisable au lieu du jetable, c’est un signal positif. Mais pour avoir un changement à grande échelle, il faudra prévoir des mesures de sensibilisation à grande échelle. »

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