Une autre année perdue pour le climat

Le vendredi 27 septembre 2019, une foule de près de 500 000 manifestants avait battu le pavé montréalais pour réclamer aux gouvernements des actions concrètes pour le climat.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le vendredi 27 septembre 2019, une foule de près de 500 000 manifestants avait battu le pavé montréalais pour réclamer aux gouvernements des actions concrètes pour le climat.

Il y a un an, près de 500 000 personnes manifestaient à Montréal pour réclamer un plan de lutte contre les bouleversements climatiques nettement plus ambitieux, dans la foulée d’un mouvement international lancé par les jeunes générations. Or, malgré les promesses répétées des décideurs politiques au Québec et au Canada, la situation a très peu évolué au cours des derniers mois et l’action climatique demeure insuffisante. Est-ce que la pandémie pourrait changer finalement de trajectoire ?

Directrice générale d’Environnement jeunesse, Catherine Gauthier se souvient bien du vendredi 27 septembre 2019. « C’était un exemple de mobilisation sans précédent de la jeunesse, mais appuyée par toutes les générations, pour envoyer un signal fort au gouvernement du Québec et aux autres gouvernements. Ce qu’on disait, c’est qu’il nous faut un leadership fort face à la crise climatique. C’était un message en faveur du bien commun. »

Prenant la parole à la fin de la marche, la militante Greta Thunberg avait alors critiqué sévèrement le gouvernement canadien, qui se présente justement en « leader » dans le domaine du climat. « Ça ne veut absolument rien dire, parce que ce sont des paroles vides de sens », avait-elle lancé à la foule. « Mais le changement arrive, que vous l’aimiez ou non », avait ajouté la jeune Suédoise.

Un an plus tard, le constat est « hyperdécevant », laisse tomber Léa Ilardo, qui faisait partie de l’organisation de cette imposante manifestation. « Çaa été une déception pour beaucoup d’entre nous. C’est incroyable de voir ce qui a pu être fait pour organiser ce mouvement et cette manifestation, mais après, rien ne se passe. Le message demeure au niveau des beaux discours. Et un an plus tard, quand on regarde les gestes qui ont été posés, on constate qu’il n’y en a aucun. Il n’y a aucune substance. »

Elle reconnaît que la pandémie est venue bouleverser profondément les priorités des gouvernements, mais elle rappelle aussi que Justin Trudeau (qui a d’ailleurs rencontré Greta Thunberg) avait pris des engagements ambitieux au moment de la marche. Le premier ministre avait alors promis que le Canada viserait la « carboneutralité » à l’horizon 2050, comme le recommande la science climatique. Il avait également annoncé la plantation, sur 10 ans, de deux milliards d’arbres. Des promesses répétées dans le discours du Trône, mais dont la mise en œuvre reste à venir. « Pour le moment, notre cible de réduction des émissions de gaz à effet de serre est toujours la même que celle du gouvernement Harper », déplore Mme Ilardo.

Entre-temps, et en pleine crise sanitaire, le gouvernement libéral a salué le début de la construction du pipeline Keystone XL, un projet qui « cadre avec le plan de lutte contre les changements climatiques du Canada ». Ottawa a aussi lancé le processus devant mener, en 2026, à un nouveau projet d’exploitation de deux milliards de barils de pétrole des sables bitumineux en Alberta. Et en juin, le fédéral a annoncé l’abolition des évaluations environnementales en vigueur jusqu’à présent pour tous les forages exploratoires réalisés en milieu marin, au large de Terre-Neuve. L’objectif étant d’accélérer la réalisation des projets pétroliers, le gouvernement a alors affirmé que la relance économique passe par un secteur pétrolier « fort, résilient et novateur ».

Ce genre de discours n’étonne pas Catherine Potvin, professeure au Département de biologie de l’Université McGill et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur l’atténuation des changements climatiques. Tout en qualifiant le Canada d’« État pétrolier », elle critique surtout l’absence de « vision » qui permettrait d’orienter les politiques nationales en faveur du respect des engagements climatiques.

« Les jeunes ont raison d’être inquiets de la situation. Il faudrait que les changements soient profondément structurels, mais on ne voit pas de réflexion sur les façons d’agir autrement. Il ne s’agit pas seulement de refaire des routes et d’ajouter des voitures électriques. Ce sont des actions positives, mais c’est loin d’être suffisant.Il faut une réflexion beaucoup plus profonde, qui ne soit pas soumise à la logique de la politique partisane », explique celle qui étudie cet enjeu planétaire depuis près de 40 ans.

Plan à venir

Titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal, Pierre-Olivier Pineau constate lui aussi l’absence de progrès au cours de la dernière année. « Aucun nouveau programme important ni aucune mesure significative n’ont été mis en place pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Les gouvernements ont eu à gérer depuis mars dernier la crise de la COVID-19, mais je ne crois pas que ce soit cette crise qui ait empêché des actions plus musclées de la part des gouvernements », souligne-t-il.

Bien que la crise sanitaire ait eu pour effet de réduire momentanément les émissions mondiales, une baisse réelle et durable nécessiterait des changements dans nos systèmes de transport, de production et nos bâtiments. « Ce sont ces systèmes qu’il faut changer, et aucune politique n’est à la hauteur des changements à effectuer », insiste M. Pineau.

Il écorche au passage le Plan pour une économie verte (PEV) qui doit être dévoilé cet automne par le gouvernement Legault, mais dont La Presse a déjà publié plusieurs éléments. Selon lui, ce plan ne s’attaque pas aux éléments clés d’une stratégie de diminution des émissions du Québec, soit réduire le nombre de véhicules à essence et à diesel, transformer progressivement les bâtiments résidentiels, commerciaux et institutionnels en des bâtiments « zéro émission », décarboniser le secteur industriel et valoriser toutes les émissions de méthane des secteurs agricole et des déchets.

« Il n’y a donc aucune chance qu’il soit suffisant pour nous mettre sur la bonne trajectoire », soit celle d’une réduction des émissions de gaz à effet de serre de 37,5 % d’ici 2030, par rapport à 1990. Pour le moment, le recul atteint 8,7 % selon les plus récentes données disponibles, soit celles de 2017. Au mieux, ajoute M. Pineau, le plan caquiste « fait la promotion indirecte de meilleures pratiques : par exemple un soutien aux véhicules électriques et au transport en commun. Mais rien ne garantit que ce soutien va réduire le nombre de véhicules à essence sur les routes ».

Il serait pourtant possible, même à l’échelle canadienne, d’atteindre la « carboneutralité » en 2050, assure-t-il. « Ce n’est même pas un si grand défi technique, dans la mesure où nous acceptons les changements. Les solutions sont connues. Les obstacles se trouvent dans les multiples couches d’inertie auxquelles nous faisons face : habitudes individuelles, systèmes économiques déjà établis, réglementation désuète, fiscalité dépassée, institutions frileuses et politiciens obsédés par les échéances électorales immédiates. »

L’ampleur des défis est énorme, alors qu’on manque clairement de leadership pour agir. On risque de perdre notre droit à un avenir viable.

 

Professeure à l’école de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke, Annie Chaloux estime par ailleurs que la crise actuelle et la nécessaire relance qui suivra constituent une occasion à ne pas manquer. « Les gouvernements devront investir des milliards de dollars dans les plans de relance. C’est le bon moment pour faire les changements qui s’imposent. Il y a un momentum unique pour changer les choses comme nous n’en reverrons plus pour les 10 ou 15 prochaines années. »

C’est d’ailleurs au cours de ces 10 à 15 prochaines années que se jouera l’avenir climatique, viable ou non, de la planète. Une urgence qui suscite une réelle angoisse chez plusieurs jeunes, souligne Léa Ilardo, qui a elle-même 22 ans. Un point de vue partagé par Catherine Gauthier. « Il y a de quoi être inquiet pour les années à venir, et cette angoisse est partagée par plusieurs personnes, et non pas seulement par des jeunes. L’ampleur des défis est énorme, alors qu’on manque clairement de leadership pour agir. On risque de perdre notre droit à un avenir viable. »

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