Le Saguenay mal outillé en cas de déversement d'hydrocarbures

Le nombre de passages de navires sur le Saguenay devrait passer de 450 à près de 1300 par année d’ici 2030.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir Le nombre de passages de navires sur le Saguenay devrait passer de 450 à près de 1300 par année d’ici 2030.

Alors que le trafic maritime industriel est appelé à augmenter significativement sur le Saguenay au cours de la prochaine décennie, il n’existe aucune capacité d’intervention dans la région en cas de déversement d’hydrocarbures, a constaté Le Devoir. Il faudrait donc compter plusieurs heures avant de pouvoir tenter une opération pour contenir la pollution, qui risquerait de s’étendre rapidement dans le parc marin du Saguenay–Saint-Laurent, avec des effets potentiellement très néfastes sur l’écosystème.

Selon les calculs des experts du gouvernement fédéral, le nombre de passages de navires commerciaux dans le Saguenay devrait être multiplié pratiquement par trois d’ici dix ans, en raison de l’accroissement prévu de l’achalandage aux infrastructures portuaires existantes, mais aussi des projets GNL Québec et Arianne Phosphate. Cet enjeu sera d’ailleurs abordé dans le cadre de l’examen du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) du projet de terminal de gaz naturel liquéfié, qui débute lundi.

Concrètement, le nombre de passages passerait ainsi de 450 à près de 1300 par année. C’est donc dire que le trafic devrait être beaucoup plus intense dans le fjord, une voie navigable d’une centaine de kilomètres de longueur et d’une largeur variant de 1 à 3 kilomètres, bordée de falaises escarpées et soumise plusieurs mois par année à une forte présence de glace.

Selon les informations recueillies par Le Devoir, il n’existe toutefois pas d’équipe ni d’équipement d’intervention dans la région, afin de contenir un déversement d’hydrocarbures qui surviendrait dans le fjord du Saguenay, et notamment dans le parc marin du Saguenay–Saint-Laurent.

« Parcs Canada ne possède pas d’équipements d’intervention en cas de déversement », a précisé le service des communications du parc marin, en ajoutant que « Parcs Canada occuperait un rôle de soutien dans ce genre d’intervention et mettrait à disposition les ressources nécessaires pour appuyer les équipes d’intervention ».

Du côté de Pêches et Océans Canada, on souligne que la Garde côtière canadienne devrait être avisée « sans délai ». Le ministère ajoute que tout armateur qui navigue sur le Saguenay et sur le Saint-Laurent doit également conclure une entente avec la Société d’intervention de l’Est du Canada (SIMEC), un organisme qui est accrédité par le gouvernement fédéral pour fournir à l’industrie maritime la capacité d’intervenir en cas de déversement.

Le directeur de la région du Québec pour la SIMEC, Vincent Martin, confirme que l’organisme interviendrait s’il en recevait la demande. Les équipements nécessaires pour réaliser une telle opération proviendraient cependant de Québec. Combien de temps serait nécessaire pour commencer l’intervention ? « Selon un scénario qui impliquerait une intervention au parc marin du Saguenay, la période nécessaire pour mobiliser les transporteurs et déplacer les équipements du centre d’intervention de Québec vers le site de mise à l’eau de Baie-Sainte-Catherine serait d’environ cinq heures », précise M. Martin.

« Les équipements maintenus au centre d’intervention de Québec sont tous sur des remorques spéciales, prêtes à partir. Aussitôt activés par la partie responsable, nous mobilisons les transporteurs pour assurer un transport rapide vers les sites de mise à l’eau », ajoute-t-il.


 

De 12 à 24 heures

Membre du comité de coordination du parc marin du Saguenay–Saint-Laurent depuis plus de 20 ans et spécialiste en écotoxicologie marine, Émilien Pelletier remet en question les délais évoqués par la SIMEC. « En cas d’accident important sur le Saguenay, la première ligne d’intervention viendrait de Québec par la route et par la mer, ce qui signifie probablement un délai raisonnable de 12 à 24 heures. » Certes, de l’équipement pourrait possiblement être mis à l’eau sur le Saguenay dans un délai plus court, mais lancer une intervention demanderait très certainement plus de temps. « Être sur le site et commencer à évaluer la situation pourrait prendre de 5 à 6 heures, mais pour intervenir avec des équipements et du personnel pour contenir une nappe et ramasser des hydrocarbures, je maintiens l’idée qu’il faudrait de 12 à 24 heures. »

Pendant ce temps, un déversement qui impliquerait par exemple du fioul utilisé comme carburant pour les navires pourrait se disperser rapidement dans le Saguenay, précise Émilien Pelletier. « Du pétrole déversé sur le Saguenay va rapidement descendre vers Tadoussac, à vue de nez en moins de 12 heures. J’ai souvent travaillé sur le Saguenay. Les courants descendants sont toujours forts à cause du débit de la rivière Saguenay, qui est de l’ordre de 1200 à 1500 m3 par seconde. »

M. Pelletier doute aussi de la capacité d’intervenir, en raison des conditions maritimes dans le secteur. « D’après ce que j’ai vu ailleurs, il me semble qu’il sera très difficile d’intervenir avec des bateaux et des équipements sur un déversement dans le Saguenay, et surtout à l’embouchure. À marée basse, le courant sortant est de 13 à 15 km/h, en plus des mélanges violents avec les eaux profondes qui remontent. C’est une zone de navigation dangereuse bien connue des gens qui naviguent dans cette région. »

Les projets en développement sur le Saguenay abordent les enjeux liés à un déversement d’hydrocarbures dans leurs études d’impacts. C’est le cas du projet de terminal maritime lié au projet minier Arianne Phosphate, mais aussi de GNL Québec, qui évoque les risques liés à un déversement de carburant. L’étude souligne que « les risques d’accident ayant des conséquences environnementales majeures sont jugés possibles, mais très faiblement probables ».

Conséquences redoutées

Même s’il juge lui aussi que les risques sont faibles, en raison notamment de la présence de pilotes canadiens à bord des navires sur le Saguenay, Émilien Pelletier estime que cette question est néanmoins importante. Il précise qu’un méthanier peut transporter de 15 000 à 20 000 tonnes de fioul en guise de carburant. Et si le type de fioul peut avoir une incidence sur les effets d’un déversement, tout incident majeur aurait de graves conséquences.

« Un accident majeur d’un gros méthanier transocéanique pourrait effectivement impliquer un déversement d’une grande quantité d’hydrocarbures. Ce serait assez comparable à ce qui vient de se produire à l’île Maurice. C’est impensable. Ce serait la destruction du parc marin et des bélugas », souligne Émilien Pelletier. « Bref, je suis très pessimiste par rapport aux conséquences d’un possible accident pétrolier sur le Saguenay. »

Transports Canada précise par ailleurs que le gaz naturel liquéfié « ne correspond pas à la définition d’un hydrocarbure ». Cela signifie que « les opérations de transbordement » de gaz naturel liquéfié (qui s’évapore s’il est déversé, selon le promoteur) ne seraient pas soumises « aux exigences réglementaires en matière de prévention et d’intervention en cas de déversements d’hydrocarbures en milieu marin ».

Dans un avis produit par la Direction de la santé publique du Saguenay–Lac-Saint-Jean et publié au début de 2020, on soulignait que les promoteurs de GNL Québec devraient porter une « attention particulière » à l’incident qui a impliqué le navire remorqueur Nathan E. Stewart, survenu en octobre 2016 le long des côtes de la Colombie-Britannique. Le déversement de 110 000 litres de diesel avait alors eu des impacts environnementaux majeurs. « La survenue d’un incident comparable dans le Saguenay est tout à fait vraisemblable », précisait l’avis. GNL Québec prévoit l’utilisation de navires remorqueurs pour accompagner les navires méthaniers de plus de 300 mètres de longueur qui navigueraient sur le Saguenay.

Quelles sont les mesures prévues par GNL Québec en cas d’incident impliquant un méthanier sur le Saguenay ? L’entreprise a refusé de répondre en évoquant le début, lundi, des travaux du BAPE. Les enjeux liés au transport maritime seront en effet abordés mardi et mercredi.

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7 commentaires
  • André Chevalier - Abonné 21 septembre 2020 05 h 01

    Pourquoi les méthaniers ne se serviraient-ils pas du méthane comme carburant?

    Le méthane, parce qu'il est volatil et plus léger que l'air, monterait rapidement en altitude en cas de déversement.

    • Clément Fontaine - Abonné 21 septembre 2020 10 h 23

      Le méthane déversé en cas d'accident serait effectivement évaporé dans l'air mais les conséquences en matière d'émissions de CO2 et de production de GES à long terme seraient alors bien pire qu'avec le mazout.

      Les environnementalists dénoncent déjà le fait que les puits d'extraction du gaz non conventionnel destinés à alimenter l'usine de liquéfaction de GNL Québec émettraient des fuites de méthane qui annihileraient tous les avantages écologiques résultant de sa liquéfactien au moyen de l'hydro-électricité è des fins d'exportation.

    • Daniel Grant - Abonné 21 septembre 2020 12 h 07

      Parce qu’au Québec on a la plus belle eau potable au monde, mais on chit dedans comme dirait mon fournisseur d’adoucisseur d’eau…
      alors ce n’est pas quelques gallons de diésel qui nous énervent, tsé veu dille!!!
      Après tout on est dans un état pétrolier icit,

      On a pas peur de ça nous des déversements de pétrole,
      bof on a juste à bloquer les trous dans les pipelines et on continue à polluer et ce sont ceux qui vivent autour qui payeront les dégâts.

      Quand les caméras sont braquées sur les réparations on fait croire au monde qu’on travaille très fort pour nettoyer les dégâts;
      (pantoute ce sont ceux qui sont pris avec leur puanteur et les payeurs de taxes qui vont nettoyer, payer et vivre avec les dégâts, les pétroleux et les pollueurs eux on les laisse tranquille avec une petite amende symbolique).

      Ça va être le même scénario avec un méthanier, ils vont faire un gros spectacle avec les réparations du bateau mais RadioCanada RDI va nous dire qu’ils travaillent très fort pour nettoyer les berges et que le prix du baril est à bla bla, au diable le prix des kWh et tant qu’à y être inclure une petite bombe puante à propos des VE en passant pour détourner l’attention.

      Ah oui il faudra trouver une façon de faire passer les manifestants qui vont montrer leur dégoût pour des activistes et même des terroristes pour pouvoir leur taper dessus s’il faut.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 21 septembre 2020 11 h 23

    En cas de déversement dans le fleuve, ou ailleurs,.le gouvernement de la CAQ vole au ras des pâquerettes!

    La nouvelle vient de tomber! Quoi faire, pendant que les eaux froides et rapides prennent le large avec une partie de son chargement! Il est déconcertant de voir comment les autorités du Québec et du Dominion vont tenter de « colmater » le navire. Ça tourne en rond, comme on a dénoncé l'organigramme pour les soins de santé! C'est comme ça qu'il faut songer à demeurer loin des sites dangereux! il serait préférable d'envisager un tramsport aéroporté de matériel avec le personnel qualifié pour le mettre rapidement en branle! Bref, tout est spéciulation, loin de la réalité qui risque de faire un effet boomerang sur les élu(e)s des deux gouvernements!

  • Gilbert Talbot - Abonné 21 septembre 2020 12 h 27

    Le Saguenay n'est pas un océan.

    Ces risques de déversement et leurs conséquences néfastes sur l'environnement du Saguenay et du fleuve, me semblent assez important pour justifier que le BAPE recommande que l'usine soit installée sur un site en bord de mer, plutôt que sur une baie fermée, d'une rivière plutôt étroite pour qu'y naviguent des énormes méthaniers océaniques.

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 21 septembre 2020 12 h 45

    Pourquoi dire..

    et écrire:: " Le Saugenay ...est appelé à...? Comme si c'était une fatalité et/ou une finalité acceptée d'emblée! !?

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 21 septembre 2020 14 h 56

    Je suis...

    fort surprise de voir qu'il n'y a qu'un commentaire ...il est 14:55 lorsque j.écris celui-ci.
    J'en ai pourtant envoyé un ce matin... Bizarre.
    Le début des "travaux" du BAPE qui débutent aujourd'hui...en seraient la cause .?
    Quand on sait qu'un ancien lobbyiste des firmes pétrolières canadiennes est présentement à la présidence du BAPE.
    Quelle crédbilité doit-on accorder à cette "parade" ... qui se fait presque'à huis clos.