Un «désastre environnemental» à Kanesatake

Québec s’apprête à révoquer le permis d’un site de recyclage de Kanesatake qui contrevient à plusieurs articles de la Loi sur l’environnement, et ce, depuis des années. Mais bien qu’il soit conscient des nombreux manquements sur son site, décrit par plusieurs comme un « désastre environnemental », le propriétaire conteste cette décision, affirmant qu’il va tout remettre en ordre et qu’il est en territoire mohawk.

« Si le ministère de l’Environnement me retire le permis, je ne suis pas tenu de fermer, je ne suis pas en sol québécois, mais en territoire mohawk et j’ai un permis du conseil mohawk de Kanesatake », affirme Robert Gabriel, copropriétaire avec son frère Gary Gabriel de l’entreprise G & R Recyclage à Kanesatake en entrevue au Devoir.

Il soutient toutefois qu’il entend se conformer aux exigences environnementales de Québec et affirme qu’il y travaille depuis plusieurs mois déjà. « J’ai des problèmes qu’il faut que je règle [pour me conformer aux exigences ministérielles] et je travaille là-dessus. Je ne peux pas arrêter juste parce qu’ils nous retirent le permis. »

Les problèmes sont nombreux au site G & R Recyclage et ne datent pas d’hier. Au départ, l’entreprise était située en plein cœur de la communauté, sur le rang du milieu, à Kanesatake. Mais à la suite de nombreuses plaintes de résidents, l’entreprise a déménagé, avec la bénédiction du conseil de bande de Kanesatake dans un territoire plus reculé, en pleines terres agricoles, à la frontière des villes d’Oka et de Saint-Placide.

En 2015, l’entreprise des deux frères mohawks a reçu son permis du ministère de l’Environnement pour exploiter un centre de tri de matériaux de construction et de démolition. Or, dès l’année suivante, le ministère constatait que G & R entreposait du matériel à l’extérieur de l’aire autorisée, qu’elle acceptait des résidus fins non autorisés et qu’il n’y avait aucun système de traitement des eaux pour éviter le rejet de lixiviat dans l’environnement.

Malgré les amendes et les nombreux avis de non-conformité, l’entreprise n’a cessé de prendre de l’ampleur. Et ce, malgré les nombreuses plaintes des citoyens et des maires des municipalités voisines. « Les citoyens trouvent ça aberrant qu’on ait laissé ça aller pendant des années, déplore le maire de Saint-Placide, Richard Labonté. Ils vivent avec les odeurs nauséabondes et voient l’eau qui contamine le lac des Deux Montagnes. C’est un véritable désastre environnemental. »

Aujourd’hui, le site contient près de 15 fois plus de détritus que ce qui est permis et empiète sur le mont Bleu, que les citoyens ont rebaptisé « le mont Brun ».

Les citoyens trouvent ça aberrant qu’on ait laissé ça aller pendant des années. Ils vivent avec les odeurs nauséabondes et voient l’eau qui contamine le lac des Deux Montagnes.

 

Dans son rapport datant de mars 2020, le ministère indique que le volume de matière résiduelle sur le site est de plus de 400 219 mètres cubes, alors que la limite autorisée est de 27 800 mètres cubes.

Le rapport notait également une « résurgence d’eau noirâtre à l’odeur intense qui s’écoule dans l’environnement », résurgence qui « rejette bien au-delà de la concentration naturelle des contaminants associés entre autres aux sulfures, à l’azote ammoniacal et à la bactériologie, ce qui peut nuire à l’être humain ».

Avis de révocation

Le 28 août 2020, le ministère de l’Environnement a envoyé un préavis, indiquant à l’entreprise G & R son intention de révoquer l’autorisation ministérielle. « Divers manquements sont toujours constatés sur place, dans le cadre des inspections réalisées au cours des derniers mois, forçant ainsi le ministre à utiliser ce recours », peut-on lire dans le communiqué de presse diffusé par le ministère.

Or, le propriétaire, Robert Gabriel, a envoyé une réponse demandant du temps pour régler les problèmes. « Ils peuvent choisir de faire partie de la solution ou non, affirme M. Gabriel, qui déplore que le ministère ne prenne pas en considération les aménagements qu’il a faits depuis plus d’un an pour se conformer à la législation. J’ai des problèmes sur mon terrain, nous travaillons dessus pour essayer de les régler. Et nous retirer le permis ne va rien régler, ça ne va pas faire disparaître le problème. »

Au ministère, on affirme que « les commentaires de G & R sont actuellement en analyse par le ministère et seront pris en compte ». Au terme de cette analyse, « le ministère déterminera les suites à apporter, qui pourrait mener à l’étape légale suivante, soit la révocation de l’autorisation délivrée à l’entreprise en juin 2015 », a répondu par courriel Frédéric Fournier à la direction des communications du ministère de l’Environnement.

« Advenant la révocation, G & R ne pourra plus exploiter son centre de tri puisque l’entreprise ne détiendra plus l’autorisation pour effectuer ses activités, ajoute le porte-parole. Le ministère évaluera toutes les options disponibles pour faire respecter la Loi et travaille en étroite collaboration avec le Conseil de bande de Kanesatake ainsi qu’avec les représentants du gouvernement fédéral. »

Malaise dans la communauté

Au Conseil mohawk de Kanesatake, le grand chef Simon parle lui aussi d’un « véritable désastre environnemental », mais il refuse de révoquer le permis que le conseil de bande a accordé à G & R tant qu’il n’aura pas vu toutes les preuves et, surtout, les plans de décontamination.

« Je veux une réunion avec le fédéral et le provincial, je veux voir les analyses et le plan de décontamination, parce qu’imaginez ce qui va se passer si on révoque le permis et que G & R dit : “OK, c’est fini, on s’en va”. Qui va payer pour ça ? Si l’entreprise ferme, elle n’aura pas l’argent que ça va prendre pour décontaminer tout ça. Et on va se retrouver avec cette pile qui a été “dompée” sur le site pendant encore 10 ou 15 ans. »

Dans la ville voisine d’Oka, le maire Pascal Quevillon craint lui aussi que le site ne soit abandonné. « Ça fait des années qu’on dit au ministère qu’il va se retrouver avec un site orphelin. C’est le gouvernement fédéral qui va devoir décontaminer avec l’argent des citoyens pendant qu’eux vont avoir empoché des bénéfices pendant des années. »

On a zéro ressource pour faire appliquer les lois environnementales. C’est pour ça qu’on avait demandé au gouvernement du Québec de surveiller ça. 

En entrevue au Devoir, Robert Gabriel affirme qu’il travaille en priorité sur le problème de traitement des eaux. En mars dernier, le ministère confirmait que « des travaux de captage d’une résurgence étaient en cours ». M. Gabriel a également donné l’assurance au grand chef Simon qu’il allait faire les travaux nécessaires pour remettre le site en état.

En attendant, le grand chef constate qu’il y a un « problème social », un « malaise dans la communauté » et des plaintes de citoyens. Il affirme toutefois ne pas avoir les ressources pour faire face à ce problème. « On a zéro ressource pour faire appliquer les lois environnementales. C’est pour ça qu’on avait demandé au gouvernement du Québec de surveiller ça. »

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15 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 15 septembre 2020 03 h 51

    Autochtones pollueurs

    Comme quoi les pollueurs peuvent bien être autochtones. Encore un mauvais exemple dans ce territoire.

    • Hélène Paulette - Abonnée 15 septembre 2020 16 h 26

      Un territoire qui, je vous ferez remarquer, manque cruellement de ressources...

  • Yvon Pesant - Abonné 15 septembre 2020 05 h 42

    La Terre mère...

    ...en prend pour son rhume.

    Mais qu'est donc devenue la sagesse autochtone qui voudrait qu'on prenne un peu beaucoup mieux soin de cette dernière en territoire mohawk. Qu'attend le conseil de bande pour retirer leur permis "local" aux frères Gabriel.

    Ça aiderait grandement les autorités gouvernementales québécoises à intervenir de la bonne manière, tel que demandé par le grand chef Simon, sans se faire traiter de racistes par les frères Gary et Robert Gabriel, comme il est malheureusement trop souvent d'usage dans ce genre de dossier conflictuel.

    C'est d'un désastre environnemental pour tout le monde qui en souffre y compris, au premier chef, les gens de la communauté dont il s'agit ici. La Terre mère n'a pas besoin de ça.

    • Pierre Rousseau - Abonné 15 septembre 2020 08 h 02

      Les conseils de bande sont inféodés au gouvernement fédéral qui les finance en vertu de la loi sur les Indiens et n'ont que très peu de capacité en matière de respect des lois sur l'environnement. Le chef Simon l'explique en disant se fier sur le gouvernement québécois pour faire respecter la loi provinciale. Kanesatake est loin d'être en autonomie gouvernementale et subit tous les impacts du colonialisme.

      Cette communauté mohawk vit ses propres problèmes et cette affaire montre qu'elle peut aussi être le miroir de la société dominante car au Québec on a vu beaucoup de cas de violations des lois sur l'environnement. On sait par ailleurs que les nations autochtones qui sont en autonomie gouvernementale sur leurs territoires sont beaucoup plus vigilantes et en prennent bien soin, certaines avec des projets pour lesquels elles sont fières. Toutefois, toute société, autochtone ou pas, compte ses propres marginaux et des gens qui défient les lois, y compris celles de leurs nations.

      Dans le cas présent, le ministère de l'environnement gagnerait en travaillant en étroite collaboration avec la communauté, le conseil de bande et le chef Simon pour justement éviter d'agir encore une fois en gouvernement colonialiste.

    • Hélène Paulette - Abonnée 15 septembre 2020 16 h 32

      Merci de votre réplique monsieur Rousseau. J'espère qu'elle sera lue abondamment. Le manque de connaissance sur le régime qu'Ottawa impose aux autochtones pour les contrôler est malheureusement à l'origine de nombreux préjugés...

    • Yvon Pesant - Abonné 15 septembre 2020 19 h 04

      À qui le dites-vous, monsieur Rouseau!

      J'ai pour mémoire le site des Enfouissements sanitaires de l'Est, dans Sainte-Julie, à sa limite municipale avec Saint-Amable, en Montérégie. Un site où on recevait toutes sortes de matières solides et liquides non conformes au permis d'exploitation empilées à la hauteur des arbres qui l'entouraient et qui était géré par des bons Blancs, avec un B majuscule. Un site qui qui puait les cadavres en décomposition et pissait un jus orange infect et malodorant dans les trous des sablières voisines pleines d'eau avec des poissons ensemencés là qui nageaient sur le dos alors que ses exploitants encaissaient un cash fou... tandis que le gouvernement de l'époque tardait à mettre ses culottes pour le fermer définitivement.

      Allez savoir pourquoi??? Peut-être parce que ces bons Blancs avaient leurs lettres de noblesse auprès de certaines autorités en place? Mais de quelle noblesse parlons-nous au juste?

  • Raymond Chalifoux - Abonné 15 septembre 2020 07 h 05

    Et moi qui croyait que...

    ... les peuples autochtones étaient champions du respect de la terre, des cours d'eau, de la faune, bref de l'environnement...

    By the way comme on dit, comme ils ne sont pas au Québec, juste de même, est-ce qu'ils portent le masque dans ce pays-là?

    Ils devraient peut-être ouvrir un bar à karaoké, à kanésataké?

  • Jocelyn Leclerc - Abonné 15 septembre 2020 07 h 17

    La sagesse ancestrale

    Voilà qui fait très mal à la réputation des premières nations d'avoir hérité d'une sagesse ancestrale marquée par le respect de la Terre-merre.

  • Jean Lacoursière - Abonné 15 septembre 2020 08 h 48

    Décadence

    Que ce soit sur une réserve amérindienne importe peu, on a vu ce genre de laxisme ailleurs de la part de l'État en matière d'environnement.

    Voilà un signe de décadence d'une société. Cinq ans avant de montrer les dents. Cinq ans... .