Trafic maritime sur le Saguenay: des chercheurs réclament un moratoire

Le bruit élevé des cargos empêche les bélugas de communiquer avec leurs congénères.
Photo: Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins Le bruit élevé des cargos empêche les bélugas de communiquer avec leurs congénères.

Les bélugas seraient 10 fois plus nombreux à fréquenter le Saguenay qu’on le croyait jusqu’à présent, révèlent les premiers résultats d’une étude scientifique financée par le gouvernement du Québec. Les chercheurs qui pilotent cette analyse demandent donc un moratoire sur les projets qui augmenteront le trafic maritime industriel, et donc la pollution sonore, un des principaux obstacles à la survie de l’espèce.

Jusqu’à présent, les études d’impacts des projets industriels qui doivent provoquer une hausse du trafic indiquaient qu’à peine 5 % des bélugas du Saint-Laurent fréquentent le fjord du Saguenay chaque année. Dans son étude, GNL Québec avait justement inscrit ce chiffre, en ajoutant qu’il s’agissait donc d’une « faible proportion » de la population.

Or, une équipe de chercheurs de l’Université du Québec en Outaouais (UQO) et du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM) a découvert que cette espèce en voie de disparition est en fait très attachée à cet habitat. Selon les premiers résultats d’une étude de cinq ans financée par Québec, au moins 50 % des bélugas, dont 67 % des femelles, fréquentent le fjord du Saguenay.

En clair, un nombre très élevé d’individus de cette espèce en voie de disparition utilise cette zone, considérée comme un « refuge acoustique » qui fait partie de « l’habitat essentiel » protégé par la législation fédérale, explique Robert Michaud, directeur scientifique du GREMM. L’augmentation du trafic maritime prévue au cours des prochaines années avec les projets GNL Québec et Arianne Phosphate (déjà approuvé par Québec et Ottawa) risque donc de les exposer à une pollution sonore de plus en plus intense.

L’impact du bruit

Il faut savoir que cette pollution est considérée comme un des trois principaux obstacles au rétablissement de la population du béluga. Puisque ces animaux font « un usage intensif des sons » pour accomplir leurs fonctions vitales d’alimentation, de communication et d’évitement des « dangers », l’augmentation du bruit dans leur habitat peut avoir des répercussions négatives importantes, soulignait déjà un avis scientifique fédéral publié en 2018. L’importance de l’environnement acoustique de ce mammifère marin est telle, selon cet avis, que le bruit chronique est considéré comme une « dégradation de l’habitat ».

 
 

Les scientifiques soulignaient d’ailleurs que le Programme de rétablissement du béluga, élaboré par le gouvernement du Canada en vertu de la Loi sur les espèces en péril, prévoit des mesures afin de réduire le bruit dans l’habitat. Dans ce contexte, les projets Énergie Saguenay et Arianne Phosphate « ne contribueront pas à l’atteinte de cet objectif. À l’inverse, l’insonification plus fréquente d’un secteur actuellement peu insonifié (le Saguenay) et l’augmentation de 10 % du trafic dans l’estuaire maritime iront à l’encontre des objectifs de rétablissement et des mesures récemment proposées pour minimiser les effets du stresseur bruit », expliquaient-ils dans la conclusion de leur analyse.

À eux seuls, Énergie Saguenay et Arianne Phosphate tripleraient le trafic maritime actuel dans le Saguenay, pour le faire passer de 450 à près de 1300 transits par an, selon les données de Pêches et Océans Canada.

Moratoire exigé

« Nos résultats remettent en question la validité des études d’impact acoustique réalisées à ce jour pour le béluga », souligne Clément Chion, directeur du Laboratoire interdisciplinaire de simulation socio-écologique de l’UQO, qui dirige l’étude financée par Québec.

Ces découvertes, qui s’inscrivent dans un processus de recherche qui sera terminé en 2023, militent donc en faveur d’un « moratoire » sur l’approbation de tout nouveau projet qui augmenterait le trafic maritime commercial sur le Saguenay. « On ne doit pas précipiter des décisions qui pourraient avoir des effets écologiques dommageables et irréversibles », insiste M. Chion.

La préservation des différentes « unités de conservation » est importante, précise M. Michaud, en soulignant que le fjord du Saguenay fait partie de ces habitats importants pour l’espèce. Dans ce contexte, il faut s’assurer d’avoir « toutes les données » nécessaires avant d’autoriser de nouveaux projets industriels, ajoute celui qui étudie les bélugas depuis plus de 30 ans. Selon lui, il faut aussi évaluer « dans une perspective globale » les impacts des différents développements portuaires prévus sur le Saguenay et sur le Saint-Laurent, en incluant notamment le projet de port pour la minière Arianne Phosphate et celui d’Énergie Saguenay.

La population de bélugas du Saint-Laurent est aujourd’hui estimée à 880 individus et elle poursuit son déclin. Plusieurs individus sont retrouvés morts chaque année, dont un nombre élevé de femelles depuis déjà quelques années. Jusqu’à présent, en 2020, 11 bélugas ont été retrouvés morts dans le Saint-Laurent, indiquent des données transmises par le GREMM. De ce nombre, on comptait six femelles.

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