Bienvenue à Terre de la réunion

Le potager collectif, plus modeste que ce qui avait été envisagé au départ, se fait sur une base volontaire. Tout comme l’entretien des ruches et la récolte du miel. Sur la photo, la résidente Ginette Benoit.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le potager collectif, plus modeste que ce qui avait été envisagé au départ, se fait sur une base volontaire. Tout comme l’entretien des ruches et la récolte du miel. Sur la photo, la résidente Ginette Benoit.

En pleine forêt, le long d’un rang, un chemin de gravier grimpe en pente douce vers le rêve d’une douzaine de familles devenu réalité. Cette petite communauté s’est créée dans l’espoir de vivre en harmonie entre humains — et avec la nature — dans une érablière située au sommet d’une montagne.

Nous arrivons dans un « écovillage » appelé Terre de la réunion, à Sainte-Lucie-des-Laurentides. Le nom, un peu ésotérique, évoque les communes des années 1970 ou les sectes qui ont jadis essaimé dans la région. Les membres du projet ont toutefois les deux pieds sur terre. Ces idéalistes pragmatiques, comme on pourrait les nommer, n’ont pas grand-chose en commun avec les hippies d’il y a 50 ans, sauf peut-être ce besoin de fraternité qui les incite à imaginer leur propre vie, un peu en marge de la société individualiste.

Ils nous reçoivent sur leur montagne devenue un des plus récents écovillages du Québec — un mouvement de retour à la terre qui suscite un intérêt croissant depuis le début de la pandémie. Une quarantaine de ces « écocommunautés » ont été recensées en 2019 au Québec, la plus célèbre étant la Cité écologique de Ham-Nord, établie il y a 36 ans.

« Notre vision est simple : on veut expérimenter le vivre ensemble en harmonie avec la nature », dit Julie Girard, une designer de 39 ans qui a dessiné la plupart des maisons de Terre de la réunion, y compris la sienne.

Les magnifiques maisons, construites avec des matériaux naturels, pourraient figurer dans un magazine spécialisé en habitation. Elles sont toutes établies sur le versant sud-ouest de la montagne. Les larges fenêtres offrent une vue époustouflante, à travers les érables, sur le petit lac Gravel, les collines et le village de Val-David, au loin. Dehors, ça sent bon. Les oiseaux chantent. Les feuilles d’érable bruissent au rythme du vent.

« On a fondé un écovillage pour deux raisons principales : pour la solidarité avec nos voisins et pour vivre selon nos valeurs écologiques », explique Simon Leclerc, 51 ans, cofondateur du projet.

« On n’est pas une commune », insiste-t-il. L’amour libre n’est pas du tout au menu des préoccupations des 17 membres du projet, qui sont âgés entre huit ans (seul enfant au village pour le moment) et l’âge de la retraite.

L’harmonie d’abord

Chaque famille vit dans sa propre maison. Les résidents ont fondé un syndicat de copropriété. Le principe est le même que pour un immeuble de condos : chacun possède son terrain, sa maison et une quote-part des espaces communs, qui sont entretenus à l’aide d’un fonds de prévoyance nécessitant un paiement mensuel.

Les grandes décisions se prennent par consensus, et parfois par consensus moins une personne, selon le contexte. Par exemple, votre voisin n’a pas le droit d’offrir sa maison sur Airbnb pendant ses vacances sans l’accord des autres membres du village.

« Notre but est d’être en harmonie avec nos voisins. Si je veux couper un arbre sur mon terrain, je dois me demander si mes voisins seront déçus parce qu’ils n’auront plus d’ombre », explique Julie Girard.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir De gauche à droite, Simon Leclerc et Serge Bolduc, cofondateurs de l’écovillage, ainsi que Julie Girard et Laurent Comeau, des résidents de Terre de la réunion.

Les gens qui vivent ici sont des retraités ou des professionnels adeptes du télétravail, ou qui se rendent au boulot ailleurs dans la région. André Mailloux et Linda Hains, des profs d’éducation physique à la retraite, viennent d’emménager à Terre de la réunion. Le couple habitait une banlieue anonyme de la couronne nord de Montréal. Chaque famille faisait ses petites affaires, de chaque côté de sa clôture, en se parlant le moins possible.

« Ce qui m’a attiré ici, c’est l’aspect humanitaire, la confiance, le partage. On peut choisir nos voisins, c’est merveilleux ! » dit Linda Hains.

Ne pas avoir raison

Les huit familles du projet (il y en aura 12 à terme) partagent les équipements d’entretien : tracteur, remorque, scie à chaîne, fendeuse à bois, outils, brouette. Il n’y a pas de gazon dans le village, donc pas de tondeuse à gazon. Moins de bruit. Pas d’arrosage inutile. Ni herbicide ni pesticide.

Étant donné que deux des ménages sont sensibles aux ondes électromagnétiques, l’usage du wifi est limité aux besoins essentiels dans tout l’écovillage. Les ordinateurs et tablettes sont branchés au Web par câble. Le quartier a accès à Internet haute vitesse par fibre optique, et non par satellite. Les compteurs intelligents d’Hydro-Québec sont de deuxième génération et n’émettent pas d’ondes.

Les membres du projet se côtoient dans des activités collectives : corvées d’entretien, repas communautaires, réunions pour prendre les décisions.

Cette quête d’harmonie nécessite beaucoup de dialogue, de maturité, de réflexion et de travail sur soi, explique Serge Bolduc, cofondateur du projet. « On a déjà eu quelqu’un qui voulait toujours avoir raison. Ça ne pouvait pas marcher. On a beau être convaincu d’avoir les meilleures idées, il faut accepter de ne pas avoir raison. »

Le groupe a dû renoncer à de grands idéaux au nom de l’intérêt collectif. La communauté a abandonné l’idée d’aménager des toits verts, peu adaptés à la géographie des lieux. Il n’est plus question d’avoir des toilettes à compostage, sans eau courante, qui auraient rebuté les visiteurs (et sans doute quelques résidents).

On n’aspire plus à l’autonomie alimentaire, du moins pour le moment, compte tenu des intérêts de chacun. Le potager collectif, plus modeste que ce qui avait été envisagé au début, se fait sur une base volontaire. Tout comme l’entretien des ruches et la récolte du miel.

« Une affaire de cœur »

Le rêve de Simon Leclerc et de Serge Bolduc, tous deux dans la cinquantaine, a pris forme il y a une dizaine d’années. Simon revenait d’un voyage en Australie. Il en avait assez de vivre à Montréal. Serge était allé au Tibet. Les deux amis avaient besoin d’un projet qui donnerait du sens à leur vie.

De fil en aiguille, ils ont décidé de fonder un écovillage. Ils ont eu un coup de cœur pour la montagne à Sainte-Lucie. Ils n’avaient que 15 000 $ en poche, mais ont réussi à amasser plus de 300 000 $ dans leur réseau de connaissances pour acheter l’érablière, aménager le chemin privé d’un kilomètre donnant accès à la montagne, relier le futur quartier au réseau d’Hydro-Québec et jeter les bases de la construction d’un futur pavillon commun.

L’aménagement de la première maison a commencé en 2013. Un comité d’accueil se charge de choisir les nouveaux membres. « C’est comme pour un couple : c’est une affaire de cœur. Chacun doit se choisir mutuellement », dit Laurent Comeau, 75 ans, responsable de l’accueil.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir « C’est ce que j’aime ici. Le silence. Il faut respecter le silence », estime Julie Girard, assise sur le quai du lac Gravel, au pied de la montagne qui abrite l’écovillage, à Sainte-Lucie-des- Laurentides. La designer de 39 ans a dessiné la plupart des maisons de Terre de la réunion, y compris la sienne.

Il a reçu sept demandes depuis le début de la pandémie. Du jamais vu. Les gens sont attirés par la vie en forêt et par le rêve de solidarité. Mais ils peuvent déchanter vite : l’éloignement et l’isolement géographique, les conflits de personnalités et les limites aux libertés individuelles ont mis fin à bien des lunes de miel en écovillage, rappelle Laurent Comeau.

À peine un projet d’écovillage sur dix devient réalité, selon Julie Girard. Les cinq premières années sont cruciales pour la suite des choses. Les fondateurs, qui portent le projet à bout de bras les premières années, doivent lâcher prise avec le temps. « À un moment donné, ça devenait lourd pour moi. Il faut que les autres membres aient leur place, que tout le monde ait un pouvoir égal, sinon ça ne peut pas fonctionner », dit Simon Leclerc.

Après avoir fondé Terre de la réunion, il a décidé d’habiter à Saint-Sauveur. Il reste présent en tant que « membre actif » de l’écovillage.

Pierre Vinet, un pionnier des écovillages au Québec, recommande à tous ceux qui aspirent à vivre dans une telle communauté de faire notarier des règles claires pour éviter les disputes. « Les écueils sont toujours à peu près les mêmes, au Québec et aux États-Unis : l’argent, la répartition des pouvoirs et le sexe », dit-il.

Ancêtre éloigné des communes

Le Hameau de la colline du chêne, qu’il a fondé à Bromont en 2002, distribue cet été des paniers bios à 240 familles de la région. Une popularité record qu’il attribue à la pandémie. Quatre familles habitent sur la terre, d’après un modèle de hameau enraciné au Japon depuis le Moyen Âge. Une agricultrice et cinq employés exploitent la ferme sous forme de coopérative.

Andrée Fortin, professeure émérite de sociologie à l’Université Laval et spécialiste de la contre-culture, souligne que les écovillages sont de très lointains descendants des communes des années 1970. Loin du chaos qui caractérisait les communes, les écovillages d’aujourd’hui « sont sans doute plus structurés et leurs membres, mieux préparés », indique-t-elle dans un message au Devoir.

« Les communes […] avaient du mal, pour la plupart, avec toute forme d’organisation ou de structure, et c’est une des raisons essentielles de leur disparition ou dissolution, avec leur absence totale de connaissances en matière agricole. Leur retour à la terre était un rêve qui se brisait vite face aux exigences du travail de la terre : pour les membres des communes, ce n’était pas un retour à la terre, mais une arrivée à la campagne de jeunes ayant grandi en ville. »

Le rêve de Julie Girard, en tout cas, est tout à fait ancré dans la réalité. Assise sur le quai du lac Gravel, au pied de la montagne, elle savoure le silence, à peine troublé par le chant d’un huard. Elle chuchote : « C’est ce que j’aime ici. Le silence. Il faut respecter le silence. »

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