Forêt noire

Les fleurs sont revenues avant les oiseaux. Quelques jours à peine avaient passé que la forêt encore brûlante refaisait des boutons roses, rouges. Rhododendrons, kalmias, pieds de bleuets et d’airelles relevaient la tête. Et puis les arbres ont suivi les fleurs.
Photo: Claire Gauthier Les fleurs sont revenues avant les oiseaux. Quelques jours à peine avaient passé que la forêt encore brûlante refaisait des boutons roses, rouges. Rhododendrons, kalmias, pieds de bleuets et d’airelles relevaient la tête. Et puis les arbres ont suivi les fleurs.

De tout temps, la forêt produit chez les humains un mystérieux effet d’attraction, à la fois enchanteresse et redoutée, porteuse d’une charge symbolique puissante. Notre collaboratrice est allée humer les forêts d’ici et d’ailleurs, imprégnées de sens et de songes. Dernier de huit articles.

C’est un été d’hirondelles. Elles agitent le ciel de leurs vols géométriques jusqu’au-dessus de la mer et du « château », gardant jalousement leur territoire. Un peu et elles piqueraient droit vers cette humaine en train de lire un panneau sur l’histoire du village. Baie-Johan-Beetz, situé le long du littoral de la Côte-Nord, entre Havre-Saint-Pierre et Natashquan, doit son nom à l’action de Johan Beetz, d’origine belge, qui s’y établit entre 1897 et 1922 pour pratiquer l’élevage du renard. Il y fit construire un manoir que, depuis toujours, on appelle ici le château. Reliée au reste du Québec par la route 138 depuis 1996, la municipalité compte moins de 100 résidents.

Les hirondelles ? Elles sont revenues le 11 août 2015, vers midi, avec leurs autres consœurs ailées. Deux ans presque jour pour jour après le grand incendie qui les en avait chassées et avait failli rayer Baie-Johan-Beetz de la carte du monde.

Ce jour-là, Chantal Harvey, née ici, cherchait un lieu propice pour suspendre aux épinettes calcinées des oiseaux en bois sculptés de ses mains, en hommage aux disparus, bruants, passereaux, hirondelles, parulines, canards. Elle allait suspendre ses oiseaux comme on suspend des tableaux. La salle d’exposition était un interminable ossuaire de résineux noircis, pointés vers le ciel, où régnait un silence à couper au couteau, sauf le vent qui faisait craquer les gales brûlées des arbres. L’artiste-graveuse garde un souvenir précis du retour en fanfare. « J’ai vu les oiseaux arriver dans le ciel, de toutes les couleurs et de toutes les espèces. Un moment de poésie pure en direct. » La grâce était revenue dans la forêt.

L’enfer, tout simplement

Nuit du 15 au 16 juillet 2013. Le feu, qui brûle au nord de Baie-Johan-Beetz depuis des jours sans que les autorités s’en inquiètent spécialement, « tout est sous contrôle, disait-on, il n’y a pas de danger pour votre village », redouble soudain d’ardeur avec le vent puissant nord-nord-ouest qui s’est levé. Il avale le paysage au rythme de deux kilomètres toutes les demi-heures, comme nourri par des lance-flammes, traversant des bras de mer, carbonisant des îles et des îlots, rasant tout. Le brasier est à la porte du village. L’heure est dramatique.

Au camp de pêche Watshishou, à 15 kilomètres à l’est de Baie-Johan-Beetz, douze personnes, dont deux enfants, sont prises au piège au cœur de l’enfer, suffoquées de chaleur et de fumée. Elles n’ont encore reçu aucune consigne de la Sécurité civile. 23 h 45. Elles décident de monter dans trois barques légères et de s’ancrer au milieu de la baie pour attendre les secours. Seule la sortie vers le golfe du Saint-Laurent reste accessible, mais les vagues sont trop hautes pour prendre le large.

Pendant ce temps, devant le péril devenu extrême, l’évacuation de Baie-Johan-Beetz vers Havre-Saint-Pierre a commencé. « L’électricité a coupé vers 21 h, raconte Chantal. Le choc ! On voyait le ciel rougeoyer, les flammes étaient visibles, les aiguilles des conifères en feu s’abattaient sur ma galerie, la barbe des hommes brûlait. C’était affreux. »

Le monstre se rapproche. Trois kilomètres. Puis deux. Dans la noirceur totale, les évacués emportent ce qu’ils peuvent, sans réfléchir. « J’ai pris avec moi quelques gravures, un vieux T-shirt et, allez donc savoir pourquoi, un vaporisateur à la lavande. » Une autre a ramassé deux chaussures, mais pas de la même paire. N’importe quoi. La palissade de feu avance comme un volcan déverse sa lave. Le village va y passer, c’est quasi certain.

Ces événements remontent maintenant à sept années, mais le traumatisme est toujours là. « Même si le feu a fui vers le nord, même s’il ne nous menace plus, écrit Anne-Marie Tanguay, en nos âmes, il brûle encore. »

Miracle. En effet, le vent tournera vers le nord alors que seulement un kilomètre séparait le brasier des habitations. Et les douze personnes en détresse au milieu de la baie de Watshishou seront sauvées par un bâtiment de la Garde côtière vers 3 h du matin. Pour des raisons encore aujourd’hui inexpliquées, la Sécurité civile et la SOPFEU ont été lentes à réagir. « On s’est sentis abandonnés par le reste du monde. On nous laissait flamber », fait Chantal, dépitée.

Des fleurs sur le couvert brûlant

Les fleurs sont revenues avant les oiseaux. Quelques jours à peine avaient passé que la forêt encore brûlante refaisait des boutons roses, rouges. Rhododendrons, kalmias, pieds de bleuets et d’airelles relevaient la tête. Et puis les arbres ont suivi les fleurs. « J’assiste à la naissance d’une forêt nouvelle, je la vois démarrer de zéro et constate combien la vie est forte », se réjouit l’artiste, qui a gravé une série de tableaux intitulée Forêt noire. Cette série fut pour elle une catharsis, une sorte de purgation libératrice. Avec une tragédie, elle a fabriqué de la beauté. Peut-être est-ce là d’ailleurs toute la question de l’art. Dans le chaos, faire émerger une lumière à la force de la gouge, du burin ou du pinceau. Dessiner un pétale de violette blanche sur le lit des forêts noires et des mémoires encore fumantes. Créer une œuvre pour donner un sens à ce qui n’en a pas.

On a parlé des forêts du vent, des oiseaux, de la psyché humaine, des forêts de l’enchantement et de la crainte, et puis de celles du sublime, de celles des chants de libération et des cris de résistance. De celles qui renaissent de leurs propres cendres et de celles qui nous prolongent par-delà nous-mêmes.

On n’a pas parlé de l’ombre, de la douceur exquise de l’ombre des arbres, et de la fraîcheur apaisante des sous-bois.

On n’a pas parlé des petits feux de joie allumés sur les grèves, faisant de nos êtres assis en rond avec, chacun, une guimauve au bout d’une branche, des petites étincelles d’âme qui montent dans la nuit.

On n’a pas parlé de nos souvenirs d’arbres, ceux qui portent nos noms. Chacun, chacune a son souvenir d’arbre. Souvent celui de l’enfance, sous lequel, depuis, en songe, s’agenouillent nos jours et nos nuits.

On n’a pas parlé des arbres de nos vies. Ceux qui marquent les saisons à nos fenêtres, grimpent jusqu’à nos balcons ou croissent sur nos parterres. Je pense à une vieille dame dans un CHSLD du nord de Montréal. Tout ce qui lui restait de la vie était une chaise, une fenêtre et un arbre. Elle a regardé son arbre intensément pendant des années. Peut-être lui demandait-elle de veiller sur elle et sur le monde et de lui ménager une fin digne ?

Le mien n’a été planté par personne. Il était là. Mon tremble resplendit dans le fond d’une petite anse gaspésienne, transpercé de lumière, transporté par le soleil feutré du matin. C’est mon petit trécarré de forêt. Le vent fait tourner ses feuilles sur elles-mêmes et doucement balancer les longs épilobes roses du mois d’août qui ont essaimé autour de lui, prenant le relais des églantiers de juillet. Contre vents, marées et tempêtes, il a poussé droit, solide, confiant. Et frémissant comme un cœur.

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