L’arbre qui ne vieillit jamais

Le ginkgo biloba («Salisburia adiantifolia»). Illustration tirée de «Flora Japonica, Sectio Prima», de Philipp Franz von Siebold et Joseph Gerhard Zuccarini.
Photo: Wikimedia Commons Le ginkgo biloba («Salisburia adiantifolia»). Illustration tirée de «Flora Japonica, Sectio Prima», de Philipp Franz von Siebold et Joseph Gerhard Zuccarini.

Depuis toujours, ils servent à bâtir autant qu’à rêver… Dans cette série estivale, Le Devoir tente de cerner de quel bois sont faits les arbres qui nous entourent. Aujourd’hui : le ginkgo biloba.

On dit que c’est le doyen des arbres, que sa présence sur Terre aurait précédé celle des dinosaures. Aujourd’hui, les scientifiques prétendent même qu’il est immortel, que les tissus de ses spécimens les plus âgés se régénèrent avec la même vigueur que ceux des jeunes. Le fait que des ginkgo biloba aient été les premiers organismes vivants à repousser à Hiroshima après le bombardement de 1945 contribue à alimenter la réputation de battant de cet arbre.

En fait, le ginkgo biloba, qui ponctue aujourd’hui de son ombre bienfaisante la forêt urbaine, est une espèce que l’on croyait éteinte, jusqu’à ce qu’on la redécouvre au XVIe siècle, explique Michel Labrecque, conservateur du Jardin botanique de Montréal. « On savait qu’elle existait à l’état de fossile, mais on ne savait pas qu’il y en avait des spécimens vivants », dit-il.

« Vers 1700, les botanistes ont eu l’heureuse surprise d’en retrouver des spécimens vivants dans l’enceinte des temples et des palais du Sud-Est asiatique, écrit l’astrophysicien Hubert Reeves, dans Arbres aimés, livre publié avec Jacques Very au Seuil. Ils étaient soignés et vénérés par les moines bouddhistes qui les désignaient sous le nom d’Arbres célestes. »

Il y a 270 millions d’années, il y avait des ginkgos un peu partout à travers le monde, jusque dans l’Arctique canadien, où on trouve encore des fossiles, écrit pour sa part Larry Hodgson, sur son site Le jardinier paresseux. « Mais les scientifiques européens les croyaient disparus depuis des millions d’années, jusqu’à ce qu’un botaniste allemand, Engelbert Kaempfer, redécouvre cet arbre curieux dans les jardins de certains temples japonais en 1692. L’arbre provoqua un tel émoi quand il fut importé en France qu’il fut acheté pour 40 écus d’or, un prix inestimable à l’époque. D’ailleurs, le premier arbre importé en France, à Montpellier, existe toujours et la longévité de l’arbre est telle qu’on croit que certains spécimens poussant en Asie ont plus de 2500 ans ! »

Darwin les considérait comme des fossiles vivants, puisque ce sont les seuls rescapés de la famille des ginkgoaceae. Les plus vieux ginkgos vivants auraient aujourd’hui autour de 3500 ans. Les seuls spécimens indigènes de ginkgo biloba qui subsistent aujourd’hui sont sur la montagne Xitianmu, dans le Zhejiang, en Chine. L’un de ces spécimens, perché sur une falaise de 950 mètres de haut, est décrit par les Chinois comme « un vieux dragon qui essaie de voler ».

À Montréal

Au milieu du parc Joyce à Outremont, deux énormes ginkgo biloba se font face. À la forme arrondie de leurs feuilles palmées, on sent qu’ils ne sont pas tout à fait d’ici. Et pourtant, les chances qu’ils nous enterrent tous sont élevées.

« Le ginkgo du parc Joyce est identifié comme étant le plus gros du Québec, mais il y en a peut-être d’autres encore plus gros que nous ne connaissons pas », dit Yvan Perreault, du groupe Au jardin des noix, qui donne notamment des formations sur la culture des arbres à noix à Sainte-Ambroise-de-Kildare, dans Lanaudière.

À Montréal, les ginkgos ont été plantés au tournant du XXe siècle par « des bourgeois éclairés », selon Yvan Perreault.

Au pied du ginkgo femelle du parc Joyce se trouvent déjà, en ce milieu du mois d’août, quelques fruits verts, pas encore mûrs. À l’automne, ces noix dégageront une odeur pestilentielle telle, que des voisins pourraient s’en plaindre. C’est ce qui explique qu’il y ait moins d’arbres femelles du ginkgo que d’arbres mâles dans les rues des grandes villes, où ils sont prisés pour leur résistance à la pollution et pour l’ombre bienfaisante qu’ils fournissent.

Passionné de culture de noix, Yvan Perreault pousse l’expérience jusqu’à faire goûter les noix de ginkgo à ses élèves.

« Il y a des parties comestibles méconnues du ginkgo biloba, dit-il. Outre les feuilles, qui se consomment en infusion, les noix peuvent se consommer de deux façons, cuites au four ou sur une grille. »

Ces noix, dit-il, dont il faut enlever l’enveloppe toxique, ont un goût qui ne ressemble à rien d’autre.

« À la cuisson, le cœur gélatineux, qui est vert au centre, se transforme en une sorte de pois jaune avec une peau brune. Lorsqu’on casse ces noix-là pour les manger, elles ont un goût poudreux unique au monde. Ça ne ressemble à rien. On aime ou on n’aime pas, mais on dirait une noix qui vient d’une autre planète. »

Mais la cueillette de ces noyaux cachés dans une enveloppe toxique, puante et parfois allergène, n’est probablement pas pour tout le monde.

Vertus médicinales

Les femmes chinoises les récoltaient avec des gants dans l’Antiquité. Car les vertus médicinales du ginkgo biloba sont connues depuis la nuit des temps. On y ferait référence dans le Chen Nung Pen T’sao, un traité de pharmacopée chinoise qui date de 2600 ans avant notre ère. On s’en servait alors pour soigner l’asthme et les maladies respiratoires, lit-on sur le site Passeport Santé.

C’est en 1950 que des chercheurs allemands entreprirent des recherches sur le potentiel médicinal des feuilles plutôt que des noyaux.

« En Europe, on considère généralement que l’extrait normalisé de ginkgo est au moins aussi efficace que les médicaments classiques pour retarder la progression de la maladie d’Alzheimer ainsi que pour atténuer d’autres troubles liés au déclin des fonctions cognitives », lit-on encore sur le site de Passeport Santé.

En Allemagne, l’extrait EGb 761 fait partie des médicaments sur ordonnance les plus prescrits. Il est notamment utilisé pour traiter l’insuffisance circulatoire cérébrale, une affection qui provoque les symptômes suivants : troubles de la mémoire et de la concentration, confusion, dépression, anxiété, étourdissements, acouphènes et maux de tête.

L’arbre est maintenant cultivé un peu partout dans le monde afin de répondre aux besoins de l’industrie en extraits médicinaux tirés de cette plante. On retrouve de grandes plantations commerciales de ginkgo dans l’ouest de la France, en Caroline du Sud (États-Unis), au Japon, en Corée et en Chine. On peut même en cultiver chez soi. Quitte à se boucher le nez à l’automne.

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