Baleine blessée dans le parc marin du Saguenay–⁠Saint-Laurent?

Un rorqual commun photographié le 7 août dans le parc marin. Le cétacé aurait été sévèrement mutilé sur le dos par l’hélice d’un moteur ou l’étrave d’un bateau.
Photo: Florent Tanlet Un rorqual commun photographié le 7 août dans le parc marin. Le cétacé aurait été sévèrement mutilé sur le dos par l’hélice d’un moteur ou l’étrave d’un bateau.

Une baleine d’une espèce en péril aurait récemment été blessée dans le parc marin du Saguenay–⁠⁠Saint-Laurent, a appris Le Devoir. Mais la confusion règne sur cet incident, selon ce qui se dégage des informations transmises par Parcs Canada, qui a changé sa version des faits en cours de journée vendredi.

Selon les informations envoyées par courriel vendredi en avant-midi par les autorités du parc marin, un zodiac d’excursion de Croisières AML aurait heurté le 29 juillet en après-midi « une baleine » dans le parc marin. L’incident est survenu « alors que les conditions de navigation étaient difficiles dû au brouillard. Le pied du moteur du bateau pneumatique aurait possiblement frappé un rorqual commun alors que le pilote était en route vers le quai », a-t-on précisé dans une première réponse, fournie à la suite d’une demande envoyée mardi.

Une photo prise le 7 août au large de Tadoussac, dans le parc marin, et obtenue par Le Devoir, montre justement un rorqual commun qui aurait été sérieusement mutilé sur le dos par l’hélice d’un moteur ou l’étrave d’un bateau au cours des derniers jours. La blessure était très récente, mais elle ne menacerait pas la vie de l’animal.

Dans sa réponse détaillée sur l’incident du 29 juillet transmise vendredi en avant-midi, Parcs Canada ne confirmait toutefois pas que le rorqual pris en photo le 7 août est la même baleine que celle qui aurait été heurtée par le zodiac d’AML. Fait à noter, le rorqual photographié mutilé et le cétacé qui aurait été frappé par le bateau se trouvaient tous deux dans le parc marin, où les rorquals communs sont très peu nombreux. Qui plus est, le Groupe de recherche et d’éducation a identifié le rorqual commun blessé. Celui-ci ne portait aucune marque le 29 juillet, autour de midi.

Le Devoir a donc contacté Croisières AML, qui détient un quasi-monopole sur les excursions à partir de Tadoussac, pour obtenir leur version de l’incident. Même si les autorités du parc marin avaient confirmé que l’incident impliquait « une baleine », chez Croisières AML, on a soutenu qu’il n’est pas certain que leur bateau a frappé une baleine. « Il n’y a aucune certitude sûre quant à la nature de l’objet touché. La dénonciation n’a été faite que par mesure préventive comme le protocole l’impose afin d’assurer la pleine protection des mammifères du milieu », a indiqué vendredi en fin d’avant-midi leur responsable des communications, Florence Rouleau.

Par la suite, et sans que Le Devoir ne sollicite de précision à ce sujet, Parcs Canada a subitement changé sa version des faits en après-midi vendredi. « Nous ne pouvons pas déterminer si l’objet en question était un mammifère marin », ont simplement indiqué les autorités du parc marin.

Aucune infraction

« Aucune infraction n’a été constatée par le garde de parc lors de la prise de déclaration du pilote d’embarcation. Ce dernier respectait la limite de vitesse prescrite au Règlement sur les activités en mer dans le parc marin », avait par ailleurs précisé Parcs Canada, par courriel, vendredi matin.

Cette réglementation permet aux zodiacs de circuler jusqu’à 25 nœuds (46,3 km/h). Selon ce qu’on peut voir sur les données tirées du Système d’identification automatique (AIS), qui permet de suivre la vitesse et la position des bateaux en temps réel, les zodiacs circulent souvent à cette vitesse maximale dans le parc marin, lorsqu’ils ne sont pas en observation de cétacés. Parcs Canada a précisé en après-midi que le zodiac d’AML impliqué dans l’incident du 29 juillet circulait à une vitesse de 10 à 15 nœuds.

Si elle a bel et bien impliqué « une baleine », comme l’affirmait vendredi matin Parcs Canada, cette collision serait le premier incident du genre cette année. Mais ce ne serait pas le premier incident du genre impliquant une entreprise d’excursions. En 2016, un zodiac a heurté de plein fouet un rorqual bleu, alors qu’il circulait à 21,6 nœuds (40 km/h). Deux personnes ont alors été éjectées du bateau, dont le capitaine. Dans un rapport publié en 2018, le Bureau de la sécurité des transports (BST) avait sévèrement critiqué le manque de sécurité à bord de cette embarcation.

Le BST avait également déploré le fait que la limite de vitesse fixée à 25 nœuds soit suivie « aveuglément » par les entreprises d’excursions. « La science démontre que dans les eaux où il y a présence de baleines, le navire ne devrait pas évoluer à plus de 10 nœuds pour permettre aux baleines d’éviter la collision et à l’opérateur de voir la baleine pour éviter la collision », insistait le rapport.

Depuis cet incident, la limite de vitesse n’a toutefois pas été revue dans le parc marin, où les baleines font vivre une industrie touristique qui rapporte chaque année plusieurs millions de dollars en retombées pour les entreprises du secteur et pour la région.

Vitesse et risques

Le directeur scientifique du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins, Robert Michaud, a tenu à rappeler vendredi que la vitesse autorisée de 25 nœuds est « très rapide » dans un tel milieu protégé fréquenté assidûment par des cétacés, dont des espèces en voie de disparition. Même si les collisions sont très rares, il souligne que le fait de naviguer en plein brouillard représente « un facteur de risque supplémentaire » pour ces animaux.

Toutes les espèces de baleines qui fréquentent le Saint-Laurent sont susceptibles d’être heurtées par des bateaux. Certaines portent d’ailleurs des cicatrices de collisions ou de lacérations par des hélices de moteurs. Dans le parc marin du Saguenay — Saint-Laurent, une aire marine mise en place pour protéger les cétacés, les baleines sont aussi susceptibles d’être heurtées mortellement par des navires cargos, des pétroliers ou des porte-conteneurs.

Comme le rapportait Le Devoir le mois dernier, au plus fort de la présence des baleines dans le parc marin, des centaines de navires marchands traversent chaque année cette zone de conservation à des vitesses qui posent des risques bien réels de collisions mortelles pour les cétacés. Une vitesse de 10 nœuds est suggérée aux navires, mais il s’agit uniquement d’une mesure volontaire.

À voir en vidéo