Le gouvernement Legault ne financera pas seul GNL Québec

Le gaz naturel qui serait liquéfié par l’usine Énergie Saguenay serait exporté à bord de navires méthaniers qui traverseraient le seul parc marin du Québec, soit celui du Saguenay–Saint-Laurent.  Selon les prévisions du promoteur, le projet impliquerait au moins 320 passages chaque année pour des navires de 300 mètres.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir Le gaz naturel qui serait liquéfié par l’usine Énergie Saguenay serait exporté à bord de navires méthaniers qui traverseraient le seul parc marin du Québec, soit celui du Saguenay–Saint-Laurent.  Selon les prévisions du promoteur, le projet impliquerait au moins 320 passages chaque année pour des navires de 300 mètres.

Même si le gouvernement Legault s’est montré ouvert à soutenir financièrement le projet d’usine gazière de GNL Québec, il n’entend pas se porter seul au secours du promoteur. Celui-ci connaît de sérieuses difficultés financières, selon les informations dévoilées vendredi par Le Devoir.

Les entreprises GNL Québec et Gazoduq, qui pilotent tout le projet de liquéfaction et d’exportation de gaz naturel Énergie Saguenay, ont dû procéder à de nouveaux licenciements cette semaine. Ces congédiements étaient nécessaires, selon la direction, en raison des sérieux problèmes de financement pour le complexe industriel qui devrait être construit au Saguenay.

Interpellé dans la foulée des révélations du Devoir, le premier ministre François Legault a d’ailleurs reconnu que « le financement du projet est difficile ». Selon lui, le contexte économique actuel, mais aussi « la baisse générale de la demande pour l’énergie », complique la recherche d’investisseurs pour ce projet totalisant plus de 14 milliards de dollars.

Même si son gouvernement s’est déjà montré intéressé par le soutien financier d’Énergie Saguenay, M. Legault a souligné vendredi que ce ne sera pas l’État québécois qui assurera seul la survie du projet d’exportation de gaz naturel albertain. « Je pense qu’à long terme, c’est un projet qu’il faut regarder. Mais à court terme, je comprends que ça semble très difficile du côté du financement privé et il n’est pas question que le gouvernement du Québec embarque tout seul là-dedans », a-t-il fait valoir, lors d’un point de presse à Chibougamau.

CAQ enthousiaste

Après une rencontre organisée en début d’année à son bureau de Montréal avec la direction de GNL Québec, le premier ministre s’était toutefois montré très enthousiaste envers ce projet piloté par des intérêts financiers américains.

« Le projet de GNL Québec, autant l’oléoduc que l’usine, on parle d’un projet de 14 milliards de dollars et 4000 emplois payants », avait-il soutenu à l’Assemblée nationale en février dernier, en reprenant les données mises en l’avant par les promoteurs du projet d’usine. Le chef caquiste avait également affirmé que ce projet pouvait « aider la planète » à réduire les émissions de gaz à effet de serre du secteur énergétique.

Depuis, cependant, le plus important investisseur attendu pour le projet, soit le fonds Berkshire Hathaway, propriété du milliardaire américain Warren Buffett, a décidé de ne pas s’engager financièrement. Celui-ci devait injecter pas moins de quatre milliards de dollars dans ce projet totalisant plus de 14 milliards de dollars (10 milliards pour Énergie Saguenay et 4 milliards pour le gazoduc).

Selon les informations obtenues par Le Devoir auprès d’une source bien au fait du dossier, ce retrait a sévèrement miné tout le projet gazier, provoquant au passage une première vague de licenciements en avril. Gazoduq et GNL Québec ont aussi toutes deux inscrit des mandats de lobbying qui comprennent des démarches en vue d’obtenir un soutien financier du gouvernement du Québec.

Projet condamné

Spécialiste de l’économie des hydrocarbures et professeur à l’UQAM, Éric Pineault se dit convaincu que GNL Québec est condamné, à moins d’un soutien financier massif de l’État. Selon lui, il existe une surabondance de projets de terminaux de gaz naturel liquéfié, notamment en Amérique du Nord, mais aussi en Europe et en Australie, ce qui rend le projet du Saguenay peu intéressant pour les investisseurs. « Les investisseurs peuvent mettre leur argent où ils le souhaitent, et de préférence dans des projets dont la réalisation est assurée », a-t-il expliqué vendredi.

Ancien président de la Commission sur les enjeux énergétiques, Normand Mousseau est du même avis. Il rappelle d’ailleurs que plusieurs projets ont déjà été « mis sur la table » en Colombie-Britannique, alors qu’un seul projet, celui de LNG Canada, est actuellement bien avancé. Pourtant, souligne-t-il, certains des gisements gaziers les plus intéressants sont situés directement dans cette province. De ce point de vue, les coûts pour transporter le gaz jusqu’au Québec sont nettement plus élevés.

Qui plus est, M. Mousseau estime que l’enjeu de l’acceptabilité sociale est complexe au Québec, puisque la province servirait uniquement de lieu de transit pour le gaz naturel, qui proviendrait totalement de gisements albertains. La donne pourrait être différente si le Québec exploitait du gaz de schiste, ce qui n’est pas le cas.

Appels au rejet

Vendredi, Québec solidaire a donc pressé le gouvernement de rejeter GNL Québec. « Sans injections massives d’argent public, c’est un projet qui ne verra jamais le jour. M. Legault doit tourner le dos à ce projet-là et proposer de vraies alternatives économiques au Lac-Saint-Jean et aux autres régions touchées par le projet », a fait valoir le député Gabriel Nadeau-Dubois.

Du côté du Parti québécois, on estime aussi qu’il est temps de tourner la page sur cette usine, qui traiterait essentiellement du gaz naturel exploité par fracturation. « Je suis désolé pour les employés touchés, mais ces mises à pied démontrent une fois de plus que ce projet du siècle dernier est difficile à financer et à rentabiliser. La seule option est de passer à autre chose et que le gouvernement prenne un véritable virage vers l’économie verte et les énergies renouvelables, beaucoup plus créatrices d’emplois dans les régions », a expliqué au Devoir Sylvain Gaudreault, porte-parole en matière d’environnement.

« Assujettir l’avenir d’une région aux aléas des capitaux et marchés étrangers volatils, c’est le contraire du principe de souveraineté économique. La seule et unique certitude de ce projet, ce sont ses effets délétères sur la biodiversité et le climat », a réagi pour sa part la Fondation David Suzuki. Les émissions liées au projet seront surtout produites en Alberta, mais aussi lors du transport du gaz naturel. Selon les évaluations des experts des gouvernements du Québec et du Canada, celles-ci devraient atteindre près de huit millions de tonnes par année.

La Société en commandite GNL Québec, qui est la société mère responsable du financement des projets Énergie Saguenay et Gazoduq, a toutefois nié jeudi la rumeur qu’elle pourrait mettre un terme au plus important projet industriel de l’histoire du Québec. « Concernant l’avenir des projets, il n’y a aucune décision envisagée en septembre. Les deux projets poursuivent leur développement et le projet Énergie Saguenay s’apprête à franchir une étape cruciale avec la tenue des audiences publiques du BAPE. » Le mandat du BAPE pour ce projet doit débuter le 14 septembre.

Le gaz naturel qui serait liquéfié par l’usine Énergie Saguenay serait exporté à bord de navires méthaniers qui traverseraient le seul parc marin du Québec, soit celui du Saguenay–Saint-Laurent. Selon les prévisions du promoteur, le projet impliquerait au moins 320 passages chaque année pour des navires de 300 mètres de longueur et 50 mètres de largeur. Ce volet soulève des questions sur la protection de mammifères marins du Saint-Laurent, dont le béluga.

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