GNL Québec sous pression

Les navires méthaniers du projet Énergie Saguenay, deux fois plus imposants que ce cargo, traverseraient le seul parc marin du Québec, habitat critique du béluga.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir Les navires méthaniers du projet Énergie Saguenay, deux fois plus imposants que ce cargo, traverseraient le seul parc marin du Québec, habitat critique du béluga.

Pour la deuxième fois cette année, les promoteurs du projet Énergie Saguenay sont forcés de réduire leur personnel, a appris Le Devoir. La situation financière de plus en plus précaire des entreprises GNL Québec et Gazoduq, toutes deux contrôlées par des investisseurs américains, expliquerait cette situation. Et même si le climat de travail se serait détérioré au cours des derniers mois, la direction affirme qu’elle garde le cap et rejette l’idée que le projet pourrait être abandonné sous peu.

Mercredi, GNL Québec a remercié quatre de ses employés, tandis que Gazoduq a procédé à six licenciements. Ces compressions s’ajoutent d’ailleurs à la dizaine d’employés licenciés en avril par les promoteurs du projet d’exportation de gaz naturel albertain liquéfié. Ainsi, les équipes des deux entreprises, qui sont étroitement liées, ne compteraient plus qu’une vingtaine d’employés.

Selon les informations obtenues par Le Devoir auprès d’une source qui a requis l’anonymat pour s’exprimer, les employés ont été prévenus mercredi de leur licenciement, sans préavis. Des équipes de soutien technique auraient ainsi été éliminées. Et même si la direction leur aurait assuré qu’ils pourraient être réembauchés lorsque la situation financière s’améliorera, cette nouvelle vague de compressions aurait provoqué une onde de choc au sein du personnel, qui vit une grande incertitude depuis déjà plusieurs mois.

Dans le cadre d’une conférence téléphonique tenue mercredi, les dirigeants de GNL Québec et de Gazoduq ont expliqué que ces licenciements étaient nécessaires en raison de la situation financière difficile de tout le projet, a expliqué notre source. Il faut dire que les deux entreprises sont contrôlées par le même actionnaire, soit la société en commandite GNL Québec, elle-même contrôlée par des intérêts financiers américains.

Ces nouvelles réductions de personnel sont d’autant plus surprenantes, a-t-on fait valoir, qu’elles surviennent à un mois du début de l’évaluation environnementale de l’usine de liquéfaction et du terminal maritime Énergie Saguenay qui sera menée par le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement. Cet examen, qui devait débuter en mars, a été reporté en raison de la pandémie.

Trop risqué

À l’interne, la précarité financière de l’ensemble du projet est toutefois connue depuis plusieurs mois, puisque des contrats auraient été suspendus et que des licenciements étaient à prévoir. Ceux qui avaient été annoncés en avril découlaient du retrait, à la fin du mois de février, du plus important investisseur attendu pour le projet, soit le fonds Berkshire Hathaway, propriété du milliardaire américain Warren Buffett. Celui-ci devait injecter pas moins de 4 milliards de dollars dans ce projet totalisant plus de 14 milliards de dollars (10 milliards pour Énergie Saguenay et 4 milliards pour le gazoduc de 780 kilomètres).

Depuis, la recherche d’investisseurs serait devenue très difficile, principalement parce que les promoteurs n’ont pas encore obtenu les autorisations gouvernementales nécessaires pour lancer les travaux. « Il y a assurément un manque d’appétit pour ce projet », a résumé notre source, en ajoutant qu’Énergie Saguenay serait perçu comme étant « trop risqué ». Gazoduq a d’ailleurs modifié son mandat de lobbying au registre des lobbyistes du Québec une semaine après l’annonce du retrait du fonds Berkshire Hathaway, afin d’y inclure des démarches pour obtenir un « soutien financier » de l’État québécois. Les lobbyistes de GNL Québec ont un mandat similaire.

Le gouvernement caquiste a justement ouvert la porte à l’injection de fonds publics et le premier ministre François Legault a vanté les mérites d’Énergie Saguenay, disant que ce complexe d’exportation d’énergie fossile allait « aider la planète ». Mais le projet d’usine de liquéfaction et de terminal maritime doit encore franchir le processus d’évaluation environnementale québécois ainsi que celui du gouvernement fédéral. Quant au projet de gazoduc, il doit faire l’objet d’un examen conjoint mené par Québec et Ottawa.

Selon ce qu’a indiqué notre source, la direction des deux entreprises aurait laissé entendre qu’une décision sur la poursuite ou non du projet pourrait être prise d’ici la fin du mois de septembre. Les employés souhaiteraient que la situation soit clarifiée, a-t-on souligné, afin de mettre un terme à l’incertitude actuelle. Celle-ci aurait miné le climat de travail au cours des derniers mois.

 

Décisions difficiles

Contactés par Le Devoir, GNL Québec et Gazoduq ont d’abord confirmé les nouvelles compressions effectuées mercredi, tout en imputant les difficultés financières actuelles aux effets de la pandémie.

Jeudi, c’est toutefois la Société en commandite GNL Québec qui a répondu aux questions supplémentaires du Devoir, une première. « La Société en commandite GNL Québec, qui est la société mère responsable du financement des projets Énergie Saguenay et Gazoduq, et nos dirigeants sont très conscients du stress, des émotions et des réalités personnelles et professionnelles autant liées à un contexte de mises à pied qu’à celui, en général, du développement de projets industriels d’envergure, particulièrement dans le cas de dossiers aussi fortement médiatisés et qui doivent constamment faire l’objet de rondes de financement tout en franchissant les nombreuses étapes réglementaires nécessaires. Alignés avec les valeurs de notre organisation, nous agissons et prenons nos décisions avec le plus grand respect », a-t-on expliqué dans une réponse écrite.

« Nous savons que les équipes des deux projets sont tissées serrées et que des décisions difficiles doivent parfois être prises, comme c’est le cas dans tout projet de longue haleine. Nous saluons et remercions le dévouement et l’implication de tous les employés, qui effectuent ou ont effectué un travail colossal pour nous permettre de bâtir un projet aussi solide qu’innovant », a-t-on ajouté.

La société mère a nié la rumeur qu’elle pourrait mettre un terme au plus important projet industriel de l’histoire du Québec. « Concernant l’avenir des projets, il n’y a aucune décision envisagée en septembre. Les deux projets poursuivent leur développement et le projet Énergie Saguenay s’apprête à franchir une étape cruciale avec la tenue des audiences publiques du BAPE. »

La situation actuelle démontre que l’usine de liquéfaction et le gazoduc forment un seul et même projet, alors que GNL Québec et Gazoduq ont toujours affirmé que leurs deux projets sont distincts. Cette façon de faire des promoteurs signifie que les deux composantes sont évaluées par des processus environnementaux distincts. Le gouvernement Legault a d’ailleurs refusé de mener une évaluation environnementale globale. Selon les données disponibles, les émissions de gaz à effet de serre liées au projet devraient atteindre plus de huit millions de tonnes par année, soit l’équivalent d’ajouter 3,3 millions de voitures sur les routes du pays.

Les principaux enjeux environnementaux du projet GNL Québec

Émissions de gaz à effet de serre: les émissions liées au projet seront surtout produites en Alberta, mais aussi lors du transport du gaz naturel. Selon les évaluations des experts des gouvernements du Québec et du Canada, celles-ci devraient atteindre près de huit millions de tonnes par année. Les émissions produites par le projet en sol québécois devraient avoisiner les 500 000 tonnes chaque année. GNL Québec a toutefois pris l’engagement de compenser ces émissions.

Transport maritime: le gaz naturel liquéfié sera exporté à bord de navires méthaniers qui traverseront le seul parc marin du Québec, soit celui du Saguenay–Saint-Laurent. Selon les prévisions du promoteur, le projet impliquera au moins 320 passages chaque année pour des navires de 300 mètres de longueur et 50 mètres de largeur. Ce volet soulève des questions sur la protection de mammifères marins du Saint-Laurent, dont le béluga.

Le projet de gazoduc de l’entreprise Gazoduq: le gazoduc qui alimentera l’usine de GNL Québec n’est pas évalué en même temps que l’usine. Le gouvernement Legault et le gouvernement Trudeau ont annoncé en mai qu’une seule évaluation environnementale commune sera menée pour ce projet. La décision d’autorisation la construction appartient uniquement au gouvernement fédéral, puisqu’il s’agit d’un gazoduc interprovincial. L’habitat de plusieurs espèces menacées se trouve sur le tracé du gazoduc.

 

À voir en vidéo


Une version précédente de ce texte affirmait par erreur que GNL Québec avait remercié six de ses employés, tandis que Gazoduq avait procédé à quatre licenciements. Il s'agit du contraire. Nos excuses.
 
16 commentaires
  • Francois Ricard - Abonné 14 août 2020 07 h 35

    Legault: deux poids. deux mesures

    Le gaz naturel qui sera transformé à l'usine de Saguenay sera issu de sources non conventionnelles, par exemple, extrait par le biais de la fracturation hydraulique. Fait à noter :un gaz naturel non conventionnel produit des émissions de gaz à effet de serre plus élevées qu'un gaz naturel conventionnel. D’autant plus que le ministre de l’Environnement a restreint considérablement le mandat du BAPE en y excluant « les impacts en amont et en aval sur le marché de l’énergie ».
    Legault calcule la réduction des GES qu’induiront, aux USA, nos exportations d’hydro-électricité, mais ne veut pas qu’on calcule l’augmentation des GES que provoqueront, en Alberta, le projet québécois Énergie Saguenay.

    • Claude Bariteau - Abonné 14 août 2020 11 h 54

      Pour l'auteur, « selon les données disponibles, les émissions de gaz à effet de serre liées au projet devraient atteindre plus de huit millions de tonnes par année, soit l’équivalent d’ajouter 3,3 millions de voitures sur les routes du pays ». À elle seule, cette information rendce projet inacceptable, quelle que soit la façon dont l'étude du BAPE sera faite : en séparatant l'usine ces intrants ety des extrants ou en intégrant les trois.

      Merci M. Shields de votre texte-choc.

  • Joël Tremblay - Abonné 14 août 2020 07 h 47

    M. Legault est un homme tellement sage, porté vers l,avenir.

    Nous sommes tellement chanceux en tant que peuple d'avoir un leader, un chef, un guide moral et spirituel comme M. Legault, qui sait reconnaître un projet porteur et surtout qui sait ce qui est bon pour la population. Pour toute la population.

    Pensez à tous les emplois à long terme que ce projet va générer!

    Faisons confiance aux créateurs de richesse, ils nous ont bien guidés jusqu'à date.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 14 août 2020 12 h 47

      @ JT 07:47 Vous n'êtes pas sérieux ? ce serait peut-être du sarcasme, de votre part?

      Dans tous les cas, M. Legault vient de perdre la confiance des Québécois...si jamais il donne vie à ce projet.
      Pourquoi ? Parce que ce projet GNL Québec est "pourri"... depuis le début.
      Pour toutes les raisons exprimées par A. Shields...dans cet article d'aujourd'hui.

      Et encore, relisez donc TOUS ses articles de presse ou chroniques qu'il nous confie à chaque semaine(ou presque) sur ce sujet.
      Assez pour convaincre le plus ...Thomas, d'entre nous.

      D'ailleurs, j'ai toujours reproché à GNL d'utiliser le nom de notre pays (Québec) pour faire sa publicité.
      (sachant que ce sont des intérèts étrangers à 100% (USA) qui portent le chapeau.)

      Les seules retombées, qui nous seront attribuées, ce sont des retombées des gaz à effet de serre, qui conduisent à un réchauffement climatique et, nous mènent directement vers d'autres catastrophes humanitaires.

      Et encore... nos rivières, lacs, forêts... notre faune et notre flore seront piégés par ces ...retombées.
      Ce n'est pas parce que je demeure loin du Saguenay-Lac St.Jean que je dois adhérer à votre (supposé?) parti-pris.
      Mais j'ose espérer que ma lecture de votre commentaire...était bien du sarcasme.

    • Joël Tremblay - Abonné 15 août 2020 12 h 54

      Oui Mme Sévigny, votre intuition est bonne, c'est en effet du sarcasme.

      Disons que je qualifierais M. Legault 1er au mieux d'incohérent et au pire d'insincère, avec des petites tendances au "bullyisme", c-à-d qu'il n'hésite pas à s'imposer et tordre des bras si il sait qu'il n,aura pas à en répondre.

      Il ne fait aucun doute sur les intérets qu'il sert. C'est juste dommage que la population ne comprenne pas son jeu et la fausse image qui est projetée de lui.

  • Clément Fontaine - Abonné 14 août 2020 08 h 19

    Enfin, une nouvelle encourageante

    Le PM François Legault va-t-il finalement admettre son erreur et renoncer publiquement à quelque implication financière que ce soit dans ce projet toxique? Énergie Saguenay va exactement à l’encontre du développement durable sur le plan environnemental tel que le Gouvernement du Québec le définit lui-même sur son site Internet : « Protéger les ressources naturelles, la vie terrestre, la vie aquatique pour le bien des générations futures. »

    GNL Québec prône l'exploitation du gaz naturel obtenu en majeure partie par fracturation hydraulique, un procédé qui entraîne une dégradation des sols et de la nappe phréatique, de même que des fuites de méthane aussi nocives pour le climat que le pétrole des sables bitumineux et le charbon que le promoteur prétend pouvoir remplacer.. Une énergie fossile non renouvelable qui générerait au Canada plusieurs millions de tonnes de GES annuellement.

    GNL Québec a tenté par tous les moyens de nous faire croire à l'utilité de son projet pour les pays en voie de développement alors que les indicateurs du marché ne prévoient aucune pénurie de gaz naturel au niveau international. La clientèle étrangère visée par l'entreprise est en mesure de s’approvisionner auprès de fournisseurs européens situés plus près, le plus souvent sous une forme conventionnelle (moins polluante) et par des gazoducs déjà existants.

    Le gazoduc de 780 km en territoire québécois nécessaire à l'acheminemant du gaz depuis le nord de l’Ontario jusqu’à La Baie passerait à travers des milieux forestiers et des zones humides servant d’habitat à de nombreuses espèces aquatiques et animales, ainsi que des territoires revendiqués par des nations autochtones. Pour « couronner » le tout, son volet d’exportation par méthaniers à raison de 300 transports annuels est incompatible avec la mission de préservation de la faune aquatique du Parc marin du Saguenay-St-Laurent, entre St-Fulgence et Tadoussac, une aire fédérale déjà protégée - en principe.

  • Bernard Plante - Abonné 14 août 2020 08 h 36

    Projet moribond et pompage d’argent public (encore!)

    Tous les investisseurs refusent d'investir, sauf le gouvernement. Quel est le problème?

    N'en avons-nous pas assez de pomper notre argent vers des projets qui se présentent comme étant bons pour la planète alors que dans les faits la production de ce gaz provenant de l'Alberta ne fera qu'ajouter à ce qui se brûle annuellement sur la planète, à un moment où nous devons réduire ce qui se brûle et non pas l'augmenter. Car ne nous laissons pas leurrer par le marketing de la compagnie, selon toute vraisemblance ce gaz ne remplacera pas le charbon. Il ajoutera simplement une option supplémentaire au portefeuille d'énergie pour répondre à la demande sans cesse grandissante.

    L'avenir est ailleurs. Les investisseurs aussi. Alors pourquoi devrions-nous y investir notre argent?

    • Brigitte Garneau - Abonnée 14 août 2020 17 h 23

      J'en viens à penser, pour faire une figure de style ironique, que c'est comme si le gouvernement Legault demandait aux pompiers d'allumer des incendies pour se créer de l'emploi!! C'est complètement illogique...

  • Marc Durand - Abonné 14 août 2020 09 h 03

    Un projet mal lancé

    Merci à Alexandre Shields de poursuivre dans son excellente couverture de la saga GNL Québec. Je constate aussi que le texte de l'article comporte maintenant de nombreux liens hypertextes; c'est une technique moderne d'écriture qui prend du temps à se généraliser. C'est fort utile pour retracer le fil des textes dans les dossiers en constante évolution. Je souhaiterais personnellement que les articles de journaux incluent chaque fois que c'est pertinent des liens vers les références qu'ils utilisent.
    Le gouvernement du Québec a accepté d'être complice en douce la stratégie de "saucissonnage" (https://bit.ly/2E7vkdK) mis de l'avant par les promoteurs du projet GNL. Le premier ministre s'est aussi laissé convaincre par l'argument fallacieux que le gaz liquéfié pouvait se présenter comme une énergie de transition. Cette prétention ne résiste à aucune analyse sérieuse (https://bit.ly/3cmwYVr) quand on tient compte de l'origine du gaz qui serait produit pour ce projet.