Traditions alimentaires à réinventer pour des communautés autochtones

Upper Kanaka
Photo: Chef Patrick Michell Upper Kanaka

Les Autochtones plus que jamais désireux de revenir à une nourriture traditionnelle se heurtent à l’assaut des changements climatiques, qui épuisent certaines ressources, ce qui force les communautés à carrément réinventer leurs « traditions ».

« Nous étions “la population du saumon”, maintenant nous devons être autre chose. » Le chef Patrick Michell, est à la tête de la communauté autochtone de Kanaka Bar, située à proximité de la ville de Lytton, en Colombie-Britannique. La population ne pêche plus le saumon dans sa section de 4 km de la rivière Fraser, en raison des bouleversements causés par les changements climatiques.

Le rapport sur le climat changeant d’Environnement et Changements climatiques Canada paru en 2019 prévoit au cours des prochaines années l’accentuation des perturbations environnementales qui influencent l’accès à la nourriture. « Depuis deux ans, nous n’avons plus de poisson, cela représente un défi au niveau de l’accès à la nourriture », confirme Chef Jimmy Lulua, de la nation Xeni Gwet’in, en Colombie-Britannique.

Le nord du pays est particulièrement sensible au réchauffement qui affecte le Canada. La fonte des glaces y fragilise notamment la pratique traditionnelle de la chasse et de la pêche.

Depuis deux ans, nous n’avons plus de poisson, cela représente un défi au niveau de l’accès à la nourriture

 

Or, les Autochtones veulent tirer profit de leur environnement afin de s’alimenter. De 2008 à 2016, l’Assemblée des Premières Nations a récolté des données qui révèlent que la quasi-totalité des communautés souhaitent consommer davantage de nourriture traditionnelle.

Adaptation

Les aînés font l’enseignement des indices environnementaux facilitant la chasse et la récolte. Mais avec un environnement en constante évolution, le savoir ancestral est approché avec scepticisme, parfois même par les aînés.

« Il y a cette quasi-érosion de confiance en leur compréhension de l’environnement. Ce qui est très positif dans un sens, puisque ça a conduit à beaucoup d’innovation de leur part. J’ai pu constater une forme de résilience pour maintenir une sécurité alimentaire, malgré les changements », estime Nicolas Brunet, un professeur en planification et développement rural à l’Université de Guelph.

« Pour être capable de s’adapter correctement, il est nécessaire d’avoir des données de terrain spécifiques. Je dois connaître la température, la quantité d’eau et la qualité de l’air. Je ne peux pas cultiver des aliments si je ne connais pas mon environnement », confirme Chef Michell.

Chaque communauté autochtone fait face à des préoccupations uniques en matière de changement climatique. Mais toutes ne sont pas égales face à l’ampleur du problème. « Ma communauté a de la chance, on s’en sort peut-être mieux que les autres, on a accès à beaucoup de ressources autour de nous », commente Chef Lulua.

Pour la communauté de Kanaka Bar, s’adapter aux changements climatiques a donc mené à la modification de son régime alimentaire. En l’absence de saumon, les membres font pousser leurs légumes, leurs fruits et leur avoine. La communauté de quelque 70 membres, qui double en été, fait aussi son propre miel. Le système a fait ses preuves et le surplus de nourriture est vendu à la population environnante. « Je n’ai plus besoin du saumon pour survivre », explique Chef Michell.

Si la nourriture traditionnelle est ainsi prisée, c’est qu’elle est nécessaire à la santé des peuples autochtones. D’après l’Assemblée des Premières Nations, l’apport nutritionnel est plus grand chez les membres capables d’intégrer des produits de la récolte et de la chasse dans leur alimentation.

ArcticNet, une organisation regroupant divers scientifiques et experts étudiant les effets des changements climatiques dans le nord du Canada, estime que 30 % des adultes de l’Arctique de l’Ouest et de la région de Kitikmeot ont une carence en vitamine D. Presque 30 % des femmes présentent également une carence en fer.

La consommation de nourriture traditionnelle permet de diminuer ces déficiences estiment les experts d’ArcticNet. « De nombreuses Premières Nations n’ont pas les revenus nécessaires pour acheter de la nourriture bonne pour la santé, et cela se produit depuis quelques générations. Elles achètent de la nourriture bon marché », explique Patricia Rojas, la coordinatrice en changements climatiques pour la branche de la Colombie-Britannique de l’Assemblée des Premières Nations.

Une aide fédérale

Annoncée par le gouvernement à la mi-avril, une subvention pour le soutien aux chasseurs-cueilleurs permet aux communautés qui dépendent d’un approvisionnement par avion au moins 8 mois par année de bénéficier d’un soutien plus spécifique afin d’avoir accès à leur nourriture traditionnelle. Ce programme d’aide, créé en collaboration avec des partenaires autochtones, permet d’aider 108 collectivités.

Cet argent pourra servir, entre autres, à acheter du matériel de chasse et des contenants permettant de réfrigérer la nourriture. D’après Valérie Courtois, directrice de l’Initiative de leadership autochtone, le gouvernement permet de faciliter la réalisation de la vision des communautés.

« C’est beaucoup plus fort et beaucoup plus durable quand le gouvernement permet aux initiatives autochtones de se développer indépendamment d’eux », affirme Mme Courtois, issue de la communauté innue de Mashteuiatsh dans la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean.

Partager le savoir scientifique n’est pas une mince affaire

Les experts des changements climatiques dans le Nord canadien admettent avoir parfois du mal à communiquer entre eux ainsi qu’avec les communautés inuites directement concernées.

« C’est une critique importante envers le milieu de ne pas soutenir l’interdisciplinarité, ou même la transdisciplinarité, soit d’aller au-delà du milieu », confirme Nicolas Brunet, un professeur en planification et développement rural à l’Université de Guelph.

Avec une communauté composée de chercheurs spécialisés, il est même parfois difficile de constater l’ampleur des effets des changements climatiques. « Certains travaillent sur l’eau […] d’autres travaillent sur une seule espèce. Et nous avons notre propre créneau, notre langage, nos tests, nos statistiques. C’est vraiment difficile de faire du recoupement », explique M. Brunet.

Mais depuis quelques années, des efforts sont entrepris afin de faciliter les partages de connaissances concernant les effets des changements climatiques au Canada.

ArcticNet est l’une des plus grandes organisations regroupant divers scientifiques et experts étudiant l’environnement dans le nord du Canada. Et depuis une dizaine d’années, elle organise tous les trois ans une série de conférences publiques afin de faciliter le partage du savoir scientifique.

Cette année, les quelque 1500 participants attendus virtuellement en décembre sont autant des membres des communautés inuits que des scientifiques.

Les discussions entre les acteurs du milieu permettent une plus grande transparence de la part de chaque partie. « Si on ne fait pas ces échanges, c’est un peu un manque de respect d’arriver sur place et de dire qu’on va tout comprendre et qu’on va les aider. Ça fait un peu colonisateur », explique Philippe Archambault, le directeur scientifique d’ArcticNet.

Pour Patricia Rojas, la coordinatrice en changements climatiques pour la branche de la Colombie-Britannique de l’Assemblée des Premières Nations, les connaissances autochtones sont nécessaires à une meilleure compréhension des enjeux concernant les changements climatiques.

« Les connaissances autochtones sont liées à la terre et les émotions sont liées à la connaissance, c’est-à-dire un langage totalement différent du langage scientifique », explique Mme Rojas.

L’ingénieur de formation préconise l’utilisation d’« espaces éthiques » où les connaissances de tous sont traitées de façon égalitaire permettant une plus grande avancée de savoir. « La communication serait meilleure si nous pouvions d’abord accepter un savoir différent du nôtre, nous n’avons pas besoin d’imposer le nôtre », explique Mme Rojas.


À voir en vidéo