Voir les chênes fleurir

L'immense lac Ladoga, entouré de forêts, au nord de Saint-Pétersbourg.
Tania Leskova L'immense lac Ladoga, entouré de forêts, au nord de Saint-Pétersbourg.

De tout temps, la forêt produit chez les humains un mystérieux effet d’attraction, à la fois enchanteresse et redoutée, porteuse d’une charge symbolique puissante. Notre collaboratrice Monique Durand est allée à la rencontre de forêts d’ici et d’ailleurs, imprégnées de sens et de songes. Cinquième de huit articles.

« Je m’appelle Léonid », baragouine-t-il. Je rétorque : « Brejnev ? » du nom de celui qui dirigea l’URSS de 1964 à 1982. La complicité est immédiate. Léonid parle un mot de français et deux d’anglais, et moi, pas un mot de russe. Mais c’est fou ce qu’on peut se comprendre sans se comprendre. Chauffeur de taxi, la soixantaine, il me conduit au Palais d’hiver, haut lieu de beauté et d’histoire. C’est là que résidèrent les tsars de 1762 jusqu’à la révolution d’octobre 1917, année où la société russe a fait un tête-à-queue. Je sors quelques minutes du taxi voir de plus près cette place du Palais immense, où domine la colonne Alexandre et où siège le musée de l’Ermitage. Je fais vite parce que Léonid n’a pas le droit de se garer là. Le temps de prendre quelques clichés et je retrouve cet homme enguirlandé par un policier qui lui demande ses papiers. Devant une étrangère, je sens ce grand gaillard humilié. Nous repartons. « Control ! Control ! » dit-il, dérangé, bouleversé. « J’ai envie de pleurer comme un enfant », ajoute-t-il avec ses deux mots d’anglais.

Aurais-je devant moi, incarnée, cette fameuse âme russe, fiévreuse, prompte aux réjouissances et aux larmes, « qui fascine et fait peur à la fois », écrit la Française Myriam Désert, cette âme qui oscillerait sans cesse entre détermination et oblomovchtchina ? Oblomovchtchina ? « Mélange de laisser-aller et de résignation auquel serait attribuable la grande capacité d’endurance des Russes », explique le spécialiste québécois Henri Dorion, dont la mère est née en Russie.

En tout cas, j’ai adopté Léonid. Il sera mon guide-chauffeur pendant tout mon séjour à Saint-Pétersbourg.

Nous longeons la rive sud de la Néva, ce grand fleuve qui traverse la ville, comme la Seine traverse Paris. Autrefois, Léonid y naviguait, chef mécanicien sur les barges qui assuraient, entre autres, le transport du bois, pin et bouleau surtout. Il a perdu son emploi lors des bouleversements consécutifs au passage, dans les années 1990, d’une économie planifiée à une économie capitaliste. Il a dû se réinventer un gagne-pain : le taxi.

Ayant toujours resté près de l’eau, des bouleaux et des pins, il a une maison à Vyritsa, à une quarantaine de kilomètres au sud de Saint-Pétersbourg, sur une rive de l’Oredezh, à l’orée d’une forêt. Il y passe tous ses étés.

L’immense lac Ladoga

Tania Leskova, 40 ans, avait commencé sa carrière bien loin des forêts : dans les ateliers de dessin de mode. Elle avait créé une collection de lainages appelée Chibo, au style sud-américain, et rêvait de faire sa marque dans le domaine. « La naissance de ma fille a totalement changé ma vie. » Les arbres y sont entrés en grande pompe à travers les yeux de sa petite Catherine. « Je n’avais jamais porté attention à un chêne qui fleurit. » Et voilà que Tania se met à voir, devenue une amoureuse éperdue des forêts, des lacs et du camping.

Son décor de prédilection : l’immense lac Ladoga, qui fait 17 fois notre lac Saint-Jean, situé au nord de Saint-Pétersbourg. Au milieu des canards, des aigles et des loutres, cet endroit la rapproche de ce qui lui paraît l’essentiel. « Je suis croyante. Nous sommes de tradition chrétienne, vous savez. Ici, les églises sont encore remplies. » Les bolcheviks avaient interdit la pratique religieuse au nom d’un athéisme d’État et détruit maintes églises. Sous Staline, dictateur sanguinaire qui régna de 1929 à 1953, de nombreux Russes furent envoyés en Sibérie, dans l’enfer du goulag, à cause de leur foi.

Tania est née en 1980, dix ans avant la fin du communisme. « Je me souviens des régimes de bananes toutes noires qui pendaient dans les magasins d’État, où il n’y avait rien. Aujourd’hui encore, j’adore les bananes pourries, un délice ! » « J’apprenais à coudre auprès de maman, poursuit-elle, qui gagnait sa vie grâce à la couture. » Une fois par mois, toutes deux allaient à La Grenouillère, un estaminet au décor de velours vert au cœur de Saint-Pétersbourg. « Ma mère dégustait un long café et moi, une glace. Je ne connaissais pas d’autre vie et je n’étais pas malheureuse, loin de là. »

Début des années 1990 : fin du communisme, libéralisation du régime, l’URSS est démantelée et devient la Fédération de Russie. « Quand j’ai vu les premiers magazines de mode qui arrivaient d’Allemagne, avec des femmes maquillées portant des talons hauts, j’ai découvert qu’un autre monde existait. »

Mais revenons à cette forêt chère à Tania, bordant le lac Ladoga, où elle a passé ses derniers étés avec sa petite Catherine, qui pousse comme un blé d’or. Ce qui devait arriver est arrivé : les magnats de l’immobilier s’y sont pointés, suscitant grogne et opposition. « On a commencé à couper des chênes centenaires et à lotir pour construire des datchas, dit-elle, dépitée. Pendant combien de temps encore pourrons-nous y retourner ? Mon mari vient nous retrouver au camping le week-end. La semaine, nous ne sommes que des femmes. Je redoute la violence. »

La passionaria des chênes

Evguenia Tchirikova, une compatriote de Tania, redoutait elle aussi la violence. Elle avait organisé une mobilisation citoyenne pour sauver la forêt de Khimki, une forêt ancienne de chênes et de bouleaux qu’on devait abattre pour construire une autoroute entre Saint-Pétersbourg et Moscou. Le harcèlement des autorités et la crainte que les services sociaux lui retirent ses deux enfants l’ont décidée, en 2015, à s’exiler à Tallinn, capitale de l’Estonie, nouveau refuge des dissidents russes. « L’écologie m’importe comme à toute personne qui ne veut pas être empêchée de respirer », dit Evguenia, 44 ans.

L’autoroute M11 a été inaugurée l’automne dernier par Vladimir Poutine. Mais la passionaria des arbres n’a pas désarmé. Depuis son exil estonien, elle milite pour soutenir la société civile russe. « Des centaines de groupes de résistants ont vu le jour partout en Russie. J’ai confiance qu’après Poutine, ils pourront mener à bien des changements vers la démocratie. » Mais ils devront s’armer de patience, car Poutine vient de mettre la Constitution à sa main. Il pourrait rester président jusqu’en 2036 ! « Un vrai coup d’État, accompagné de propagande et de répression ciblée », selon l’opposant Sergei Guriev, économiste, contacté dans son exil parisien.

Le soir est tombé. Léonid me ramène à l’hôtel en longeant le fleuve. Je songe à cette Russie que je n’aurai fait qu’effleurer, comme la brise effleure en ce moment le fil de la Néva. À cette société qui s’estime depuis toujours victime du mépris de l’Occident et s’est sentie humiliée après l’éclatement de l’URSS. À cette société habituée à se taire, à qui la politique pue au nez et qui s’en tient loin. Il me semble voir un gouffre entre une oligarchie au pouvoir et une société de femmes et d’hommes affamée d’autres possibles, qui vit, chante, prie, campe sous les arbres, trouve là sa liberté, autrement confisquée dans le domaine public. « Notre liberté en est une de surface seulement », m’avait dit Anton, un étudiant, vendeur de poupées gigognes à l’effigie du président Poutine, devant la célèbre église du Sauveur-sur-le-Sang-Versé. Tandis qu’un autre étudiant, à deux pas, buvait une bière russe appelée American Illusion. Société complexe, avec sa part de paradoxe et d’insaisissable.

Léonid conduit lentement pour que je puisse admirer. Émotion esthétique rare que Saint-Pétersbourg la nuit, dont les éclairages blancs, d’une austère beauté, se reflètent dans la Néva. La ville devient pareille à une longue forêt au clair de lune.

La semaine prochaine : Les frères de la forêt.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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