La liberté des arbres

Les majestueux arbres dans la forêt de Zélénogorsk. L’air est doux, les petits chemins de terre sont bordés d’arbres hauts, épinettes, pins surtout, aux troncs rouges; on dirait une série peinte de la main d’un artiste minimaliste.
Photo: Tatiana Kormilitsina Les majestueux arbres dans la forêt de Zélénogorsk. L’air est doux, les petits chemins de terre sont bordés d’arbres hauts, épinettes, pins surtout, aux troncs rouges; on dirait une série peinte de la main d’un artiste minimaliste.

La forêt a toujours produit chez les humains un mystérieux effet d’attraction, à la fois enchanteresse et redoutée, porteuse d’une charge symbolique puissante. Notre collaboratrice est allée humer les forêts, d’ici et d’ailleurs, imprégnées de sens et de songes. Quatrième de huit articles.

Prendre la Russie par sa forêt, la plus vaste du monde, l’équivalent en superficie des États-Unis. Tenter, par ce biais arborescent, d’approcher un pays à la civilisation et à la culture aussi complexes qu’immenses, cette Russie dont on ne peut parler qu’à coup d’hyperboles. « La démesure y est montrée partout à l’œuvre, écrit la spécialiste Myriam Désert, dans le territoire comme dans les passions individuelles et l’histoire collective. »

Je m’étais préparée. C’était avant la COVID. J’avais vu l’exposition parisienne du sculpteur russe Ossip Zadkine, Le rêveur de la forêt, qui a fait de troncs d’arbres massifs la matière de son art. J’avais lu le tome 1 de Guerre et paix de Tolstoï, 982 pages de batailles contre Napoléon sur un plateau morave, et des caisses de champagne bues à la cour des tsars à Saint-Pétersbourg. On comprend mieux que la révolution d’Octobre, en 1917, qui allait changer l’histoire, ait pu démarrer sur le parvis du palais d’hiver de cette ville de 5,3 millions d’habitants, deuxième plus grande après Moscou, qui s’est appelée Pétrograd, puis Léningrad, avant de retrouver son nom initial de Saint-Pétersbourg par référendum en 1991. Et puis j’ai écouté en boucle le pianiste Daniil Trifonov interpréter Tchaïkovsky, deux génies russes en face à face. « Il a le monde à ses pieds », a écrit un critique. Démesure, toujours.

« Tu veux voir la forêt russe ? Je t’y emmène. » S’étonnant de mon souhait plutôt à rebours des habituels vœux des visiteurs, Olga Kouzmenko me donne rendez-vous à la gare Udel’naya, au nord de Saint-Pétersbourg. Olga est née à Omsk, dans l’ouest de la Sibérie, au temps du communisme. Après des études en langue française, elle devient professeure à l’Université Herzen de Léningrad.

Un train vers les arbres

Un train rutilant, tout neuf, appelé Hirondelle, nous voit monter à son bord. Direction : la petite ville de Zélénogorsk, 15 000 habitants, à 50 km au nord-ouest de Saint-Pétersbourg, située le long du golfe de Finlande. Tatiana Kormilitsina, psychologue de formation, amie d’Olga, nous attend à sa datcha, au milieu des bois.

On quitte le ventre de Saint-Pétersbourg, puis les quartiers périphériques. Place à une campagne de longs et trapus conifères, sous un soleil blanc de février. Nous franchissons bientôt ce qui était la frontière finlandaise et progressons dans une contrée autrefois finnoise qui fut annexée par l’URSS en 1940. « Je me sens un peu usurpatrice ici », fait Olga, avec le sentiment de se trouver sur une terre volée. Court trajet en train pour un long pan d’histoire. Tant d’arbres ici ont vu des baïonnettes et du sang et respiré la poudre des canons.

Olga a passé la moitié de sa vie sous le régime communiste de l’Union soviétique, dans un système d’économie planifiée. Et passé l’autre moitié sous le régime de ce qui, depuis l’éclatement de l’URSS en 1991, est devenu la Fédération de Russie, dans un capitalisme d’État et une économie de rente fondée sur le pétrole.

« J’ai d’abord vécu dans une ancienne écurie qu’on avait aménagée en foyer d’ouvriers, avec 40 chambres et des troupeaux de rats. C’est là que j’ai fait mon doctorat en études françaises. Ensuite, nous avons obtenu un espace dans un appartement communautaire où j’ai passé six ans avec mon mari et mon garçon. » Manque d’intimité, proximité de résidents n’ayant rien en commun, violence engendrée par l’entassement et l’alcool étaient souvent son lot.

« Il n’y avait pas que du mauvais dans ce mode d’habitation à la soviétique, reconnaît-elle. « J’y ai pris une bonne leçon de vie : solidarité et entraide. » Mais elle jure les grands dieux qu’elle n’y reviendrait pas. « La nostalgie du communisme, comme cela semble tenter certains de mes compatriotes ? Loin de moi ! » « Depuis trois ans, se réjouit-elle, j’habite un appartement dans un édifice tout neuf, un peu excentré du cœur de Pétersbourg. Le bonheur ! » Les Pétersbourgeois ont rogné le « Saint » pour ne conserver que Pétersbourg ou Piter, dans le langage populaire.

La forêt tourmentée de la psyché humaine

Le beau train Hirondelle nous dépose à destination. Nous arrivons chez notre hôte où le feu de bois crépite. Caviar de saumon, tarte à la viande, confit d’airelles et thé sur la table. Ça sent bon. Tatiana a quitté la ville pour son refuge coquet dans la forêt de Zélénogorsk. En fait, elle a quitté son mari, a pris ses distances avec la famille et s’est éloignée de la frénésie urbaine. La liberté, elle l’a trouvée au milieu des arbres. « J’ai cessé d’avoir peur », dit-elle. Peur de tout, de l’amour, de la sexualité, des relations avec les autres. « Plus c’est calme en dehors de soi, plus l’activité est intense en dedans. » La forêt l’a mise à l’écoute d’elle-même. « C’est le monde extérieur qui bascule dans l’univers intérieur », écrit la Française Noëlle Chabert, la forêt d’arbres renversée dans « la forêt tourmentée de la psyché humaine ».

Tatiana nous entraîne jusqu’au lac Krasavitsa, sa marche quotidienne. Krasavitsa, soit « jolie femme », ça ne s’invente pas ! Je souris. L’air est doux, nous avançons sur des chemins de terre bordés d’arbres hauts, épinettes, pins surtout, aux troncs rouges; on dirait une série peinte de la main d’un artiste minimaliste. « Ces lieux me rendent nostalgique de ma forêt d’enfance à Omsk », confie Olga. « Elle était faite d’îlots de bouleaux clairsemés. Ici, les bois sont tassés, sombres et me rendent anxieuse. Je m’y sens étrangère. »

Photo: Tatiana Kormilitsina

À son arrivée à Pétersbourg, elle avait 17 ans, Olga se sentait aussi étrangère, parce que venue de son Omsk lointain. Et parce que de nombreux Pétersbourgeois, encore aujourd’hui, ont l’impression d’être regardés avec une distance condescendante par Moscou, le centre du pays, le Saint des Saints, avec ses 13 millions d’habitants. « Nous sommes vus comme des provinciaux », ironise-t-elle.

Moscou est devenue la capitale du pays en 1918 avec la révolution bolchevique, volant son titre à Pétersbourg. Les bolcheviks se sont toujours méfiés de la ville des tsars, trop européenne, pas assez russe, dont l’architecture est inspirée de l’Italie et le système d’éducation, de la France. Rivalité entre Moscou et Pétersbourg ? Pas de doute. « On ne s’aime pas beaucoup », m’avait dit Léonid, chauffeur de taxi.

Mais revenons au lac Jolie Femme. Les pies poussent leurs turlutes et virevoltent au-dessus des petites pyramides formées par les résineux. Sa liberté, Olga l’a trouvée dans les arbres devenus livres. Les livres sont sa vie, et les forêts, des pages qui tournent avec le vent. Elle parle comme d’un intime du poète Pouchkine, vénéré ici, au monument toujours fleuri d’œillets rouges. « Pouchkine est notre tout », clame-t-elle. Tous les élèves russes d’hier et d’aujourd’hui ont appris cette phrase.

À l’époque soviétique, les livres entraînaient Olga dans des ailleurs qui lui étaient autrement inaccessibles. Aujourd’hui, elle peut voyager. Elle rentrait d’Italie, avant la pandémie. Elle a décoré sa petite cuisine à la française et sa salle de séjour à l’africaine. Perchée au 7e étage, elle voit le soleil briller entre deux immeubles et le vaste monde cogner à sa fenêtre.

Pour l’heure, nous quittons le lac Jolie Femme, laissons la forêt de Zélénogorsk à ses arbres rouges. Salutations émues à Tatiana. « Revenez ! » Nous rentrons à Pétersbourg dans la pénombre. Histoire de rester un peu dans le ton de la journée, j’irai manger près de mon hôtel, quartier de l’Amirauté, au restaurant Prof Freud.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

La semaine prochaine : Voir les chênes fleurir

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