L’érable maudit

L’érable de Norvège («Acer platanoides»). Illustration tirée d’«Histoire des arbres forestiers de l’Amérique septentrionale», de François André Michaux.
Illustration: Wikimedia CC L’érable de Norvège («Acer platanoides»). Illustration tirée d’«Histoire des arbres forestiers de l’Amérique septentrionale», de François André Michaux.

Depuis toujours, ils servent à bâtir autant qu’à rêver… Dans cette série estivale, Le Devoir tente de cerner de quel bois sont faits les arbres qui nous entourent. Aujourd’hui : l’envahissant érable de Norvège.

La diversité ne paraît pas manquer dans la forêt urbaine de Montréal et les comptes semblent bons. Il y a 322 espèces d’arbres dans les inventaires officiels de la ville alors que le Québec n’en compte qu’une cinquantaine indigènes.

Par contre, presque toutes ces espèces représentent chacune moins de 1 % du lot. Une poignée d’arbres, toujours les mêmes, dominent la forêt métropolitaine, selon les données recueillies par les chercheurs du Centre d’étude de la forêt de l’UQAM au cours des derniers mois : les frênes (14 %), maintenant menacés de disparition, le tilleul à petites feuilles (8 %) et deux variétés d’érable, celui de Norvège (Acer platanoides) et l’argenté (Acer saccharinum), avec dans chaque cas 17 % des places championnes.

La diversité fait donc aussi cruellement défaut dans la forêt urbaine de Montréal. Les comptes ne sont décidément pas bons.

Toutes les grandes villes de l’hémisphère nord se retrouvent d’ailleurs dans la même homogénéité verte avec une poignée de genres en surreprésentation.

« Partout, généralement avec quatre ou cinq espèces, on fait le tour de 50 % de la forêt d’une ville : c’est vrai à Québec, à New York, à Philadelphie comme à Montréal, dit le professeur de biologie Alain Paquette, de l’UQAM. En plus, dans l’est de l’Amérique du Nord, on croise toujours les mêmes arbres, l’érable de Norvège, l’érable argenté, le frêne de Pennsylvanie. C’est mauvais pour la résilience. C’est mauvais pour la diversité. En biologie comme en finances, il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier pour diminuer le risque. »

De la pandémie

Le danger bien réel frappe régulièrement. Comme l’a rappelé cette série estivale sur les arbres, autour de quatre milliards de châtaigniers d’Amérique ont disparu au début du XXe siècle. L’anéantissement des ormes par une maladie arrivée d’Europe il y a un demi-siècle a ensuite entraîné la plantation massive de frênes, maintenant attaqués à leur tour par l’agrile venu d’Asie.

L’érable, et surtout l’érable à sucre (Acer saccharum), arbre emblématique du pays, pourrait bien y passer tôt ou tard. Le professeur Christian Messier, de l’UQO, autre spécialiste des forêts, mentionne la menace créée par le terrible longicorne asiatique. Ce coléoptère qui s’attaque aux feuillus a été détecté une première fois dans la banlieue de Toronto au début du siècle. M. Messier parle carrément d’une crise pandémique latente pour son arbre préféré, fournisseur du fabuleux sirop (voir l’encadré).

« Cet insecte adore l’érable, dit-il. On a réussi à le contrôler jusqu’à maintenant, mais c’est ma crainte pour les 30 à 40 prochaines années. Avec les changements climatiques, le longicorne va peut-être proliférer et on va perdre l’érable, comme on a perdu le châtaignier d’Amérique. »

En fait, les trois espèces les plus représentées dans nos villes posent des problèmes. Le frêne se meurt, c’est bien connu. L’érable argenté, magnifique, indigène en plus, devient énorme et ne convient donc pas partout. L’érable de Norvège, considéré comme une espèce relativement envahissante, ne peut même plus être planté sur le mont Royal.

« On ne peut s’en passer parce que c’est un champion des conditions urbaines et que c’est un des rares à résister dans les fosses du centre-ville, note le professeur Paquette. Il y en a trop et le prochain insecte qui pourrait l’attaquer va nous mettre sérieusement dans le trouble. »

Le spécialiste ajoute que l’érable de Norvège envahit autant l’imaginaire symbolique que les terrains. « Les gens qui ont dessiné les timbres, la monnaie, les symboles nationaux trouvaient cette espèce plus jolie et l’ont représentée partout », dit le connaisseur. Il fait remarquer que le Fonds canadien de télévision utilise une samare qui n’est pas celle de l’érable à sucre. Pour la feuille d’érable, la différence reste très difficile à cerner à l’œil nu, alors il pardonne les confusions quand il s’en trouve.

Des plantations expérimentales

C’est pour participer activement à la recherche de solutions arboricoles de rechange que le projet IDENT-Cité a poussé en 2015 dans l’arrondissement d’Ahuntsic-Cartierville, au bord de la rivière. La plantation expérimentale montréalaise illustre concrètement la diversité fonctionnelle. Elle comprend 48 arbres de 27 espèces.

La disposition en double spirale permet de mieux contempler les spécimens, y compris pour aider les citoyens à faire un choix pour leurs jardins. C’est un catalogue à ciel ouvert. « Les espèces sont toutes adaptées à la ville et à la nouvelle ville, aux plus petits terrains, dit le professeur Paquette, rencontré sur place. On a des cultivars à petit ou moyen développement. »

Le réseau IDENT (International Diversity Experimental Network with Trees), codirigé par les profs Paquette et Messier, mène des expériences semblables sur les avantages de la biodiversité avec 27 expériences rassemblant plus d’un million d’arbres sur tous les continents. L’arboretum inaugural de la série a été implanté à Sainte-Anne-de-Bellevue. Celui de Montréal est le premier de la série en milieu urbain.

Il y a trois érables plantés par les savants des bois dans ce lot, trois sur la dizaine d’érables connus au Canada : celui dit de Pennsylvanie, aussi appelé bois barré ou d’orignal ; l’érable rouge, une variété horticole relativement étroite ; puis l’érable de Freeman, hybride entre le rouge et l’argenté. Un érable à Giguère (Acer negundo) a poussé tout seul dans la spirale, comme il sait profiter de la moindre faille du béton des villes.

La nature s’insère partout. Mais est-ce bien le cas ? Nos forêts, urbaines ou non, sont généralement aménagées par l’humain. Elles relèvent de la nature cultivée.

En tout cas, il reste très peu de bois précoloniaux dans le sud du Québec, où l’érable à sucre dominait autrefois. Les plus vieux individus de la réserve écologique du Boisé-des-Muir, près de Huntingdon, ont quelques siècles. On y retrouve un peuplement d’érables à sucre, des hêtres, de la pruche. Il est interdit de la visiter, sauf pour la recherche.

Le professeur Christian Messier n’arrête pas d’expérimenter avec de nouvelles forêts « en champs », comme on dit dans son monde, pour mieux contrôler les paramètres. Il a récemment planté 14 000 arbres de six espèces en mélangeant les répartitions de manière régulière ou aléatoire sur un hectare de la terre d’un fermier de l’Outaouais. Il y vérifie notamment les effets de la sécheresse.

« La grande question de mes recherches, dit le professeur, est : quels sont les avantages d’avoir des forêts diversifiées en espèces. Il y en a de toutes sortes. Avec nos conclusions, nous voudrions convaincre le monde de ne plus planter en monoculture. Environ 95 % des plantations sur la planète se font en monoculture, ce qui n’est pas naturel et augmente les risques de destruction. »

Il recommande aussi de diversifier les « traits fonctionnels » (comme la tolérance à la sécheresse, ou au sel, ou à l’ombre) des espèces plantées en ville comme à la campagne pour maximiser leurs chances de survie. La Ville de Montréal vient d’adopter cette approche.

« Les ingénieurs forestiers et les architectes de paysages adorent les monocultures, dit-il. Ils parlent de la beauté dans l’uniformité, ici comme partout dans le monde. Moi, j’essaie de les convaincre de la beauté dans la complexité. La nature le sait. Nous devrions l’apprendre. »

L’érable à sucre chéri

Le professeur Christian Messier, de l’UQO, spécialiste des forêts, avoue une passion immodérée pour l’érable à sucre, son arbre préféré depuis toujours. « J’ai ramassé de l’eau d’érable avec mon oncle quand j’étais jeune. Plus tard, mon père a acheté sa terre à bois, comme on dit. J’ai maintenant ma propre érablière. »

 

Il entaille environ 200 érables. « C’est le symbole par excellence de la nature au Québec et c’est un arbre généreux, dit-il. Il fournit un milieu naturel extrêmement diversifié, surtout au printemps, quand il donne l’eau et donc le sirop, selon moi le meilleur sucre au monde. Il fournit de l’ombre et rafraîchit tout l’été. À l’automne, il donne des couleurs extraordinaires qui vont du jaune au rouge foncé. Je me suis promené partout dans le monde et je n’ai jamais retrouvé notre forêt colorée. Et puis, son bois très dense magnifique nous chauffe en fournissant une odeur très agréable et sert en ébénisterie. »

 

Son collègue Alain Paquette est arrivé à l’étude savante des forêts par cette même entremise du travail du bois. « Je dis souvent à la blague que je m’intéressais d’abord aux arbres morts », dit le professeur de l’UQAM, qui a étudié en travail social avant de bifurquer vers la biologie et l’écologie. « Chez nous, on fait tout nous-mêmes, y compris nos meubles », ajoute-t-il en pointant un cerisier tardif et un noyer noir dans un parc du nord de Montréal où a lieu l’entrevue, « les bois les plus beaux qu’on a dans ce coin de l’Amérique pour l’ébénisterie ».


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