Des lacs sacrifiés pour stocker des résidus miniers

L’entreprise Champion Iron dit être obligée de détruire des lacs, des ruisseaux, des milieux humides et des zones boisées pour stocker les 872 millions de tonnes de résidus qui seront produites au cours des prochaines années d’exploitation de la mine de fer du lac Bloom, située près de Fermont. Le ministère de l’Environnement évalue que le projet pourrait ainsi « toucher » 38 lacs, selon les informations transmises au Devoir. Mais pour le moment, les mesures de compensation qui pourraient être exigées du promoteur restent à préciser.

Minerai de fer Québec (MFQ), une filiale de la minière australienne Champion Iron, a racheté cette mine du nord du Québec avec l’aide d’Investissement Québec en 2016, après l’arrêt de la production par l’ancien propriétaire, Cliffs Natural Resources. L’entreprise, qui a enregistré des revenus de 785 millions de dollars l’an dernier, espère maintenant poursuivre l’exploitation du gisement jusqu’en 2040, à raison de 15 millions de tonnes par année. Le minerai sera exporté par bateau à partir de Sept-Îles.

Pour la durée de vie de la mine, MFQ évalue ses « besoins d’entreposage » de résidus miniers et de stériles à 1,3 milliard de tonnes, dont 872 millions de tonnes qui devront être stockées dans de nouveaux sites situés près de la fosse de la mine. Or, la minière souligne que « l’espace terrestre disponible » est insuffisant. « Les différentes options étudiées dans le cadre de la variante terrestre ne seraient pas viables économiquement dans le cadre du projet », selon ce qu’on peut lire dans l’étude d’impact, dont la « mise à jour » présentée en 2019 totalise environ 5000 pages.

Contrairement à certains projets miniers, MFQ rejette l’idée de remplir progressivement la fosse avec les résidus. L’entreposage de résidus ou stériles dans la fosse est « contre-indiqué dans les circonstances afin de ne pas mettre en péril l’exploitation d’une ressource potentiellement exploitable dans le futur », précise l’étude d’impact, qui fera l’objet d’une « séance publique d’information » du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) qui se tiendra uniquement de façon virtuelle, le 29 juillet prochain. Les citoyens ont jusqu’au 24 août pour exiger une « consultation publique ».

L’entreprise juge donc qu’elle devra absolument remblayer des milieux humides et des milieux hydriques en les remplissant de résidus miniers, sans quoi la production devrait s’arrêter en 2027. L’analyse évoque des milieux naturels qui subiront des perturbations, mais aussi certains qui seront carrément « détruits ». Selon l’étude d’impact qui a été déposée au ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MELCC), 160 milieux humides au total seront « affectés » par le projet, ainsi que 35 plans et cours d’eau, dont 16 lacs. Plusieurs de ces lacs « abritent des communautés de poissons diversifiées »

Selon les données du MELCC, combien de lacs et d’étangs seront détruits ou affectés par le projet ? Dans une réponse écrite transmise au Devoir, le ministère indique que « le projet est susceptible de toucher 38 lacs et un étang », mais aussi que « le projet est susceptible de toucher 41 ruisseaux », sans plus de précisions. Le ministère renvoie simplement à l’étude d’impact de plusieurs milliers de pages.

Compensation

On ne sait également pas encore ce que le MELCC pourrait exiger en guise de compensation pour la destruction de tous ces milieux naturels. La région de cette mine « n’est pas à l’intérieur du territoire d’application du Règlement sur la compensation pour l’atteinte aux milieux humides et hydriques », précise le ministère.

En vertu de la Loi sur la qualité de l’environnement, le gouvernement devra toutefois « déterminer si une compensation financière est exigible ou si elle peut être remplacée en tout ou en partie par l’exécution de travaux visant la restauration ou la création de milieux humides et hydriques ». Mais pour le moment, aucune « recommandation » n’a été formulée. Cela devrait être fait au terme de l’« analyse environnementale ».

Vice-président aux relations avec les investisseurs chez Champion Iron, Michael Marcotte fait valoir de son côté que « l’empiétement sur les plans et cours d’eau sera compensé par la réalisation de travaux permettant de contrebalancer les pertes pour l’habitat du poisson ». Des projets ont déjà été conçus, mais les plans devront être « approuvés » par les autorités gouvernementales, précise-t-il. Selon M. Marcotte, les contraintes actuelles dans le secteur de la mine « font en sorte qu’il est impossible d’éviter un empiétement des futures infrastructures sur des cours et plans d’eau naturels ».

Par ailleurs, le caribou forestier, une espèce menacée, est susceptible de fréquenter cette région. Mais la minière estime que son projet « n’aura pas un effet significatif » sur l’habitat du caribou, puisque « le taux actuel de perturbation de l’habitat du caribou forestier relié à des sources anthropiques est très élevé et que ce dernier évite déjà le secteur du projet ». Et même après une éventuelle restauration du site, « cette zone n’offrira possiblement pas les caractéristiques biophysiques pour répondre aux besoins d’habitat du caribou forestier, et ce, avant plusieurs décennies ».

En 2018, le gouvernement du Québec a autorisé la minière ArcelorMittal à augmenter la superficie de son parc de résidus miniers, lui aussi dans la région de Fermont. Il est question de stocker 825 millions de tonnes de résidus d’ici 2045, pour un total de 1318 millions de tonnes entre 2014 et 2045. Dans son rapport sur le projet, le BAPE précisait que ce projet entraînera « la destruction de 11 lacs, 15 étangs et 25 ruisseaux ». À cela s’ajoute une perte d’habitat de 11,2 km2 pour la faune terrestre. La minière a donc prévu un programme de « restauration » pour compenser la perte de milieux naturels.

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