Des limites de vitesse... facultatives

Au plus fort de la présence des baleines dans le parc marin du Saguenay—Saint-Laurent, des centaines de navires marchands traversent cette aire de conservation à des vitesses qui posent des risques bien réels de collisions mortelles pour les cétacés, indiquent les données officielles obtenues par Le Devoir. Des experts estiment pourtant qu’il serait possible d’imposer une limite aux navires qui y transitent, afin de mieux protéger des baleines qui constituent une manne touristique pour le Québec.

Depuis 2013, les milliers de cargos, porte-conteneurs et pétroliers qui remontent ou descendent le Saint-Laurent en traversant le seul parc marin du Québec sont invités à ralentir à une vitesse de 10 nœuds (18,5 km/h). Cette « mesure volontaire », qui est en vigueur du 1er mai au 31 octobre, doit permettre de réduire les risques de collisions, mais aussi de collisions mortelles avec les cétacés qui fréquentent le secteur, dont certaines espèces menacées de disparition.

Photo: Renaud Pintiaux La baleine à bosse Tic Tac Toe, une vedette du parc marin Saguenay—Saint-Laurent depuis maintenant 20 ans, a récemment évité de près une collision avec un vraquier. Elle était accompagnée de son baleineau de l’année et d’une autre baleine à bosse.

Selon les données obtenues auprès de Parcs Canada, une majorité de navires respecte d’ailleurs les recommandations. Pour les années 2017 à 2019, par exemple, une moyenne de 74 % d’entre eux a effectué leur passage dans cette zone protégée en maintenant une vitesse évaluée entre 10 nœuds et 11,8 nœuds. À titre de comparaison, lorsque les mesures « volontaires » ne sont pas en vigueur, soit de novembre à la fin avril, pas moins de 87 % de ces imposants navires vont à plus de 11,8 nœuds, dont 63 % à plus de 13 nœuds, ce qui peut s’avérer fatal pour toute baleine heurtée.

« L’adhésion de l’industrie maritime à cette mesure volontaire est bonne et elle s’améliore chaque année. Ces mesures se sont traduites par une diminution importante des vitesses dans les zones d’alimentation des grands rorquals et, par conséquent, des risques de collisions », explique Parcs Canada, dans une réponse écrite. « Nous travaillons à améliorer le bilan », ajoute en entrevue le chef d’équipe écologiste à l’unité de gestion du Saguenay—Saint-Laurent, Samuel Turgeon. Est-ce qu’un objectif a été fixé ? « Il n’y a pas d’objectif chiffré pour les prochaines années, mais on veut continuer de s’améliorer, particulièrement pour réduire le plus possible les voyages rapides », soit ceux à plus de 13 nœuds (24 km/h).

Cette suggestion de vitesse ne s’applique toutefois pas dans une bonne partie du parc marin. En utilisant les données du Système d’identification automatique (AIS), comme le fait Parcs Canada, Le Devoir a ainsi noté au cours des derniers jours plusieurs cas de cargos, de porte-conteneurs ou de pétroliers qui naviguaient à des vitesses allant de 13 à 18 nœuds dans des secteurs du parc marin qui peuvent être fréquentés par des grands rorquals, mais qui font surtout partie de l’habitat des bélugas. Et dès qu’ils sortent des limites du parc, les navires accélèrent, malgré la présence très fréquente de baleines, essentiellement en aval.

Qui plus est, dans la zone où la réduction volontaire de vitesse s’applique, les données de Parcs Canada démontrent que des centaines de navires transitent chaque année à des vitesses supérieures à 11,8 nœuds. Ainsi, de 2014 à 2016, les données compilées indiquent que 34 % des navires ont circulé à plus de 11,8 nœuds, soit une moyenne de 782 navires, dont 11 % à plus de 13 nœuds.

En 2017, 27 % des passages ont été faits à plus de 11,8 nœuds, 24 % en 2018 et 26 % en 2019. Cela signifie qu’au cours de la période 2017 à 2019, pas moins de 2020 navires ont traversé le parc marin à une vitesse bien supérieure à celle suggérée pour limiter les risques pour les cétacés. De ce nombre, 548 transits ont été effectués à plus de 13 nœuds, soit une vitesse qui peut aisément être fatale pour n’importe quelle baleine heurtée.

Limite imposée ?

Dans ce contexte, serait-il possible d’imposer une limite de vitesse aux navires, au lieu de s’en tenir à une « mesure volontaire » élaborée en collaboration avec l’industrie du transport maritime ? Après tout, le parc marin du Saguenay—Saint-Laurent a été créé en 1998 afin de mieux protéger le Saint-Laurent, dont l’habitat des cétacés. Et ces animaux constituent aujourd’hui un attrait touristique majeur. Selon les données officielles, plus de 260 000 personnes prennent part chaque année à une croisière d’observation.

Parcs Canada n’envisage pas de limite obligatoire, même si on précise que « la limite de vitesse recommandée à 10 nœuds est fondée sur des études scientifiques ». « Parcs Canada est satisfait des résultats qui découlent des mesures volontaires et nous travaillons dans l’optique de constamment nous améliorer afin de diminuer les risques de collision et d’identifier de nouvelles pistes de solution », précise-t-on par courriel.

Le président du Comité de coordination du parc marin, Émilien Pelletier, estime pour sa part que « ce serait possible » d’imposer une réglementation sur la vitesse des navires. « Je m’attends à ce qu’une limite de vitesse soit imposée de façon saisonnière quand le trafic augmentera de façon importante avec les développements industriels en amont », ajoute celui qui s’implique dans le parc marin depuis plus de 20 ans. Tant le Port de Montréal que celui de Québec espèrent lancer des projets d’expansion qui alourdiront le trafic maritime commercial sur le Saint-Laurent, sans oublier les projets sur le Saguenay.

Directeur scientifique du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins, Robert Michaud juge lui aussi qu’il serait possible de mettre en place une limite de vitesse ferme. Mais il souligne que la mesure « volontaire » a donné de bons résultats. Selon lui, il faudra par ailleurs voir si une réduction de vitesse sera mise en place dans la partie amont du parc marin. L’an dernier, le gouvernement fédéral a imposé une interdiction de circulation aux croisières d’observation de baleines dans cette portion, qui représente 44 % de la superficie du parc. Or, les bateaux des croisiéristes ne fréquentent pas ce secteur. Mais les navires marchands, eux, y circulent régulièrement à grande vitesse. Mardi, un porte-conteneurs de 245 mètres de longueur a ainsi maintenu une vitesse de 17 à 18 nœuds, selon les données AIS.

Porte-parole des Armateurs du Saint-Laurent, Mathieu Larouche explique que l’industrie maritime collabore aux mesures de protection des cétacés. « La principale raison du non-respect de cette mesure volontaire est que parfois les variations des conditions climatiques font changer la vitesse du navire, qui essaie de se garder une marge de manœuvre. Il faut aussi mentionner que cela occasionne parfois un dépassement temporaire de la vitesse de 10 nœuds, le temps de corriger la situation », ajoute-t-il. « Il faut garder en tête que la très grande majorité des navires respectent la limite. Lorsque la limite n’est pas respectée, c’est majoritairement pour des raisons de sécurité. »

Une limite plus élevée pour les zodiacs

Pour les entreprises qui opèrent les nombreux zodiacs d’observation dans le parc marin, la limite de vitesse est fixée de façon ferme à 25 noeuds (46 km/h). «C’est très rapide», souligne le directeur scientifique du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins, Robert Michaud. Qui plus est, ces embarcations croisent régulièrement des groupes de bélugas, notamment lorsqu’ils quittent ou arrivent à la marina de Tadoussac, alors lorsqu’ils remontent le Saguenay. La porte-parole de Croisières AML, Florence Rouleau, précise toutefois que des règles de sécurité sont prévues «afin que la sécurité des cétacés soit respectée». L’entreprise, qui opère 10 zodiacs et trois navires, dit notamment respecter des règles d’approche et une certaine distance des animaux. Pour l’ensemble des entreprises d’observation actives dans le parc marin, Parcs Canada précise que 22 «avertissements» ont été formulés par les agents présents sur l’eau, et ce, depuis 2015. Mais aucun n’a conduit au paiement d’une amende depuis 2016.

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7 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 22 juillet 2020 07 h 43

    Capacité douteuse d'appliquer un règlement

    J'ai l'impression que le gouvernement ne veut pas en faire un règlement car il aurait de la difficulté à l'appliquer, faute de ressources. En effet, il faudrait des équipes d'application du règlement pour constater l'infraction et monter les dossiers pour les tribunaux, ce qui rebute les gouvernements, surtout quand on s'attaque à des multinationales qu'on veut attirer pour les emplois qu'elles sont susceptibles de créer au pays. C'est facile d'appliquer les limites de vitesse pour les petits citoyens au volant de leurs véhicules mais ça devient beaucoup plus difficile quand on s'attaque aux « gros » et aux copains des politiciens... Dans ce conexte, la sécurité des baleines ne pèse pas lourd.

    • Bernard Plante - Abonné 22 juillet 2020 11 h 07

      "Dans ce conexte, la sécurité des baleines ne pèse pas lourd."

      L'argent et la productivité avant la protection de planète. Voilà bien ce qui nous mènera à notre perte.

      Notre incapacité à prendre soin des baleines illustrerait-elle de façon métaphorique notre incapacité à prendre soin de nous-mêmes?

  • Gilles Théberge - Abonné 22 juillet 2020 08 h 48

    "Il n'y a pas d'objectif chiffrés"... nous dit un représentant du gouvernement fédéral ( ?...)

    Non mais... on nous prends pour des imbéciles qui ne savent pas lire ou quoi ???

    Peut-être que ça ferait bien leur affaire qu'il n'y ait plus de baleines après tout. Ottawa c'est loin. On a jamais vu je baleine à Ottawa.

    Grrrrrrrr !

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 22 juillet 2020 13 h 07

    Mais pourquoi diable...

    n'y a-t-il pas de loi ou règlement UNIQUE pour tous ceux qui utilisent le golfe, son estuaire et le fleuve Saint-Laurent.? Et idem, pour le Fjord -du- Saguenay. ? Pourquoi y'en a-t-il pour protéger les baleines et autres espèces en déclin...mais rien, pour contrer l'imbécilité de " ces bachi-bouzouks " qui prennent ces cours d'eau pour des pistes de course ?

    J'ai lu également l'article de A. Shields : Le Devoir 21 Juillet 2020 «Les navires ne réduisent pas leur vitesse pour protéger les baleines...
    noires»...Article fort intéressant ... Mais déplorable situation... car, 67% des navires ((sic)) (lire..des pilotes ou des capitaines) auraient dépassé la limite de 10 noeuds "proposée" ((sic)) "récemment" ((re-sic)) par Ottawa.

    Veut-on vraiment protéger les baleines et autres espèces? Ou faire semblant de...? Ou encore, serait-ce un saupoudrage pré-électoral que ce 10 noeuds... non efficace? De la part d'un gouvernement PLC...d'un État "post-national" ...(sans aucune identité fondamentale) ce n'est pas surprenant.!

    Il nous faudrait être des centaines...voire des milliers à protester .! Où êtes-voooooous ?

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 22 juillet 2020 15 h 34

    OUPS...

    J'ai commis l'erreur suivante dans mon commentaire précédent.
    L'auteur de l 'article était un journaliste de "La presse canadienne" ...M. Tutton.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 22 juillet 2020 16 h 06

    À moins de prendre des moyens radicaux les quelques protestations n'y changeront rien!

    Oui Nicole, vous n'êtes pas la seule à vouloir protéger les baleines et la Nature en général! Malheureusement la circulation des navires de gros tonnage exige un contrôle que le Dominion n'a pas les moyens de posséder! Tout est de la frime, à part les publications de temps à autre de Parcs Canada, les citoyens devraient comprendre que le gouvernement fédéral actuel, passé ou à venir, n'est qu'une goutte d'eau dans l'échiquier politique d'une fédération qui va à la déroute! Promesse sur promesse, mais rien de tangible! Par contre, on amuse la galerie avec des dirigeants qui font parler plus d'eux que du pays qu'ils dirigent!
    Il n'y a qu'un moyen de changer les choses, fonder un parti, au Québec et/ou au Dominion, dont les iobjectifs seraient clairs, ceux portant sur les revendications justes et équilibrées des citoyens ordinaires!