Le besoin de forêt sauvage

Soir rosissant sur le sommet du Mont Provencher, qui fait partie du massif des Monts Groulx, à 350 kilomètres au nord de Baie Comeau.
Photo: Monique Durand Soir rosissant sur le sommet du Mont Provencher, qui fait partie du massif des Monts Groulx, à 350 kilomètres au nord de Baie Comeau.

De tout temps, la forêt produit chez les humains un mystérieux effet d’attraction, à la fois enchanteresse et redoutée, porteuse d’une charge symbolique puissante. Notre collaboratrice est allée humer les forêts, d’ici et d’ailleurs, imprégnées de sens et de songes. Troisième de huit articles.

Résurrection ! On danserait la polka ! Le soleil après la tempête. Se précipiter dehors, à moitié endormie, pour se saouler de ses rayons. La forêt a recouvré son calme monumental. « Les plus grandes tempêtes, écrit John Muir, sont généralement suivies d’un profond silence et d’une solennité. » D’obscure et effrayante qu’elle était la nuit dernière, habitée de longs squelettes déchaînés par les rafales et la pluie torrentielle, la voilà redevenue féerique.

Il n’y a pas que les rayons du soleil qui saoulent. Les parfums de résine dans les bois septentrionaux les lendemains de pluie ou quand il fait chaud enivrent aussi. C’est la chair du vent gorgé du suc des conifères, « qui infuse comme du thé », écrit encore John Muir. C’est l’épice du Nord, qui dessine toute la forêt sans même qu’on ait à la voir, la faisant plus forêt qu’en elle-même.

Pendant la tempête que j’essuyais en bas, Gabrielle et Charlie se trouvaient, eux, en haut, au sommet du mont Provencher, perdus. Brassés par une nature autrement plus véhémente ! Ils étaient partis il y a sept jours dans le rêve d’un circuit de 44 kilomètres sur le massif des monts Groulx, à 350 kilomètres au nord de Baie-Comeau. « J’avais choisi la mi-juin pour prendre mes vacances et faire cette randonnée avec Charlie, entre la fin de la neige et le début des bibittes », raconte Gabrielle Ayotte-Garneau, une habituée des excursions extrêmes. Son compagnon s’appelle Charlie Julien, lui aussi rompu à cette pratique. Dans la part de leur vie peut-être moins extrême, les deux trentenaires dirigent des festivals. Celui du conte à Trois-Pistoles pour Gabrielle, celui appelé Phénomena, à Montréal, pour Charlie.

« On ne s’attendait pas à faire une randonnée d’hiver, explique ce dernier, et à marcher avec de la neige jusqu’aux genoux. On a probablement été naïfs. » La pluie, la grêle, la brume s’y sont mêlées. Et un vent brutal. Combiné à un sac de couchage mouillé et à des provisions qui commençaient à manquer. « On était rendus à nos rations de secours : des graines de couscous sèches », sourit Gabrielle. Ils ont tourné en rond pendant des heures, ne voyant rien devant. « Je l’avoue, j’ai pensé que ma dernière heure était venue. » Il ne l’a pas dit à Gabrielle. « Moi, j’étais découragée, reconnait-elle, je redoutais l’hypothermie. »

Bref, nos deux marcheurs ont déclenché l’alerte. Un hélicoptère de la Sûreté du Québec est allé les cueillir au petit matin. Ils s’en tirent bien : une infection mineure à l’œil pour Gabrielle et un solide coup de soleil au visage pour Charlie; coup de lumière et de grand air serait mieux dit.

Une cathédrale et une maison

Je les retrouve à la station Uapishka, située au pied du massif des monts Groulx, un lieu qui accueille scientifiques, touristes, aventuriers et, ces jours-ci, une journaliste de brousse… Gabrielle et Charlie ont pris une douche bien chaude. Armés de leur jeunesse fervente, ils envisagent de refaire l’expédition. Parce que l’essentiel est ailleurs que dans l’anecdote de l’hélicoptère. L’essentiel ? La forêt qu’ils ont vue et côtoyée, qui s’avère être la plus grande réserve d’épinettes blanches du continent. « Entrer dans la forêt, c’est comme entrer dans une cathédrale. On le fait avec discrétion, avec respect, dans une attitude de contemplation, confie Gabrielle. J’y ressens une sorte de plénitude. »

« Alors que l’homme n’a cessé de se couper de la forêt, écrit la Française Noëlle Chabert dans Le rêveur de la forêt, l’intérêt passionné qu’elle suscite aujourd’hui illustre ce paradoxe de la modernité : la nécessité de faire place au sauvage, de se reconnecter avec notre animalité. » Ils sont nombreux aujourd’hui les humains « à chercher à nouveau l’intimité de la forêt et à la laisser s’insinuer dans la leur », avance l’historien Paul Sztulman dans le même ouvrage.

Daniel Beaulieu, gérant de la station Uapishka, le confirme : il y a recrudescence d’hommes et de femmes entichés de beauté et de sauvagerie, sac au dos, bottines aux pieds, équipés de bâtons de marche, prêts à en découdre avec les monts Groulx. Pas toujours bien préparés à l’épreuve qui les attend. Mais presque toujours animés d’une sorte de quête existentielle et de la foi en d’autres possibles.

Les forêts nordiques, les îles nordiques et, plus généralement, les divers Nord de la planète avec leurs matins frais, leurs neiges et leurs aurores boréales, sont aujourd’hui denrées prisées, de plus en plus recherchées. Cuits tout rond dans nos villes devenues des fours, nous sommes sans cesse plus nombreux à vouloir aller nous tremper dans les pliures des forêts et la fraîcheur des eaux septentrionales. Forcenés de nos mondes dématérialisés, nous rêvons d’îles frugales et perdues, de sous-bois ombragés et de lieux où le vent nous ébouriffe. Nous recherchons des sensations oubliées qui ressembleraient à l’imprévu des arcs-en-ciel et des tempêtes, délivrés de nos existences métronomées. En cette ère de tapage et de vitesse, l’arbre impose « la lenteur de ce qui s’accomplit dans le silence et l’invisibilité », écrit l’historien Alain Corbin. Dans un monde où rien ne dure, pas plus nos ordinateurs que, souvent, nos amours, il évoque une présence obstinée.

« La forêt me donne un sentiment de liberté, de sérénité », dit Charlie, qui a roulé sa bosse dans plusieurs étendues forestières de l’hémisphère nord, au Yukon, en Islande, en Écosse. « Pour moi, c’est la maison. Je m’y sens bien. »

Il utilise le mot « maison ». Pas étonnant : les forêts nous ont fabriqués et furent notre première demeure. « Elles représentent la mémoire du monde d’avant l’apparition de notre espèce », écrit Paul Sztulman. « Le corps que nos lointains ancêtres arboricoles nous ont légué reste marqué du sceau des arbres, renchérit l’écrivain Jacques Tessin. L’arbre est notre premier moule anatomique. »

Le parfum des conifères

Nos deux randonneurs rangent leur équipement dans la voiture. « Quel beau débriefing vous nous avez permis de faire ! » me lance Gabrielle. « La forêt est une géante qui prend soin de nous », poursuit-elle. Je me permets cette inoffensive impertinence : la géante prenait-elle vraiment soin de vous la nuit dernière quand vous avez demandé l’hélico de la police ? Gabrielle et Charlie me répondent par un radieux silence. Bon, d’accord, ils l’admettent, leur amour-propre a un peu souffert dans l’aventure. Ils referont les monts Groulx pour se prouver qu’ils en sont capables. Mais surtout pour la plénitude. Et la liberté. Cette fois-là, ils choisiront des dates plus tardives en juin, quitte à devoir gober quelques mouches noires avec leur couscous. Pour l’heure, ils mettent le cap vers le sud, l’une à Trois-Pistoles, l’autre à Montréal. « Bon retour dans la p’tite vie ! » leur lance en rigolant Marc-Alexandre Collard, jeune homme innu qui travaille tout l’été à la station Uapishka.

Je retourne à mon abri dans les épinettes. Les fragrances résineuses sont étourdissantes, chaudes et sucrées comme une tarte aux p’tits fruits en train de cuire. « Les marins détectent loin en mer le parfum fleuri des vents de terre », écrit John Muir.

Soudain passe un grand héron, en principe un habitué du Saint-Laurent, qui coule à des centaines de kilomètres au sud. Le grand oiseau se serait-il rendu jusqu’ici en flairant, comme les marins, les effluves de mélèzes, de sapins et d’épinettes ? En planant sur les rivières volantes tracées par leurs parfums ?

La semaine prochaine : La liberté des arbres

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