L’image d’Ottawa noircie par une mine de charbon?

Le ministre fédéral de l’Environnement, Jonathan Wilkinson
Photo: Justin Tang La Presse canadienne Le ministre fédéral de l’Environnement, Jonathan Wilkinson

Après avoir décidé de ne pas tenir d’évaluation environnementale fédérale sur un gros projet d’expansion d’une mine de charbon, le ministre de l’Environnement Jonathan Wilkinson pourrait finalement se raviser d’ici la fin du mois, a appris Le Devoir. Le projet doit permettre d’exploiter et d’exporter 150 millions de tonnes de charbon vers les marchés asiatiques, dans un contexte où le Canada vante ses efforts pour réduire l’utilisation du pire des combustibles fossiles.

Le projet piloté par l’entreprise Coalspur Mine doit conduire à l’expansion de la mine de charbon Vista, située à l’ouest d’Edmonton, en Alberta. La minière compte augmenter la production de « charbon thermique », exporté essentiellement en Asie pour être brûlé afin de produire de l’électricité. Elle compte la faire passer à un maximum de 15 millions de tonnes par année sur une période de 10 ans, soit un total de 150 millions de tonnes.

Dans un « rapport d’analyse » produit par l’Agence d’évaluation d’impact du Canada (AEIC), l’organisme fédéral a toutefois conclu dans un premier temps que le projet ne devait pas être assujetti à un examen environnemental du gouvernement canadien. L’Agence a pourtant constaté que ce projet d’expansion d’une mine à ciel ouvert « aurait vraisemblablement des effets néfastes sur les poissons et leur habitat, dont certaines espèces aquatiques en péril et une partie de leur habitat essentiel », habitat que le gouvernement fédéral a l’obligation légale de protéger.

L’AEIC a également constaté que l’exploitation « pourrait avoir des effets néfastes sur les oiseaux migrateurs », dont neuf espèces « qui figurent sur la liste de la Loi sur les espèces en péril ». « Des effets potentiels sur la santé des peuples autochtones pourraient survenir en raison de l’augmentation des rejets dans l’atmosphère, de la libération de poussière de charbon, des bruits du projet, de changements dans la qualité de l’eau et de la contamination d’aliments traditionnels », soulignait en outre l’organisme.

Qui plus est, on reconnaissait dans le rapport que « la combustion du charbon provenant du projet, aux fins de la production d’électricité à l’extérieur du Canada, devrait générer des gaz à effet de serre », mais sans fournir d’évaluation de ces émissions. Le Canada, rappelait l’AEIC, a par ailleurs annoncé en 2018 l’élimination des centrales au charbon au pays d’ici 2030, en plus d’être membre d’une « alliance » de pays qui a pour objectif de « faire progresser l’abandon des centrales électriques au charbon traditionnelles ». Ottawa s’est même engagé à verser 275 millions de dollars à la Banque mondiale « pour la création du Programme d’élimination du charbon et de transition énergétique » destiné aux pays en développement.

Néanmoins, le projet d’expansion se situe tout juste sous le seuil qui forcerait la tenue d’une évaluation environnementale fédérale. Pour cela, l’augmentation de « l’aire d’exploitation minière » devrait être « de 50 % ou plus ». Or, l’AEIC « a déterminé que l’augmentation de l’aire d’exploitation minière sera de l’ordre de 42,7 à 49,4 % ».

Décision critiquée

En s’appuyant sur l’analyse de l’organisme fédéral, le ministre de l’Environnement Jonathan Wilkinson a donc annoncé dans un premier temps qu’une évaluation du gouvernement canadien « n’est pas justifiée », laissant le soin à l’Alberta de conduire cet examen, selon les lois provinciales. Il a cependant reconnu que « le projet peut avoir des effets négatifs dans des domaines de compétence fédérale », mais aussi « des effets négatifs sur les droits ancestraux » des Premières Nations.

La décision d’Ottawa a été vivement critiquée par des nations autochtones et des groupes environnementaux, qui exigent une révision de la part du gouvernement Trudeau. Le groupe Ecojustice a d’ailleurs déposé une « demande de désignation » à l’AEIC au mois de mai. L’organisation écologiste estime que l’expansion augmentera l’aire d’exploitation de plus de 50 %, mais aussi que le Canada doit tenir compte des émissions de gaz à effet de serre (GES) liées au projet. Selon leur évaluation, appuyée par Équiterre, les émissions découlant de l’exploitation et de la combustion de ce charbon s’élèveront chaque année à plus de 33 millions de tonnes de GES, soit l’équivalent de sept millions de véhicules.

L’AEIC n’a pas répondu aux questions du Devoir au sujet des émissions de GES. Le cabinet du ministre Wilkinson a cependant indiqué que la requête d’Ecojustice est actuellement analysée par l’AEIC et que celle-ci « fera une recommandation au ministre sur la désignation du projet. Le ministre devrait prendre une décision sur la désignation d’ici le 30 juillet 2020 ». Ottawa a également lancé une « évaluation stratégique » sur cette industrie, « pour s’assurer que les effets relevant de la compétence fédérale, en particulier ceux qui sont liés au changement climatique, soient pleinement pris en compte dans le processus fédéral d’évaluation d’impact ».

Une ressource fossile toujours très utilisée

Même si sa combustion représente une sérieuse menace pour le climat de la planète, le charbon continue d’être largement utilisé dans le monde. Selon les données de l’Agence internationale de l’énergie, près de 40 % de l’électricité est produite avec du charbon, et un peu plus de 25 % de toute l’énergie produite. La consommation mondiale annuelle avoisine aujourd’hui les 5500 millions de tonnes, et on estime qu’elle devrait croître au moins jusqu’en 2024. Les pays d’Asie représentent à eux seuls près de 75 % de toute la demande mondiale pour le charbon. La Chine est le premier producteur et le premier consommateur.



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