Un roi malade, mais debout

L’orme d’Amérique («Ulmus americana»). Illustration tirée d’«Histoire des arbres forestiers septentrionale», de François André Michaux.
Photo: Wikimedia CC L’orme d’Amérique («Ulmus americana»). Illustration tirée d’«Histoire des arbres forestiers septentrionale», de François André Michaux.

Depuis toujours, ils servent à bâtir autant qu’à rêver… Dans cette série estivale, Le Devoir tente de cerner de quel bois sont faits les arbres qui nous entourent. Aujourd’hui : l’orme d’Amérique.

Jean Lamontagne plante le bout de son ruban à mesurer dans l’écorce couverte de gerçures surdimensionnées, puis enjambe les racines de l’arbre, sortes de jambes de Titans, pour contourner le tronc. Sauf que son ruban est trop court pour l’énormité de la bête. L’arboriculteur pointe un doigt au bout du cordon gradué, puis complète la révolution en repartant du zéro de son outil.

Verdict : six mètres de circonférence, c’est-à-dire un diamètre de près de deux mètres. « Regarde-moi ça, la majesté », s’exclame l’expert des arbres, qui les soigne depuis quatre décennies. « Celui-là est chanceux : il a sûrement 200 ans, mais il n’a jamais été attaqué par la maladie. Il survit, même s’il est entouré de morts… »

Le colosse, considéré comme le plus gros et le plus ancien orme d’Amérique de Québec, fait de l’ombre aux pierres tombales du cimetière Saint-Matthew, dans le quartier Saint-Jean-Baptiste. Inauguré en 1772 afin d’accueillir les dépouilles protestantes au lendemain de la conquête de la Nouvelle-France, ce cimetière offre aujourd’hui un havre de fraîcheur aux promeneurs de la cité, notamment grâce à l’immense canopée de son roi feuillu.

On dit souvent de l’orme d’Amérique qu’il est l’arbre urbain par excellence. Il résiste bien à la compaction du sol et survit aux épisodes de sécheresse. Tel un immense parasol, il déploie son feuillage en hauteur, laissant plus bas un tronc nu. Ses ramures poussent horizontalement, serpentant vers la périphérie. Ses feuilles, en forme d’œil, sont dentelées et rugueuses.

Si magnifique soit-il, Ulmus americana vit de durs moments. La maladie hollandaise de l’orme (MHO), qui a épargné le spécimen du cimetière Saint-Matthew, a tué des dizaines de millions d’ormes en Amérique du Nord depuis son introduction en 1928. Au Québec, on a remarqué sa présence pour la première fois en 1944, près de Sorel. Dans les décennies qui suivirent, la maladie décima notamment les arbres vivant sur l’île de Montréal. Elle s’empara aussi, petit à petit, des ormes matures qui se dressaient en solitaires au milieu des champs. En nature, on ne trouve désormais que très rarement de gros spécimens.

En milieu urbain, la capitale québécoise fait cependant exception. L’agglomération de Québec compte quelque 15 000 ormes d’Amérique sur l’ensemble de ses terrains, publics ou privés. On les voit partout : sur la Grande Allée, ils surplombent les terrasses ; sur les plaines d’Abraham, ils côtoient les fleurs.

Devant le nouveau pavillon du Musée national des beaux-arts du Québec, inauguré en 2016, s’élève un autre spécimen remarquable. Des amoureux des arbres se sont inquiétés (et s’inquiètent toujours) des effets de cette construction sur l’arbre d’au moins 150 ans. Puisqu’un élément architectural en porte-à-faux s’avance vers la cime de l’orme, on a taillé une partie de son branchage. Et comme des trottoirs encadrent sa base, plus de la moitié de son système racinaire a été sacrifié, selon Jean Lamontagne, qui s’occupe des travaux pour garder l’arbre en vie.

Ces pressions, imputables au développement urbain, s’ajoutent ainsi à celle exercée par la MHO, qui menace toujours de frapper.

Deux champignons microscopiques causent la maladie : Ophiostoma ulmi (responsable des premières épidémies sur le continent) et Ophiostoma novo-ulmi(une sous-espèce plus virulente, maintenant généralisée). Ces ennemis évoluent dans les vaisseaux conducteurs de la sève, où ils libèrent des toxines. Pour s’en protéger, l’arbre sécrète des substances qui tuent les champignons, mais également ses propres tissus.

La MHO a aussi besoin de vecteurs. Deux espèces de petits coléoptères transmettent les champignons d’un orme à l’autre. Il s’agit du scolyte indigène et du scolyte européen. Ces insectes se reproduisent dans les ormes malades ou mourants. Leur progéniture, lorsqu’elle creuse des galeries sous l’écorce d’ormes sains, y dépose des spores d’un champignon mortifère. La maladie peut également voyager d’un orme à l’autre par voie racinaire, lorsque les arbres sont suffisamment rapprochés.

Récente recrudescence

L’Université Laval compte elle aussi ses passionnés d’ormes. Guy Bussières, un pathologiste forestier, fait le tour du campus chaque été pour repérer les arbres malades. Dans un petit boisé près de l’université, certains spécimens arborent justement depuis quelques jours des feuilles jaunes ou brunes à leur cime. Ce signe ne ment pas : ces arbres portent la MHO. Ils devront être abattus afin d’empêcher la propagation, tel que le prescrit la Ville de Québec.

« Je suis passé ici il y a deux jours, et cet orme-là n’avait pas encore de symptôme », explique ce spécialiste à l’embauche de l’institution depuis 1987. Il descend le fossé menant au nouvel arbre malade, où se trouve aussi une petite tige qu’il avait déjà marquée. Les feuilles rabougries de celle-ci forment des sortes de cornets. D’un coup de sécateur, M. Bussières coupe une branche pour exposer la couche brunâtre immédiatement sous l’écorce, typique des vaisseaux de sève tués par la réaction excessive d’autodéfense provoquée par la maladie.

Des traitements existent pour prévenir la maladie. À la fin des années 1970, la mort d’une trentaine d’arbres sur la colline Parlementaire de Québec décida les autorités municipales à mettre en place un programme de lutte contre la MHO. Au cours des années 1980 et 1990, Jean Lamontagne décrocha de nombreux contrats pour combattre le parasite et son champignon. Ou bien s’attaquait-il au premier, grâce à un insecticide appliqué à la base de l’arbre, ou au second, en injectant un fongicide dans les vaisseaux de sève.

Au tournant du millénaire, l’arrivée du scolyte européen dans la capitale compliqua la lutte. (Les froids hivers de Québec avaient probablement retardé l’arrivée de cet insecte, qu’on trouvait à Montréal depuis quelques décennies.) Contre ce coléoptère hibernant dans le haut des ormes, l’application d’insecticide devenait inefficace. De plus, de mauvaises expériences avec le fongicide, qui cause des fentes le long du tronc lorsqu’il est mal appliqué, ont fait en sorte que les injections ont cessé.

Mais depuis cinq ans, la mort de quelques ormes symboliques a convaincu la Ville, la Commission des champs de bataille nationaux et l’Université Laval de financer à nouveau l’injection préventive de fongicide dans les arbres jugés irremplaçables. Le traitement d’un seul individu, bon pour trois ans, peut coûter plus de 1000 $.

M. Bussières attribue la récente recrudescence de l’épidémie au climat. « Lorsque la température s’y prête, le scolyte européen peut faire deux générations dans un été. Il sort habituellement de l’arbre début juin pour se nourrir et pondre. Quand l’automne est très chaud, l’insecte a l’occasion de compléter un deuxième cycle de reproduction », constate le pathologiste forestier.

Quel avenir attend l’orme d’Amérique, à Québec et ailleurs sur le continent ? Malgré les menaces évidentes, Louis Bernier, un professeur de foresterie qui tente de comprendre quels gènes d’Ophiostoma novo-ulmi font le plus de ravages, se dit optimiste. Le maintien d’un programme de lutte contre la MHO, combiné avec la recherche d’ormes résistants à la maladie — on en a trouvé quelques-uns en Ontario, note-t-il —, fera en sorte que les ormes devraient rester parmi nous.

« Dans 200 ans, je ne sais pas s’il y aura encore des humains, mais au moins il y aura encore des ormes », lance-t-il à la blague.

À voir en vidéo