Confiné au sud du cercle arctique

Photo: Cyril Aubry Pour limiter les risques posés par le coronavirus, un nombre réduit de scientifiques participent à l’expédition de l’«Admunsen» cette année. Jamais plus de 11 chercheurs ou techniciens ne seront en même temps sur le brise-glace, comparativement à 38 en temps normal.

En larguant ses amarres à Québec, le brise-glace canadien dédié à la recherche scientifique commence sa mission annuelle ce jeudi. Contrairement à son habitude, l’Amundsen ne sillonnera toutefois pas les eaux de l’océan Arctique afin d’éviter tout contact avec les communautés nordiques. Une décision prudente qui force la réorientation des projets de recherches menés à bord, mais qui permet aussi aux organisateurs d’éviter le pire : une annulation complète de la saison.

La pandémie chamboule le monde de la culture, de l’éducation et de la restauration, mais aussi celui de la science. Normalement, l’Amundsen fait escale dans des communautés arctiques du Canada au cours de l’été pour se ravitailler et procéder à des changements d’équipage, grâce à du personnel qui s’y rend par la voie des airs.

Pour limiter au maximum le risque de déposer le coronavirus dans ces villages isolés, les escales auront lieu cet été à Saint-Jean de Terre-Neuve. Dans le cadre de sa mission scientifique, le navire ne franchira donc pas le 60e parallèle nord, une ligne imaginaire qui traverse la pointe septentrionale du Québec et frôle l’extrémité méridionale du Groenland.

« Honnêtement, on ne peut pas être insatisfaits, parce qu’on a réussi à faire une mission comportant différents volets d’ici le mois d’octobre. Mais ça n’a vraiment pas l’ampleur de ce qu’on est habituellement capable de faire sur l’Amundsen », juge Alexandre Forest, le directeur général d’Amundsen Science, l’organisme qui encadre le programme scientifique de ce navire de la Garde côtière canadienne.

L’équipe responsable de cette 16e expédition annuelle va ainsi concentrer ses travaux dans les eaux subarctiques au large de Terre-Neuve-et-Labrador et du Nunavik. Elle récoltera notamment des échantillons d’eau en mer du Labrador pour évaluer sa température, sa salinité, son acidité et d’autres paramètres biogéochimiques et climatiques. Des carottes de sédiments seront également prélevées dans la même région.

Mesures sanitaires

« Comprenez que si on va dans le haut de l’archipel canadien et que quelque chose se passe à bord [comme un bris mécanique, par exemple] il faut revenir au Sud. Risquer de faire tout ce transit sans prendre de données scientifiques, ça ne valait pas l’effort, dit M. Forest. Et évidemment, si un cas de COVID-19 se déclare à bord, on ne peut pas utiliser une communauté nordique pour débarquer la personne malade. »

Dans les derniers mois, les organisateurs ont jonglé avec l’idée d’annuler la saison. Ils voulaient cependant éviter tant que possible de laisser des trous dans les séries d’observations patiemment recueillies par les scientifiques depuis des années.

Pandémie oblige, la distanciation physique sera pratiquée dans les espaces exigus du brise-glace. Des équipements de protection individuelle seront disponibles, au besoin. Un infirmier prendra chaque jour la température de tous les occupants. Et surtout, un dépistage exhaustif est mené avant le départ.

Thomas Linkowski, un professionnel en instrumentation pour Amundsen Science, s’est installé dans sa cabine lundi. Le même jour, il a subi un test de dépistage sur le quai, à proximité du brise-glace qui mouille au port de Québec. Depuis, il reste à bord du navire, sauf à de rares occasions où il met pied à terre pour récupérer du matériel sur le quai.

Cet habitué des longs trajets en Arctique aborde sans crainte la mission inhabituelle. « L’ambiance est la même qu’à l’habitude, à part qu’on est un peu moins nombreux. Il faudra voir comment ça va modifier notre capacité d’échantillonnage, mais le programme scientifique est conçu en conséquence », dit-il au téléphone mercredi, en pleins préparatifs avant le départ.

Mercredi matin, l’équipe a reçu la confirmation que tous les tests de dépistage sont négatifs. Le navire prendra donc la direction de Dartmouth, en Nouvelle-Écosse, où le reste de l’équipage montera à bord dimanche. Pour limiter les risques, un nombre réduit de scientifiques participe à l’expédition. Jamais plus de 11 chercheurs ou techniciens ne seront en même temps sur le brise-glace, comparativement à 38 en temps normal.

Seulement un ou deux étudiants se joindront à la mission. « Ce sont surtout les étudiants aux cycles supérieurs, qui viennent normalement à bord pour leur thèse ou leur maîtrise, qui mangent le coup cette année », fait remarquer M. Forest.

Des projets annulés

Certains scientifiques en début de carrière écopent aussi. C’est notamment le cas de Vincent Villeneuve, un biologiste fraîchement diplômé qui avait obtenu un contrat de quatre semaines du fédéral pour prendre des échantillons d’eau au large du Nunavut afin de déterminer leur concentration en nutriments et en chlorophylle. Son projet a été annulé il y a quelques semaines. « Je viens de finir ma maîtrise et je souhaite me faire une place chez Pêches et Océans. Je me retrouve le bec à l’eau cet été et je perds ce revenu. J’espère que ce n’est que partie remise », dit-il.

D’autre part, aucun scientifique en provenance de l’extérieur du Canada ne met les pieds sur l’Amundsen cet été. L’hermétisme des frontières et les retards associés à la quarantaine obligatoire rendaient l’admission de ces chercheurs et de ces étudiants trop complexes. Un programme de recherche sur la mer de Beaufort, mené avec les Pays-Bas et l’Allemagne, a par exemple été reporté à l’été prochain.

En restant dans la mer du Labrador, le fleuron scientifique de la flotte canadienne ne risque pas de briser beaucoup de glace cet été, selon le commandant Alain Lacerte, qui tiendra la barre.

« J’ai regardé les cartes de glace ce matin, dit-il en entrevue téléphonique. Il n’y a pas grand-chose. Peut-être quelques bourguignons. » (Ce sont des blocs de la taille d’un cabanon, formés d’une glace très dure, vieille de plusieurs années.) Dans les eaux subarctiques, un navire conventionnel plutôt qu’un brise-glace aurait sans doute convenu pour cette mission, pense l’officier de la garde côtière.

Il n’est cependant pas totalement exclu que l’Amundsen doive voguer au nord du 60e parallèle s’il reçoit un appel de détresse. « Faire des sauvetages, c’est notre mission de base », rappelle le commandant. En tout, huit navires de la garde côtière canadienne doivent se rendre dans l’Arctique cet été. Leur présence permet aux navires commerciaux d’assurer en toute sécurité la livraison de biens essentiels aux communautés nordiques.

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